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 HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.

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Pierresuzanne

Pierresuzanne


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MessageSujet: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 03:57

Rappel du premier message :

06.04.2014


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HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES : archéologie, sciences et spiritualité.


INTRODUCTION : page 1 : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

1. LA CRÉATION. De 13 milliards d'années à 3000 avant l'ère commune.
page 1 :
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2 . ABRAHAM ET LES PATRIARCHES. De 3000 à 1700 avant l'ère commune.
page 1 :
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3 . L'EXODE ET L'INSTALLATION DES HÉBREUX EN CANAAN. De 1700 à 1050 avant l'ère commune.
page 1 :
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4 . LES DEUX ROYAUMES HÉBRAÏQUES : DAVID, SALOMON, LA REINE DE SABA... De 1025 à 727 avant l'ère commune.
page 1 :
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5 . LA CROYANCE EN UN DIEU DES COMBATS : LE DERNIER ROYAUME HÉBRAÏQUE, CELUI DE JUDA, MET LA BIBLE PAR ÉCRIT. De 727 à 7 avant l'ère commune.
page 1 :
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6 . LA NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST : HUMANITÉ, DIVINITÉ. De 7 avant l'ère commune à 30 après.
page 1 :
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7 . LE CHRIST ET LA LOI : IL LA MAINTIENT POUR LES JUIFS, L'ACCOMPLIT ET LA TRANSGRESSE AVEC SES DISCIPLES. De 31 à 33 de l'ère commune.
page 1 :
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8 . LE CHRIST INSTAURE LA NOUVELLE ALLIANCE POUR L'HUMANITÉ. Avril 33.
page 1 :
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9 . LES DÉBUTS DE L'ÈRE CHRÉTIENNE. De 33 à 130.
page 2 :
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10 . LES RELIGIONS PRÉISLAMIQUES. De 130 à 610.
page 2 :
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11 . MOHAMED À LA MECQUE. De 610 à 622.
page 2 :
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12 . MOHAMED À MÉDINE. De 622 à 632.
page 2 :
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13 . DEUX CIVILISATIONS S’AFFRONTENT. De 632 à 1099.
page 2 :
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14 . DEUX VISIONS DE LA SCIENCE. De 1099 à 1798.
page 3 :
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15 . LA DÉMOCRATIE : JUSTICE... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ? De 1798 à nos jours.
page 3 :
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CONCLUSION : page 3 : [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

BIBLIOGRAPHIE : page 3 :


Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 08:27, édité 21 fois
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Pierresuzanne




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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:34

CHAPITRE 13 : DEUX CIVILISATIONS S’AFFRONTENT.
De 632 à 1099.


13. 1.  En 632, entre anarchie et guerre sainte, les compagnons de Mohamed assument sa succession.
13. 2. La mise par écrit des Corans, entre pluralité et piété.
13. 3. La mise par écrit du Coran officiel, entre épigraphie et archéologie.
13. 4. La mise par écrit du Coran : que nous dit la linguistique ?
13. 5. La dynastie omeyyade gouverne de 660 à 750.

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13. 6. La révolte des non-arabes : la bataille du Grand Zab donne le pouvoir aux Abbassides.
13. 7 . La Sīra ou la Biographie de Mohamed est rédigée au VIIIe siècle par Ibn Ishāq.
13. 8. La renaissance carolingienne.
13. 9. Le libre arbitre des hommes nuit-il à la toute puissance d'Allah ?
13. 10. Le mutazilisme (813-848).
13. 11. En 848, le mutazilisme politique a vécu, le sunnisme triomphe. Le libre-arbitre devient une hérésie qui contrevient à la toute puissance divine et le Coran acquiert son statut officiel de livre incréé.
13. 12. La médecine est la seule science indispensable : dans le Dār al-Islām, les chrétiens dirigent les hôpitaux.

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13. 13. Prédestination de l'homme ou prescience de Dieu ? Les chrétiens eux-aussi s'interrogent.
13. 14. Au IXe siècle, Rome est pillée par les musulmans et le pape est assujetti au paiement d'un tribut.
13. 15. L'esclavage.
13. 16. Bukhārī et les Hadiths.
13. 17. Au Xe siècle, Tabarī structure l'exégète sunnite.
13. 18 . Le soufisme.

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13. 19. Grandeur et décadence dans le Dār al-Islām, les dhimmi subissent la loi de leurs maîtres.
13. 20. En 1009, les portes de l'ijtihād se ferment... et le tombeau du Christ est détruit.
13. 21. Les croisades : impérialisme chrétien ou légitime défense ?

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Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 10:13, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:35

CHAPITRE 13 (FIN) : DEUX CIVILISATIONS S’AFFRONTENT.

De 632 à 1099.


13. 19. Grandeur et décadence dans le Dār al-Islām, les dhimmi subissent la loi de leurs maîtres.
Au début du Xe siècle, le monde musulman est divisé en trois branches. Trois califats vont représenter la légitimité dans le Dār al-Islām. Les Fātimides siègent au Caire, ils sont chiites ismaéliens. Les deux autres califats sont sunnites, les Omeyyades à Cordoue et les Abbassides à Bagdad.

À la fin du IXe siècle, des tribus turques envahissent le Dār al-Islām à l'Est et s'installent en Transoxiane, en Ouzbékistan. L'ère des conquêtes aisées du Territoire de l'Islam, le Dār al-Islām, sur le Pays de la guerre, le Dār al-harb, semble bien terminé. Mais en 920, les Qarakhanides, les turcs qui règnent désormais en Ouzbékistan, se convertirent collectivement à l'islam. En 999, ils prennent définitivement possession de la Transoxiane et mettent fin à la dynastie Samanide. Ils ont attaqué le Dār al-Islām, mais ils sont devenus musulmans. La guerre sainte garde tous ses droits.

En 930, la tribus arabes des Qarmates enlèvent la Pierre Noire de la Mecque, la rendant à sa fonction de bétyle, pierre contenant la divinité qui suit les pérégrinations nomades. Elle sera rendue 20 ans plus tard contre rançon.

En 943, la dynastie Bouyide chiite qui règne en Iran, conquiert Bagdad. Elle y introduit sa vision de l'islam : le chiisme imanite duodécimain. Elle laisse le calife sunnite accomplir à Bagdad un rôle purement religieux pour les sunnites. Son pouvoir est devenu symbolique, mais il garde tout son prestige pour les croyants.

En Espagne, l'émirat de Cordoue connaît son apogée. Abd al-Rahman III (891-961) incarne le prestige de la dynastie omeyyade. Son règne s'étend sur la quasi totalité de la péninsule ibérique. Seule une bande longeant la côte nord de l'Espagne échappe à sa souveraineté et reste chrétienne. En 929, Abd al-Rahman refuse la suprématie religieuse du califat de Bagdad et devient calife de son royaume, donc commandeur des croyants pour ses sujets.
Cordoue, sa capitale, présente un urbanisme d'exception. Elle contient des centaines de mosquées, une bibliothèque de 400 000 ouvrages, des bains, des commerces et des caravansérails.

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Une bibliothèque musulmane, montrant ses livres rangés à plat
(Les
Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā-ibn-Mahmūd-al-Wāsitī, 1237 ; BnF).

L'agronomie du califat est innovante. Des cultures orientales sont introduites en occident grâce aux musulmans : l'oranger, la canne à sucre, le cotonnier, le riz et le mûrier. Les techniques du drainage et du captage d'eau de la péninsule arabique sont adaptées à l'Espagne.

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Jardin d'al andalous avec son système de drainage à l'arrière plan
(Les
Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā-ibn-Mahmūd-al-Wāsitī, 1237 ; BnF).

L'artisanat du cuir, des métaux, des faïences et de la soie se développent.

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Pyxide d'ivoire au nom du prince Al-Mugẖīra, fils du calife 'Abd al-Rahman III
(art omeyyade du Xe siècle ; musée du Louvre).

En 955, Abd al-Rahman III signe un traité de paix avec les souverains chrétiens de la péninsule ibérique, le roi des Asturies et le duc de Castille. Les chrétiens et les juifs du Califat de Cordoue peuvent librement exercer leur culte sous la protection de la dhimma. De nos jours, cette tolérance du Dār al-Islām est fréquemment un sujet d'admiration. En fait, il serait plus juste de replacer les choses dans leur contexte. En Europe chrétienne, les juifs peuvent également pratiquer librement leur foi. Quant aux musulmans, ils ont rarement aspiré à vivre hors du Dār al-Islām. Néanmoins, quand ils l'ont souhaité, ils ont pu le faire librement sans être contraints par un système équivalent à celui de la dhimma. Depuis quelques années, des découvertes archéologiques en Languedoc et en Provence prouvent que des musulmans vivaient, travaillaient et décédaient en terre chrétiennes, entre le VIIIe et le XIIe siècle, sans que cela fasse problème*. C'est l'archéologie qui a permis accéder à la connaissance de cet état de fait, car les sources écrites chrétiennes du Xe siècle ont tendance à ne signaler que les violences musulmanes : les rapts et les engagements militaires. Ainsi, des fouilles récentes à Nîmes ou à Marseille (dans le quartier Sainte-Barbe et près de la place Charles de Gaule), ont permis de découvrir des petits cimetières musulmans du XIIe siècle où les pratiques funéraires musulmanes étaient strictement respectées (corps dans une fosse en terre, allongé sur le coté droit et face vers la Mecque). Des objets d'artisanat musulman, des pièces de monnaie arabes et des sceaux musulmans ont été découverts en Provence et dans le Languedoc, datés du haut Moyen Âge *. Des musulmans vivaient donc dans le Sud de la France et y pratiquaient leur religion librement.
À l'opposé, dans le Dār al-Islām, la dhimma, en tant que contrat établi par le Coran, a figé les relations entre les religions. Les monothéistes non musulmans autorisés sont définis : judaïsme, christianisme et sabéisme. Les autres religions sont interdites, qu'elles soient monothéistes ou polythéistes. L'apostasie de l'islam est interdite. La dhimma n'offre donc non plus sa protection à un musulman qui voudrait, par exemple, devenir juif.
Suite à la Sourate 9 - « Combattez-les jusqu’à ce qu’ils s’acquittent du tribut compensatoire de leur propre main et avec [la plus grande] humilité. » (S. 9, 29) - l'humiliation des dhimmi est ritualisée lors du versement de la djizyat, l'impôt qui leur permet de conserver leur foi. « Le recouvrement de la djizya doit accompagner de mépris et d'humiliation... Le percepteur empoignera le dhimmi par le collet et le secouera en disant : « Acquitte la djizyat ! » ; et quand il aura payé, on lui donnera une tape sur la nuque » conseille Mahmud Ibn 'Umar al-Zamakhshari (1075-1144) aux percepteurs pour l’exercice ordinaire de leur office (**1).
L'épigraphie garde la trace des relations ambiguës engendrées par ce statut rigide. Au VIIIe siècle, une lettre d'un juriste musulman, al-Awza’i, reproche au gouverneur du Liban de s’être livré à des représailles aveugles sur les chrétiens du mont Liban.
En 850, à Bagdad, le calife abbasside sunnite al-Mutawakkil (847-861) chasse les dhimmi de l'administration, sans raison d'incompétence, mais par simple discrimination religieuse : « Ne recherchez plus l’aide d’aucun polythéiste et ramenez les gens des religions protégées au rang que Dieu leur a assigné… Qu’il ne vienne pas aux oreilles du Commandeur des Croyants que vous ou l’un quelconque de vos fonctionnaires se fait aider par un homme des religions protégées dans les affaires de l’Islam. » (Al-Qalqashandi, Subh…,op.cit, XIII, p.369)(**2).
Le calife al-Mutawakkil, toujours lui, est à l'origine d'une innovation qui aura de l'avenir : il oblige les dhimmi à porter des vêtements jaunes. Al-Mutawakkil « oblige les chrétiens, et plus généralement tous les dhimmi, à porter des capuchons et des ceintures couleur de miel ; à utiliser des selles équipées d’étriers en bois prolongées par deux boules à l’arrière ; ... à coudre deux pièces de tissu de couleur de miel aux vêtements de leurs esclaves... Quant à leurs femmes, elles ne peuvent sortir de chez elles que la tête recouverte d’un fichu de cette même couleur... Il donne également l’ordre de raser toutes les églises nouvellement érigées et de confisquer le dixième de leurs propriétés. Si l’endroit est suffisamment vaste, il doit être transformé en mosquée… Il donne l’ordre de clouer aux portes de leurs maisons des images de démons taillées dans le bois, afin qu’on puisse les distinguer des demeures musulmanes. Il interdit leur recrutement à des postes administratifs ou officiels, d’où ils auraient exercé un pouvoir sur les musulmans... Il interdit l’exhibition de croix les dimanches des Rameaux et la pratique de la religion juive sur la voie publique. Il ordonne que leurs tombes soient nivelées au ras du sol, afin qu’elles ne soient pas confondues avec celles des musulmans. » (Al Tabarī, Ta’rikh al-Rasul wa’l Muluk, III, éd. M.J. de Goeje et al.Leyde, 1879-1901, p. 1389-1390) (**2).

À l'inverse, dans son califat de Cordoue au Xe siècle, le calife Abd al-Rahman III est un exemple de tolérance envers les dhimmi. Mais ceux-ci restent à la merci du bon vouloir du calife en place.
Ainsi, en 970, à Cordoue, après la mort d'Abd al-Rahman III, la calife Hicham II est trop jeune pour gouverner. Sa régence est assurée par Almanzor et celui-ci part en guerre contre les derniers royaumes chrétiens du Nord de l'Espagne.
En 978, Almanzor bat Ramine III, le roi de Léon. À partir de 980, au nom de la guerre sainte, Almanzor persécute les chrétiens et les juifs de son califat, qui se réfugient au nord en terre chrétienne. Le roi des francs n'a pas répondu à leur appel au secours. Almanzor lance des raids contre la Catalogne chrétienne et détruit Barcelone en 985. Les chrétiens de Barcelone sont réduits en esclavage et les juifs massacrés. Almanzor attaque les Asturies. Enfin, en 997, Saint-Jacques de Compostelle est prise et son sanctuaire est détruit. C'était le lieu de pèlerinage favori de la chrétienté, puisque que Jérusalem est éloignée et aux mains du Dār al-Islām.

Le Pays de l'Islam, le Dār al-Islām, domine sur le Pays de la guerre, le Dār al-harb. Les dhimmi du Dār al-Islām sont bien peu de chose mais ils restent toujours mieux traités que leur frères chrétiens et juifs réduits en esclavage ou massacrés lors de la conquête de nouvelles terres du Dār al-harb par les musulmans.

Le Dār al-harb va-t-il se soumettre ou résister ?

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La grande mosquée des omeyyades de Cordoue.

* : Archéologia, n ° 513, sept 2013, p 8-10.
** : Islam, **1 : p. 462/ **2 : p. 494 , Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

13. 20. En 1009, les portes de l'ijtihād se ferment... et le tombeau du Christ est détruit.
L'islam des débuts - mutazilite - assimile la philosophie et la science grecque grâce aux Maisons de la Sagesse. La Falsafa, la philosophie musulmane, est théorisée par Al Kindi (801-873) au cours des califats mutazilites. Elle s'inspire de la philosophie grecque, celle d'Aristote et de Platon. La vérité est cherchée à partir de la raison pure. Il s'agit naturellement de retrouver les vérités coraniques, mais par le moyen de la raison. Évidement, aucun musulman n'imagine découvrir que le Coran fait erreur. Mais, pour les disciples de la Falsafa, l'exercice de la raison doit permettre de parvenir à la vérité sans le recours aux Textes Saints : Averroès sera le disciple le plus connu de la Falsafa.

Puis, le sunnisme triomphe. La rédaction des hadiths s’achève. Ils sont classés selon leur fiabilité : ceux de Muslim (819-875) et d'al-Bukhārī (810-870) sont les plus sûrs. Le sunnisme croit au Coran incréé, il ne cherche plus la vérité hors des textes saints (Coran et Hadiths), mais uniquement dans leurs interprétations. C'est le Kalām, la théologie rationnelle. Le Kalām s'oppose donc à la Falsafa. Le premier puise toute sa science dans les Textes saints, la seconde essaie de s'en affranchir pour chercher la vérité par le seul exercice de la logique. La pratique du Kalām suppose d'accomplir un effort de réflexion pour comprendre les textes saints et leur donner toujours raison. Il s'agit d'élaborer une jurisprudence qui dépende d'eux.
Cet effort d'interprétation se nomme l'ijtihād (اِجْتِهاد). L'ijtihād est autorisée aux muftis,  aux oulémas et aux juristes, à l'exclusion de tout autre. Seuls ceux qui ont assimilé et accepté le dogme sunnite peuvent l'interpréter. Al-Ghazālī (1058-1111), conseiller du calife et théologien de l'université de Bagdad, sera le penseur le plus emblématique du Kalām.
Les deux traditions de la philosophie musulmane, la Falsafa et le Kalām, vont donc coexister quelques siècles. Le mutazilisme n'est plus politique mais ses idées persistent encore dans le Dār al-Islām au travers de la Falsafa.


Au début du XIe siècle, le calife fatimide d’Égypte, al-Hākim (985-1021), est un fanatique. Il appartient au courant chiite de l'islam. Ismaélien convaincu, il forme des missionnaires dans des Maisons du savoir – émules des Maisons de la sagesse – mais où philosophie et astronomie sont enseignées pour servir les sciences religieuses. Il déclare anathème les califes précédents. Le calife al-Hākim rétablit toutes les restrictions appliquées aux dhimmi. Les égyptiens chrétiens pris en train de parler le copte - de préférence à l'arabe - ont la langue coupée. Il décide de faire détruire les églises de son califat. Et celui-ci s'étend de l’Égypte à la Terre Sainte, là où se trouvent toutes les églises byzantines construites au dessus des lieux sanctifiés par la prédication du Christ. Une église bien particulière va être détruite.
En 1009, Al-Hākim fait raser l'église du Saint Sépulcre, recouvrant le  tombeau du Christ, le lieu de la Résurrection.

Au moment de sa mort, presque mille ans auparavant, le Christ a été déposé sur une banquette dans un tombeau creusé à même une falaise, à 30 mètres du rocher du Golgotha où il a été crucifié. En 135, les romains ont recouvert de terre le tombeau et le Golgotha et ont construit au dessus un temple dédié à Vénus. En 325, Hélène, la mère de l'empereur Constantin, est venue à Jérusalem. Elle a fait creuser sous le temple de Vénus et a découvert le Golgotha, et à 30 mètres de là, un tombeau creusé dans la falaise avec une banquette à droite. Leur description était semblable à celle des évangiles (Jean 19, 41 ; Marc 16, 5). Ils étaient sous terre depuis 200 ans. Hélène a alors fait construire au dessus une église appelée le Saint Sépulcre qui a recouvert les deux endroits saints : le rocher du Golgotha et le tombeau. Elle a également fait découper la roche en forme de cube autour du tombeau pour que les pèlerins puissent en faire le tour.

C'est ce cube de pierre évidée par la tombe du Christ que le calife al-Hākim fait détruire en 1009. Il n'en reste plus rien.
Mais cela demeure - pour les chrétiens - le lieu précis de la Résurrection du Rédempteur de l'homme.


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Coupe du Saint Sépulcre au fil du temps (pris sur Commons puisque l'auteur l'autorise, mais il n'en a pas été averti).
Le cube rouge (ajouté par mes soins) représente ce qui restait de la tombe du Christ au moment du règne d'al-Hākim. Al-Hākim a donc fait détruire
ce cube évidé ainsi que l’église construite sous Constantin. À la place de la tombe, un bâtiment néo gothique assez laid a été construit
au XIXe siècle, à l’intérieur de la gigantesque église du Saint-Sépulcre, reconstruite par les croisés au XIIe siècle.

En Europe, les chrétiens sont scandalisés. Certains religieux francs accusent les juifs de l'entourage d'al-Hākim de l'avoir conseillé dans cette affaire. Ils retournent sottement leur colère contre des juifs européens qui n'y sont pour rien et quelques communautés juives sont agressées, en particulier à Limoges où vit une dizaine de familles juives.
Le pèlerinage chrétien à Jérusalem est désormais interdit. Il faudra attendre la mort d'al-Hākim pour que Jérusalem soit de nouveau ouverte aux chrétiens.

La même année, en 1009, le calife ismaélien Al-Hākim prend une autre décision aux conséquences incalculables : il déclare que « les portes de l'Ijtihād sont fermées ». Toute nouvelle interprétation devient interdite : chaque question doit maintenant trouver sa réponse dans le Coran, la sunna ou la jurisprudence.
En 1021, Al-Hākim disparaît mystérieusement au cours d'une promenade. Il est probable qu'il a été assassiné. Ses fidèles se regroupent et le proclament Mahdi. Le Mahdi est le guide attendu par les chiites depuis que la famille d'Ali a été décimée. Le Mahdi est un personnage mystérieux qui est censé vivre caché depuis des siècles en attendant de réapparaître pour guider les musulmans. Les fidèles d'al-Hākim forment un nouveau courant dans l'islam chiite : ils sont nommés les druzes.
À la suite d'al-Hākim, en 1018, le calife sunnite de Bagdad, al-Qādir, fait publier des décrets établissant la bonne façon de penser. Il condamne le chiisme et interdit lui-aussi toute nouvelle interprétation du droit coranique.

Les chiites ne reconnaissent pas la fermeture de l'ijtihād dont l'usage est réservé à leur savant mudjtahid, littéralement « celui qui pratique l'ijtihād » (*1). Les non-orthodoxes sont de toute façon exclus de ce droit à l'interprétation. De nos jours, certains sunnites pensent que l'ijtihād est toujours possible, mais réservé aux savants ayant assimilé l'orthodoxie de la foi (*1). Néanmoins, à partir du XIe siècle, la recherche de la vérité s'est figée dans le Dār al-Islām. Deux mots illustrent cette fermeture. Le mot Tradition, « sunna », est le synonyme d'orthodoxie. Le terme hérésie, « bid‘a » en arabe, signifie également « nouveauté » (*2). Comment mieux exprimer l'idée que toute innovation est pernicieuse ?

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Invasion de la glose dans un commentaire du Coran,
(Chivāz, XVe siècle ; BnF).

Au XXe siècle, l'universitaire Mohamed Arkoun (1928-2010) a réfléchi aux conséquences de cette fermeture de l'ijtihād. À partir du XIIIe siècle, la recherche de la vérité libre de tout présupposé s'est interrompue en terre d'islam. Le Pr Arkoun remarque que les musulmans sont incapables d'avoir un regard historique sur leur passé. Ils recherchent les raisons de leur déclin dans des causes extérieures, comme la colonisation, et sont malheureusement incapables d'analyser leur propre responsabilité. Le Pr Arkoun pense que l'islam doit rechercher en lui-même les causes de l'appauvrissement de sa pensée et, selon lui, la fermeture de l'ijtihād en fait partie.

Ne peut-on pas également supposer que la racine même du sunnisme portait en lui son déclin. Car, c'est bien la conviction que le Coran est « incréé » qui a été à l'origine de la stagnation et du conformisme de la pensée musulmane. Mais, nous reviendrons sur les conséquences de cette conception de la foi sur le développement des sciences musulmanes.

* : Islam, *1 : p. 711 / *2 : p. 852-853, Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

13. 21. Les croisades : impérialisme chrétien ou légitime défense ?

Plusieurs événements de natures différentes sont à l'origine des croisades.
On trouve d'abord des raisons spirituelles.
Le Tombeau du Christ a été détruit en 1009 et le pèlerinage à Jérusalem a été interdit pendant dix ans, alors que les chrétiens souhaitaient venir en nombre célébrer le premier millénaire de la Rédemption de l'homme. Le pèlerinage redevient néanmoins possible après le règne d'al-Hākim.
En 1064, l'évêque de Mayence Sigefroy et quatre autres évêques allemands,conduisent 7000 pèlerins sur les pas du Christ en Terre Sainte. Le 25 mars 1065, ils sont massacrés par des bédouins. Désormais, le pèlerinage en Terre Sainte semble définitivement fermé aux chrétiens.
Les causes des Croisades sont également liées à la géopolitique.
En Europe, la situation du califat de Cordoue a modifié les relations inter-religieuses. En 1002, le régent de Cordoue, Almanzor décède. Sa succession est difficile. Le califat se morcelle en de multiples principautés, appelées les taifas, qui se battent entre elles. En 1031, le dernier calife de Cordoue, Hicham III, est destitué lors d'une révolte de ses sujets.
L'intolérance religieuse d'Almanzor a révolté les chrétiens. En 1037, le roi de Castille Ferdinand Ier fédère autour de lui les rois de Léon, de Galice et de Navarre. Ensemble, ils attaquent le royaume musulman divisé.
En 1063, le pape Alexandre II donne une indulgence spéciale aux soldats qui se battront pour libérer l'Espagne du joug musulman. Des soldats arrivent de l'Europe chrétienne et particulièrement de France. La Reconquista commence. Ces soldats partent à l'aventure, loin de leur pays. Ce mode de vie aventureux qui permet de s'affranchir du travail toujours recommencé de la terre, va séduire de nombreux hommes et les rendre définitivement inaptes à la vie civile. Ils seront  prêts à s'investir dans tous les combats à venir.

En 1085, Tolède est prise par Ferdinand. Dans le Dār al-Islām, le choc est immense. Les musulmans ne conçoivent pas de perdre leurs guerres, ce n'est pas théologiquement envisageable. Des berbères du Sahara occidental, les Almoravides, viennent au secours de l’Espagne musulmane. L'avancée chrétienne est arrêtée à Sagrajas en 1086 par Ibn Tachfin qui fonde une nouvelle dynastie, celle des Almoravides. Il devient le héros de l'islam, même si le royaume musulman d'Espagne est amputé d'un quart. Son règne, strict et religieux, met fin à l'âge d'or des Omeyyades.

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Les quatre cavaliers de la bataille de Sagrajas
(enluminure de 1086 ; musée de la cathédrale de Burgos).

À l'Est, les Seldjoukides, des turcs originaires du Nord de la mer d'Aral, attaquent le Khorasam. Les Seldjoukides sont devenus musulmans sunnites au Xe siècle.
En 1040, après le Khorasam, ils s'emparent de l'Iran. En 1055, ils sont à Bagdad. Le calife sunnite abbasside est libéré de la tutelle chiite des Bouyides. Il reste calife - commandeur des croyants sunnites - mais les Seldjoukides revendiquent le titre de Sultan. Ils assument le seul pouvoir politique et ils laissent le calife régler les problèmes religieux. Va-t-on vers une séparation des pouvoirs en terre d'Islam ?

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Assemblée seldjoukide écoutant un sermon
(Les
Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā-ibn-Mahmūd-al-Wāsitī, 1237 ; BnF).

En 1063, Alp Arslan devient sultan seldjoukide. Sunnite de stricte obédience, il se doit de pratiquer la guerre sainte. En 1064, il attaque l'Arménie, le plus vieil état chrétien. Il prend et détruit Ani, sa capitale.
En 1071, le sultan Alp Arslam bat l'empereur byzantin Romain IV près de la ville de Manzikert. Nicée est prise. L’actuelle Turquie faisait partie de l'empire byzantin et était chrétienne. Elle entre dans le Dār al-Islām pour y rester.

En 1078, le sultan Alp Arslam est aux portes de Constantinople. Le cœur de l'empire byzantin est attaqué.
En 1054, le grand schisme d’Orient avait séparé l’Église catholique de l’Église orthodoxe en raison de différences doctrinales sur le Credo au sujet de l’Esprit Saint.


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Débat entre chrétiens orthodoxes et chrétiens latins (enluminure du XIIIe siècle).

L'empire byzantin, orthodoxe, va néanmoins demander l'aide de l’Église catholique. En 1095, le pape Urbain II appelle à la croisade. Il souhaite aider l’empereur byzantin Alexis Commère à retrouver ses terres mais aimerait également ré-ouvrir les portes de Jérusalem au pèlerinage. Pendant tout son pontificat, Urbain II travaille au rapprochement de l’Église byzantine orthodoxe et de l’Église catholique romaine. L'aide militaire qu'il propose est une façon parmi d'autres de favoriser le rapprochement avec l’Église orthodoxe après le grand schisme d'Orient de 1054.

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L'impératrice Irène et son troisième mari Jean Commène, représentés de chaque coté de la Vierge à l'enfant
(mosaïque du XIe siècle ; Sainte-Sophie de Constantinople).

Les chrétiens ont repris un quart de l'Espagne musulmane, mais la Reconquista marque le pas face à la fermeté des Almoravides. Les chevaliers chrétiens qui ont lutté en Espagne vont pouvoir s'investir en Terre Sainte.
Le pape annule toutes les pénitences données en vue de la rémission des péchés et promet le salut à celui qui meurt au combat. La chrétienté répond à l'appel du pape dans toutes ses composantes sociales.
Pierre l’Ermite est un survivant du pèlerinage allemand de 1064. Dès 1096, il entraîne vers Jérusalem 30 000 volontaires qui partent par familles entières. La croisade populaire remporte un étonnant succès qui peut paraître bien étrange. Encouragés par le mysticisme sans doute un peu exalté de Pierre l’Ermite, et soutenus par le désir de gagner leur salut, de simples civils, hommes, femmes et enfants, partent pour libérer Jérusalem. Mais la guerre n'est pas chose romantique : ils sont balayés à Civitot, près de Constantinople, par Kiridj Arslan, le fils d’Alp Arslan. Ceux qui refusent de se convertir à l'islam sont massacrés.

Sur les pas des civils peu formés au combat, les seigneurs francs arrivent. Ils conduisent une armée aguerrie. Le 26 juin 1097, Godefroy de Bouillon, son frère Baudouin de Boulogne, Hugues de Vermandois et Robert de Normandie reprennent Nicée, puis battent Kiridj Arslam à Dorylée. Le 15 juillet 1099, ils prennent Jérusalem. La ville est pillée, des centaines de juifs sont brûlés vifs dans leurs synagogues et les musulmans sont massacrés sans pitié.


Le royaume chrétien de Jérusalem est fondé. Godefroy de Bouillon devient « avoué du Saint Sépulcre ». Il refuse le titre de roi dans la ville où le Christ a été si effroyablement couronné d'épines. Malgré les appels au secours des Seldjoukides, leurs frères en islam, les musulmans de Bagdad et du Caire n'ont pas bougé. Étaient-ils réellement affligés de voir leurs envahisseurs d'hier se faire refouler ?

Dans un écrit de 1105, Al-Sulamī, un juriste de Damas analyse la situation géopolitique à l'origine des Croisades : « Une partie des infidèles (des chrétiens) assaillirent à l'improviste l'île de Sicile, mettant à profit des différends et des rivalités qui y régnaient. De la même manière, les infidèles s'emparèrent aussi d'une ville après l'autre en Espagne. Lorsque des informations convergentes leur parvinrent sur la situation perturbée de la Syrie, dont les souverains se détestaient et se combattaient, ils résolurent de l'envahir. Jérusalem était l'aboutissement de leurs vœux. ».

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Le siège de Jérusalem en 1099 (enluminure du XIIIe siècle ; BnF).

Le Christ avait appelé au pardon des offenses (Mat 5, 43-44), il n'avait pas préparé ses disciples à résister par les armes. Les chrétiens ont dû attendre Saint Augustin pour se sentir autorisés à se défendre militairement. Confronté aux invasions barbares, Augustin expliqua alors les principes d'une guerre juste dans la Cité de Dieu : elle est uniquement défensive et le pillage y est interdit.
Au cours des siècles, et particulièrement depuis qu'ils sont à la tête d'états, des chrétiens ont fait la guerre. Mais toutes leurs guerres ne sont pas des croisades, loin de là. Par définition, pour que l'on puisse parler de croisade, il faut que la guerre soit réclamée par le pape dans un but religieux.

Dans l'islam, les relations à la guerre sont différentes. Le Coran ordonne la guerre sainte, la guerre de conquête pour répandre l'islam (S. 110). De son vivant, Mohamed a attaqué toutes les tribus et toutes les communautés de la péninsule arabique. À sa disparition, la conquête arabe a porté la guerre chez tous les peuples voisins sans distinction de religions ou de cultures, qu'ils soient perses, byzantins, orientaux, maghrébins ou européens. Les états attaqués se sont naturellement défendus, mais leur résistance ne peut pas être qualifiée de croisade. Il s'agit de simple défense territoriale
La Reconquista espagnole n'est pas une initiative de l’Église, c'est celle du Roi de Castille. Quant à la conquête de la Sicile par les Normands récemment christianisés, elle s'inscrit dans leur grand mouvement d'expansion territoriale.
En fait, la première croisade, la première initiative papale pour appeler à la guerre sainte, date de 848. Le pape était alors soumis à tribut par les musulmans et Rome avait été pillée. *

L'appel à la croisade de 1095 est le premier appel d'un pape au combat hors d'Europe. Effectivement, le pape Urbain II exporte la guerre, mais c'est pour retrouver le cœur de la chrétienté qui bat à Jérusalem, terre qui avait été gouvernée par des chrétiens depuis la conversion de Constantin et qui n'avait cessé de l'être qu'avec la conquête musulmane.
Quand l'appel d'Urbain II retentit, cela fait quatre siècles que les terres chrétiennes sont envahies, pillées et colonisés par les musulmans. Les chrétiens vaincus sont massacrés et réduits en esclavage *.

Se peut-il que les croisades ne soient que de la légitime défense ? *

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Le Saint Sépulcre est reconstruit par les croisés au XIIe siècle
(photographie prise en 1900).

* : Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, p. 233, B. Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:42

CHAPITRE 14 : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.
De 1099 à 1798.


14. 1. La chrétienté est curieuse des sciences, même non chrétiennes.
14. 2. La naissance des universités en terre chrétienne : le savoir se sépare du magistère de l’Église.
14. 3. Al-Ghazālī (1058-1111) : toutes les sciences sont assujetties à l'apprentissage préalable du Coran.
14. 4. Le judaïsme entre spiritualité et raison, entre Tradition et modernité, entre Guerchom et Maïmonide.
14. 5. Abu'l-Walid Muhammad Ibn Ruchd dit Averroès (1126-1198) : la Falsafa vit ses derniers feux.
14. 6. Les croisades au XIIe siècle, Saladin reprend Jérusalem.
14. 7. Au XIIIe siècle, Constantinople est pillée par les croisés. L'islam recule en Europe mais gagne les croisades.
14. 8. En 1258, l'empire abbasside disparaît suite à la prise de Bagdad. L'islam va-t-il évoluer ?
14. 9. L’Inquisition en terres chrétiennes.

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14. 10. Au XIIIe siècle naît la scolastique en Europe... dont le conformisme est bientôt moqué par les humanistes.
14. 11. À la fin du Moyen Âge, peste, guerre et famine : actions du Diable ou misère du temps ?
14. 12. La contribution de l’artisanat au développement scientifique : l'horlogerie.
14. 13. La seconde contribution de l’artisanat à la science est l'imprimerie.
14. 14. Ouloug Beg (1394-1449), ou comment l'islam n'a pas su franchir le cap des sciences exactes.
14. 15. La géographie : les marchands explorent le monde et la cartographie se précise.
14. 16. La navigation.
14. 17. À la fin XVe siècle : Prise de Constantinople et dhimma ; Reconquista et persécutions.

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14. 18. Au XVIe siècle, un autre monothéisme naît en Inde : le sikhisme.
20. 19. Au XVIe siècle, l'âge d'or de l'humanisme engendre Martin Luther (1483-1546).
14. 20. La chasse aux sorcières.
14. 21. Le prêtre Nicolas Copernic (1473-1543) place le soleil au centre de l'univers... et met la terre en mouvement.
14. 22. Au XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée, mais les européens résistent.
14. 23. Johannes Kepler (1571-1630).
14. 24. Galilée (1564-1642) ou comment un génie peut exiger de l’Église qu'elle se mêle de science alors qu'elle ne le veut pas.

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14. 25. L’Église a-t-elle une responsabilité dans l'esclavagisme chrétien ?
14. 26. Le Dār al-Islām et l'esclavage.
14. 27. L’éducation et la vie intellectuelles au XVIIe siècle entre Europe et l'empire ottoman.
14. 28. Isaac Newton ou le triomphe des sciences exactes, permis par le travail en réseau encouragé par l’État.
14. 29. Vérité ouverte ou définie, libre arbitre ou fatalisme, logique ou soumission.
14. 30. Au XVIIIe siècle, l'Europe se sécularise.
14. 31. Au XVIIIe siècle, l'Empire Ottoman recule et s’interroge enfin.

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:44

CHAPITRE  14 : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.

De 1099 à 1798.

14. 1. La chrétienté est curieuse des sciences, même non chrétiennes.

Contrairement à la réputation que l'anticléricalisme contemporain à voulu donner à l’Église, les chrétiens aspirent au savoir et à la vérité et y emploient toutes les ressources de leur intelligence depuis le haut Moyen Âge. De Saint Anselme (1033-1109), qui au XIe siècle estime que « la foi recherche l'intelligence », à Teilhard de Chardin qui proclame au XXe siècle que « la foi a besoin de toute la vérité », les hommes d’Église aspirent à l'objectivité de la connaissance et ils n'hésitent pas à éduquer le peuple.
À la naissance du millénaire, des érudits remarquables laissent leur souvenir dans l'histoire des sciences en Europe. Ce sont tous des religieux.
Le pape Sylvestre II (945-1003) est l'exemple de ce qu'est un homme de science chrétien.
Il est philosophe, mathématicien et mécanicien. Fils d'un berger pauvre, il est remarqué enfant pour sa curiosité par les moines du monastère proche de chez lui. À 12 ans, il est admis à l'école du monastère bénédictin d'Aurillac. Il y devient savant à l'école du Trivium et du Quadrivium grecs et choisit la voie monacale. Grâce à la proximité de l’Espagne, il étudie les mathématiques arabo-musulmanes. Il adopte les chiffres arabes, ce qui inclut l'usage du zéro et de la base 10. Il travaille à une abaque permettant d'effectuer des multiplications à 9 chiffres en base décimale. Puis il se tourne vers les étoiles et étudie la révolution des planètes, celle des sept corps célestes mobiles.
Dans un autre domaine des sciences, la médecine, le savoir musulman est également recherché. Au XIe siècle, Constantin l'Africain (1015-1085), un chrétien originaire de Carthage, devient moine au Mont-Cassin en Italie. Au début de sa vie, il a étudié la médecine en Égypte. Il termine son existence en traduisant en latin des ouvrages de médecine arabe. Par ses traductions, le savoir grec antique d'Hippocrate et de Gallien retrouve l'Europe et les acquis des médecins arabes, tant chrétiens que musulmans, parviennent en occident. Il traduit le chrétien ibn Ishāq dit Johannitus, ainsi que les musulmans Ali ibn Abbas al-mujusil et Rhazès (*1).
Au XIe siècle, la Sicile est également un foyer de transmission du savoir grec sous le règne du roi normand Roger II (1130-1154). Aristippe de Catane traduit en latin des manuscrits provenant de Byzance qui sont toujours restés inconnus des arabes. Les Dialogues de Platon, le livre IV des Météorologiques d'Aristote, l'Almageste de Ptolémée et l'Optique d'Euclide sont enfin accessibles en latin (*2).

Les européens recherchent, non seulement le savoir de toutes les origines, mais ils souhaitent également étudier les Antiques dans des traductions correctes. En effet, les traductions des ouvrages grecs au haut Moyen Âge ont parfois été adaptées par les théologiens pour les faire correspondre à ce qu'ils croyaient vrai. De 1125 à 1145, Aristote est à nouveau traduit en latin par Jacques de Venise (fin du XI - 1147). Il travaille à partir du texte grec d'origine, ce que même Averroès ne pourra jamais faire puisqu'il ne sait pas le grec. Jacques de Venise devient moine au Mont-Saint-Michel après avoir étudié la philosophie à Constantinople et le droit canon à Rome. Ses traductions sont conservées au musée d'Avranches en Normandie (n° 221 et 232). Il traduit toute l’œuvre d’Aristote, y compris l'Éthique à Nicomaque qui n'a jamais été traduite dans le Dār al-Islām, peu tenté d'introduire le concept de citoyenneté dans sa civilisation.
Les traductions de Jacques de Venise de la Physique et celles de la Métaphysique serviront de base au développement scientifique en occident. Car c'est bien à partir des traductions de Jacques de Venise qu'ont travaillé les grands philosophes et théologiens d'Europe - contrairement à ce qui est dit parfois - et non à partir de celles d'Averroès. Saint Thomas d'Aquin travaille à partir de sa traduction de la Métaphysique, Albert le Grand à partir de sa traduction des Seconds Analytiques et Jean de Salisbury en 1159 à partir de celle de la Logique. L’étude du vocabulaire de leurs écrits le prouve sans doute possible (*3). Les chrétiens n'ont donc pas attendu d'être en contact avec le savoir musulman pour rechercher l'exactitude des sources antiques. Mais, ils n'ont pas non plus refusé le savoir arabe sous prétexte qu'il était globalement musulman.

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Copiste dans son atelier (Flandres, XVe siècle ; BnF).

Au XIIe siècle, le Dār al-Islām recule en Espagne. Tolède est reprise par Alphonse VI. Les ouvrages arabes de la ville sont désormais à la disposition des traducteurs chrétiens. La Reconquista va permettre de compléter ce qui manque encore à la science européenne pour acquérir l'ensemble des acquis scientifiques et philosophiques du XIIe siècle. L'archevêque de Tolède charge Gérard de Crémone (1114-1187) de traduire en latin les ouvrages arabes. Gérard de Crémone traduit Euclide, Apollonius, Aristote, Hippocrate, et Claude Ptolémée. Mais il traduit également des ouvrages scientifiques arabes novateurs, ceux du philosophe al-Fārābī, ceux du médecin Rhazès et le Canon d'Avicenne, ceux des mathématiciens Al-Khawarizmi et Hunayn ibn Ishāq et ceux de l'astronome Abū Ma'shar (787-886), un disciple d'al Kindi. Tous les génies nés du mutazilisme se font connaître en terre chrétienne.

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Rhazès est représenté dans Recueil des Traités de médecine,
un ouvrage de Gérard de Crémone (vers 1250).

En 1252, Alphonse X, surnommé le Roi Sage, accède au trône de Castille et de Léon. Il s'installe à Tolède et fonde à Murcie une « medersa » (une université), commune aux trois monothéismes. Elle va transmettre à la chrétienté les découvertes musulmanes. Les mathématiques arabes (le calcul décimal, les équations de l'algèbre, la trigonométrie), la physique arabe (la pesanteur, le centre de gravité, la théorie des leviers) et l'astronomie arabe (l'astrolabe) arrivent en occident. En revanche, L’Algèbre d’al-Khayyām ne sera connu en Europe qu'en 1851.
Les musulmans n'ont jamais fait preuve de la même curiosité. Ils ont certes accepté les sciences grecques ou indiennes qui étaient antérieures à l'islam, mais jamais ils n'ont éprouvé de curiosité pour les découvertes scientifiques non musulmanes postérieures à l'arrivée de l'islam. Rien n'est supérieur à l'islam et rien ne saurait contredire le Coran.
Par ailleurs, on ne peut que constater que les musulmans étaient dépositaires de la totalité des sciences grecques, perses et indiennes depuis quatre siècles et qu'ils n'en ont rien fait, ou si peu.

Quatre siècles après les mutazilites, l'Europe chrétienne détient désormais intégralité du savoir de toutes les cultures. Les sciences grecques, indiennes, perses et naturellement arabo-musulmanes lui sont désormais connues.
Que va-t-elle en faire ?


* : Aristote au Mont Saint-Michel, *1 : p. 47 / *2 : p. 51 / *3 : p 109 à 116 ; S. Gouguenheim, Seuil. 2008.

14. 2. La naissance des universités en terre chrétienne : le savoir se sépare du magistère de l’Église.
Depuis le haut Moyen Âge, l'instruction est organisée par l’Église, et plus particulièrement depuis Charlemagne qui a réintroduit officiellement l'enseignement grec de l'antiquité. Depuis, les sept arts libéraux grecs ont été repris avec leur organisation antique. Le Trivium regroupe les sciences humaines : la grammaire, la rhétorique et la dialectique. Le Quadrivium réunit les sciences dites « dures » : l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et … la musique. Les religieux participent activement à l'enseignement dans les paroisses, les évêchés et les monastères.
À l'heure où l'islam évolue vers une sacralisation du Coran et des Hadiths, la chrétienté pratique l'art de la controverse : la discutio. Contrairement à ce que l'on imagine, l'enseignement au Moyen Âge n’était pas uniquement basé sur l'apprentissage et la restitution d'un discours dogmatique et appris par cœur. La pratique de la dialectique et de la rhétorique obligent à apprendre à argumenter avec logique et à défendre ses idées par le discours.
Dès la fin du Xe siècle, Thangwar, le bibliothécaire d'Hildesheim, en Saxe, nous donne le témoignage de cette pratique. Il raconte comment les écoliers pratiquent la dialectique en maniant les syllogismes selon la logique d'Aristote (*1). La controverse entre élèves sert donc à la formation des jeunes esprits, là où l'apprentissage par cœur du Coran va bientôt devenir le fondement de l'éducation des jeunes musulmans.

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Un maître enseigne aux enfants (Codex Manesse Schulmeister von Esslingen).

Au XIIe siècle, des clercs aspirent à échapper au contrôle des évêques qui règnent sur les écoles capitulaires. Ils fondent alors les universités. Les princes facilitent leur création, intéressés par les retombées économiques suscitées par la présence d'étudiants et encouragés par la perspective d'avoir des serviteurs instruits. Les maîtres des universités sont soucieux de préserver leur autonomie vis à vis du pouvoir temporel des princes, certes, mais aussi vis à vis du pouvoir des évêques. Partout en Europe chrétienne, les fondateurs des universités réclament et obtiennent des libertas academica - des bulles papales - qui garantissent leur autonomie. En 1088 à Bologne en Italie, en 1096 à Oxford en Angleterre, en 1171 à Modène en Italie ou en 1231 à Paris, les nouvelles universités réclament et obtiennent leurs libertas academica du pape.

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Cours à l'université de Paris.

Dans le même moment, de grands savants posent les premières bases des sciences exactes.
L'évêque de Lincoln Robert Grosseteste (1168-1253) est physicien et chancelier de l'université d'Oxford. Il met en place le concept de sciences expérimentales : l'observation doit servir à découvrir et comprendre les lois de la nature.
Au moment de la création de l'université de Paris, Vincent de Beauvais (1190-1264), un dominicain français, écrit la Bibliothèque de l'Univers, ou Miroir général où il regroupe tout le savoir humain, qu'il explique à partir des écrits grecs et arabes et sans avoir recours aux éléments de foi.
Au XIIIe siècle, Roger Bacon est un génial franciscain anglais. Il est philosophe, mathématicien, physicien, médecin et naturaliste. En 1267, il publie à la demande du pape Clément IV, son Opus majus ad clementem Papam. S'y mêlent les exigences des mathématiques et de l’expérimentation au désir de confirmer la foi chrétienne par la raison. Pour lui, « aucun discours ne peut donner la certitude, tout repose sur l'expérience ». Il traduit en latin les traités d'optique d'Ibn al-Haytham, dit Alhacen (965-1035). En fait, Alhacem, un musulman, est sans doute le premier scientifique à pratiquer ce que nous appelons les sciences exactes. Il observe la nature, pratique des expériences et pose les bases théoriques de ses observations par le calcul. Il aurait pu être le fondateur des sciences exactes dans le Dār al-Islām, mais il meurt en résidence surveillée au Caire en 1035. Il n'a pas de successeur musulman. C'est un génie de l'optique qui met au point la chambre noire. Il étudie la réfraction de la lumière et les propriétés des lentilles. Est-ce le hasard ou un exemple typique des relations de l'islam aux sciences, mais ses ouvrages ne nous sont parvenus que par leur traduction en latin ? Leurs versions arabes ont été perdues...

En parallèle des universités, l’Église continue à former en son sein des élites intellectuelles. En 1245, l'Église fonde le Studium generale à la cour pontificale en Italie. Les clercs et les laïcs y étudient le droit, la médecine, les mathématiques, l'optique, astronomie et la philosophie. Au XIIIe siècle, le pape Jean XXI (1220-1277) est lui aussi un savant. Il signe De oculo un traité d'optique.

Les sciences exactes se définissent par le recours aux démonstrations objectives, que ce soit par le calcul mathématique, par l'observation de la réalité ou par la pratique d'expériences reproductibles. Il semble bien que leurs prémisses soient nées en Europe dès le XIIe siècle. Au début du XIe siècle, Alhacem avait parcouru seul le même chemin dans le Dār al-Islām, mais sans créer d'école de pensée, sans former de successeur et sans pouvoir transmettre ses écrits aux siens.

Dans le domaine politique, les pouvoirs en terre chrétienne ont toujours été séparés. Même si l’Église a aspiré à de nombreuses reprises à gouverner les rois - comme en témoigne la querelle des investitures qui l'oppose au Saint-Empire Romain germanique au même moment - elle n'a jamais assumé la réalité du pouvoir temporel. Malgré les tentations archaïsantes de l’Église au cours des huit siècles suivants vis à vis des sciences, elle vient d'abdiquer sans difficulté le contrôle des vérités scientifiques. L’Église est gardienne des vérités spirituelles : la science provient d'un autre mécanisme intellectuel et elle est désormais incarnée par une autre institution. Le christianisme n'est pas l'islam. Avec une étonnante facilité, la chrétienté vient de séparer symboliquement les vérités spirituelles des vérités scientifiques en créant deux institutions différentes pour les représenter.
Un second mouvement de fractionnement des pouvoirs a lieu dans le même temps en France. L'abbé Suger (1080-1151) aide le roi à imposer sa suprématie sur les nobles turbulents. Il encourage le roi Louis VII à donner davantage de droits aux bourgeois pour créer un troisième corps, intermédiaire entre les nobles et l’Église. À partir du XIe siècle, les villes se développent grâce à l'autonomie, à l'initiative et aux investissements d'artisans qui s'organisent de façon autonome. Les enfants des bourgeois sont éduqués dans les universités sans avoir forcément vocation à entrer dans les ordres. L'initiative personnelle est encouragée par l’État et favorisée par la formation des jeunes.

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Cortège de seigneurs et de bourgeois au mois de mai (Les riches heures du duc de Berry, 1450; BnF).
En marge de l’Église, une élite riche, noble, mais également bourgeoise, se développe, s'enrichit et s'instruit.

En terre chrétienne, la formation intellectuelle débute par la philosophie avant d'aborder la théologie.

* : Aristote au Mont-Saint-Michel, *1 : p. 62 ; Gouguenheim, Seuil. 2008.

14. 3. Al-Ghazālī (1058-1111) : toutes les sciences sont assujetties à l'apprentissage préalable du Coran.
Les Seldjoukides ont été battus par les chrétiens à Jérusalem, mais ils gardent le pouvoir à Bagdad où ils ont fondé une dynastie. Les propriétaires terriens - les notables abbassides - ont été dépossédés par les Seldjoukides. Les fonctionnaires restent sans emploi en raison du changement de dynastie. Les marchands sont ruinés par la paupérisation de leurs clients. L’Égypte n'a pas été conquise par les Seldjoukides, elle reste donc aux mains d'une dynastie chiite ismaélienne. Elle attire tous ceux qui fuient les Seldjoukides. Le chiisme ismaélien se structure et se transmet dans des Maisons du savoir. Les ismaéliens sont soutenus par la secte des Assassins qui lui sert de bras armé.

Ces deux grandes dynasties Seldjoukide sunnite et chiite ismaélienne se font face et s'opposent. Les maîtres de Bagdad, les Seldjoukides, luttent par les armes contre la secte des Assassins ismaéliens issus du chiisme.  Mais, ils encouragent également la formation du peuple à la juste doctrine sunnite pour contrer les ismaéliens.

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Le souverain seldjoukide Toghril Chāh recevant le poéte Nezāmī (Les Cinq Poèmes de Nezāmī, Khosrow et Chīrīn,
école safavide, 1620-1624 ; BnF). Les seldjoukides sont des guerriers mais également des hommes de culture et de foi.

Le ministre seldjoukide Nizām al-Mulk nomme al-Ghazālī (1058-1111) à la tête de la medersa de Bagdad.
Al-Ghazālī a grandi à Bagdad. Il a longuement étudié la philosophie antique dans le but de la réfuter. Pour lui, la philosophie est dans le vrai dans la mesure où elle enseigne les mêmes vérités que le Coran et forcement erronée si elle dit autrement. Écrits à la fin du XIe siècle, ses ouvrages – Les Intentions des philosophes et L'incohérence des philosophes - ont un grand succès dans le Dār al-Islām. De ses travaux, date le déclin de la philosophie grecque dans le monde islamique. Mais, al-Ghazālī est finalement déçu par le Kalām et il se réfugie dans la mystique soufie. Il va réaliser une synthèse originale entre ces deux courants.
En charge de la medersa de Bagdad, al-Ghazālī présente l'orthodoxie sunnite dans toute sa rigueur doctrinale, mais enrichie de la mystique soufie. Toutes les sciences sont maintenant enseignées dans sa medersa : mathématiques, astronomie, médecine ; mais le préalable à toute étude est l'apprentissage par cœur du Coran et l'étude de la Tradition. Les études coraniques cessent d'être réservées à une élite religieuse. Le peuple manifeste son enthousiasme et afflue dans les medersas. L'instruction typiquement musulmane délivrée par les medersas généralise la foi sunnite. Désormais, à chaque génération, les jeunes musulmans se forment intellectuellement par l'apprentissage par cœur du Coran.
Le chiisme se marginalise avec la conquête seldjoukide, tandis que le sunnisme se popularise. L'islam sunnite que nous connaissons de nos jours finit de se structurer grâce à al-Ghazālī.


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Prouesse linguistique dans une école (les Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā-ibn-Mahmūd-al-Wāsitī, 1237 ; BnF).
La mémoire de développe par l’apprentissage par cœur du Coran et les fonctions verbales sont valorisées.

Les Seldjoukides exercent le pouvoir politique et laissent le pouvoir religieux au calife de Bagdad. Cet état de fait aurait pu être une évolution vers la séparation des pouvoirs temporel et spirituel, mais al-Ghazālī interprète cette situation pour lui rendre sa cohérence sunnite. Il affirme que la fonction gouvernementale, la vilaya, peut être exercée légitimement par le sultan, à condition qu'il se soumette à l'autorité du calife (Al-Ghazālī,  Ihya' 'Ulum al-Din, t. II, Le Caire, 1933, p.124). La fonction califale garde donc sa suprématie sur tous les autres pouvoirs. Dans le Dār al-Islām, tous les pouvoirs restent donc dépendants du calife. Au IXe siècle, al-Mawārdi (975-1058), théoricien politique musulman, avait déjà affirmé que l'oumma devait être gouvernée par un dirigeant qui respecte la loi de Dieu, la charī'a, et les droits de Dieu. Al-Mawārdi et al-Ghazālī parlent des « droits de Dieu », mais jamais, naturellement, des droits dits « de l’homme » qui incluent la liberté ou l'égalité mais qui sont des concepts chrétiens. La justice est la seule qualité réclamée à un souverain musulman. Attendre la justice est une aspiration conforme à la charī'a, mais, ni la liberté, ni l'égalité, n'appartiennent à l'éthique sunnite (Al-Ghazālī, Fada 'ih al-Batiniyya, trad. Lewis, Islam, t. I, 159). En effet, face à Allah, les musulmans n'ont pas de liberté et il est considéré, par ailleurs, que les non musulmans ne sont pas les égaux des musulmans. Seul Allah a des droits. Face à Allah, les hommes n'ont que des devoirs.

Au moment où la chrétienté redécouvre Aristote dans des traductions de plus en plus fiables et crée des universités indépendantes du magistère de l’Église, le Dār al-Islām assujettit officiellement les sciences exactes à la théologie et rejette Aristote et sa logique. Les chrétiens enseignent la philosophie puis la théologie, les musulmans choisissent une organisation exactement inverse : la théologie précède la philosophie.
Il faudra que les Ottomans soient envahis au cœur de leur empire pour qu'ils acceptent de réformer leur enseignement. Nous serons alors au XIXe siècle, 700 ans après les premières libertas academica chrétiennes.

14. 4. Le judaïsme entre spiritualité et raison, entre Tradition et modernité, entre Guerchom et Maïmonide.
Le judaïsme qui s'élabore au tournant de l'an 1000, pose les bases du judaïsme contemporain avec son enracinement mystique qui recherche la loi orale de Moïse et avec ses interrogations scientifiques qui donneront tant de Prix Nobel à l'époque contemporaine.

La codification des prières juives est progressive et évolue avec les contraintes géopolitiques. Du Xe siècle au VIe siècle avant JC – pendant l’existence du Premier Temple - la prière est soutenue par des sacrifices d'animaux. Durant l'exil à Babylone, les sacrifices au Temple sont impossibles et ils sont remplacés par la prière communautaire à la synagogue. Ils reprennent avec la construction du Temple de Zorobabel puis avec celui d'Hérode. En 70 après JC, avec la destruction du Temple d'Hérode, les sacrifices disparaissent définitivement. L'étude de la Thora les remplace.

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Codex d'Alep (Bible hébraïque du Xe siècle partiellement conservée).

Le Talmud est mis par écrit entre le IIe et le Ve siècle, à partir des travaux d'interprétation de la Thora. Le Talmud réunit plusieurs types d'écrits. D'une part, la Halakha est un l'ensemble des lois et de Traditions régissant la vie quotidienne. Il s'agit bien d'une loi divine, mais elle diffère de la charī'a en ceci qu'elle ne concerne que les juifs et n'impose rien de comparable à la dhimma. D'autre part, la Haggadah est un ensemble de textes non juridiques sur des histoires bibliques et leurs commentaires. Finalement, le Midrash est une exégèse herméneutique des textes bibliques et du Talmud.
Le peuple juif est dispersé entre trois continents, l'Afrique, l'Asie et l'Europe, et vit selon des coutumes différentes. Par exemple, les juifs en terre d'islam resteront polygames plus tard que ceux vivant en terre chrétienne.

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Haggadah de Sarajevo (réalisé en 1350 à Saragosse ;
Musée national de Bosnie-Herzégovine).

Au début du XIe siècle, un rabbin de Metz, Guerchom Ben Yehouda (960-1028), est à l'origine d'une évolution notable du judaïsme. Il travaille à l’interprétation des textes et réforme la Halakha. Il donne au judaïsme ashkénaze ses lettres de noblesse. Son travail est toujours la base des lois juives de nos jours. Le mariage devient monogame ; le divorce exige l'accord de la femme. Les apostats qui reviennent au judaïsme sont pardonnés. Guerchom sera surnommé la Lumière de la diaspora  par ses frères juifs.
Son élève le plus célèbre est Rachi.
Au XIe siècle, les prières juives sont codifiées et expliquées par écrit. Le Mahzor Vitry de Simha ben Samuel de Vitry, un élève de Rachi, est le plus ancien livre parvenu jusqu'à nous décrivant les rituels de prières juives.

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Florilège du Nord qui regroupe des textes sur l’abattage rituel juif,
la Mezouza, le Livre de Tobie et de la poésie
(XIIIe siècle ; British Library).

Mais les juifs ne s’intéressent pas qu'à la spiritualité. Les sciences juives ont un début symbolique avec Maïmonide (1138-1204). Il est médecin à Cordoue et se forme dans le creuset multiculturel de l'al-andalous musulmane. Lors de la persécution des Almohades, il s'enfuit vers le royaume catholique d’Espagne, puis en 1160 à Fès au Maroc. En 1165, il pratique la médecine en Terre Sainte pour se fixer finalement en Égypte. En 1185, il écrit son livre le plus célèbre et le plus original, le Guide des égarés. Il tente d'y réconcilier la raison avec la religion. Il réfléchit au moyen de démontrer les textes sacrés par la raison, autant qu'il est possible. Si les textes saints sont contredits par la raison, ils doivent alors trouver une interprétation allégorique. Ils ne doivent plus être lus littéralement. Les juifs, par Maïmonide, seront les premiers à découvrir qu'un livre saint peut prétendre dire la Vérité sur Dieu sans être lu comme un livre de sciences. Contemporain d'Averroès, il ne prend connaissance de ses écrits qu'à la fin de sa vie.

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Une page du Guide des égarés de Maimonide.

En 1232, sur le conseil des juifs, les œuvres philosophiques de Maïmonide seront brûlées à Montpellier par les autorités ecclésiastiques. Mais, dans le même temps, elles sont traduites partout en occident et diffusées dans le réseau des universités chrétiennes. Il faudra quelque temps aux juifs pour éprouver de la fierté pour leur maître en objectivité.

Les chrétiens ne semblent pas avoir eu les mêmes réticences. Dès le XIIIe siècle, Thomas d'Aquin surnommera Maïmonide : l'Aigle de la synagogue.

14. 5. Abu'l-Walid Muhammad Ibn Ruchd dit Averroès (1126-1198) : la Falsafa vit ses derniers feux.
Le sunnisme connaît deux courants philosophiques. Le premier est le Kalām qui recherche la vérité à partir de ses seuls textes saints, Coran et Hadiths. Al-Ghazālī vient de lui donner sa structure définitive en la rendant plus accessible au peuple grâce à sa synthèse avec le soufisme. Le second est la Falsafa qui est né de la rencontre du mutazilisme et de la  philosophie grecque. Avec Averroès, elle va vivre ses derniers feux.

Abu'l-Walid Muhammad ibn Rouchd – dit Averroès chez les chrétiens - vit à Cordoue dans le califat de l'Espagne musulmane. Il grandit dans une famille de juristes. Musulman convaincu, il ne cherche aucune vérité contraire au Coran, mais il essaie de retrouver les vérités coraniques par l'usage de la raison pour les formuler en vocabulaire juridique, c'est à dire sous forme de fatwa, de prescriptions juridiques.
Dans L’accord de la religion et de la philosophie - Traité décisif, il affirme que la raison peut démontrer chaque révélation coranique. Mais la vérité qu'il recherche reste incluse dans le Coran : il n'envisage pas qu'il puisse en être autrement : « Nous, musulmans, nous savons avec certitude que l'examen par la démonstration n’entraînera nulle contradiction avec l'enseignement apporté par le Texte révélé, car la vérité ne peut être contraire à la vérité, mais s'accorde avec elle et témoigne en sa faveur. » *.

Averroès étudie Aristote à partir des traductions arabes qui existent, car il ne connaît pas le grec. Il invente la traduction analytique. En comparant les différentes traductions d'Aristote existant en arabe, il tente de restituer le texte d'origine. Il est le premier à concevoir et à entreprendre ce type d'analyse critique en linguistique. Averroès ne s’intéresse pas à La Politique d'Aristote qui introduit le concept de citoyen incompatible avec l'état musulman, mais il restitue les autres œuvres d'Aristote.

Averroès est un authentique musulman jusque dans sa façon de concevoir sa relation aux autres peuples. Averroès justifie la pratique du djihad dans son livre Bidāyat al-Mudjtahid. Dans sa Paraphrase de la République de Platon, il écrit : « Les nations de l’extérieur … doivent être contraintes. Dans le cas de nations difficiles, cela ne peut se produire que par la guerre. Il en est ainsi dans les lois qui procèdent conformément aux lois humaines, comme dans notre loi divine. Car les chemins, qui dans cette loi conduisent à Dieu …, sont au nombre de deux : le premier passe par le discours, le second par la guerre ». « Il est obligatoire de tuer les hétérodoxes » **.

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Averroès a été représenté au XVe siècle par le florentin Andrea Bonaiuto's
dans la fresque du
Triomphe de Saint Thomas.

Averroès n'est donc pas un musulman hérétique et ses travaux philosophiques l'ont simplement conduit à exprimer les affirmations coraniques en termes juridiques. Mais le seul fait d'avoir eu l'idée - ou d'avoir éprouvé le besoin - de démontrer le Coran, entraîne sa persécution par les Almohades. Le Coran doit être accepté par les croyants comme la vérité incréé sans qu'il soit besoin de le démontrer. En 1197, Averroès est chassé de Cordoue et doit se cacher à Lucena, ville andalouse peuplée de Juifs. Il se réfugie ensuite au Maroc où il est tout juste toléré. Il finit dans la misère.

Ses travaux seront totalement ignorés en terre d'islam. On aurait pu penser qu'après un premier mouvement de surprise – comme les juifs l'ont vécu avec Maïmonide, ou comme les chrétiens le vivront avec Darwin -, les musulmans auraient compris le bien fondé de sa démarche. Mais, il n'en est rien. Seuls les chrétiens trouveront leur inspiration dans ses travaux.

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Détail de L'École d'Athènes peint par Raphaël pour célébrer les savants et les philosophes
du passé et cela quelle que soit leur foi
(1510, commande de l’Église pour le Vatican).

Pendant tout le Moyen Âge, Averroès restera un maître à penser en terre chrétienne, mais il ne portera aucun fruit dans le Dār al-Islām. Avec la persécution d'Averroès, l'islam semble avoir renoncé à la rationalité.
Dans la suite logique du dogme du Coran incréé, c'est bien Al-Ghazālī le père du sunnisme et il le restera.

* : Discours décisif,  p. 119-121, trad. M. Geoffroy,  Averroès, Flammarion, « GF », 1996.
** : Incohérence de l'incohérence, XVII, Questions physiques, I , 17 ; Averroès, trad. R.Brague.

14. 6. Les croisades au XIIe siècle, Saladin reprend Jérusalem.
Dès 1096 et la prise de Jérusalem, les croisés fondent les États latins d’Orient en Terre Sainte.
En 1113, des marchands d'Amalfi créent un hôpital dépendant du monastère bénédictin de Sainte-Anne, près du Saint-Sépulcre. Le pape autorise des chevaliers à le protéger. À partir de 1120, ces chevaliers peuvent prononcer leurs vœux : cela fonde l'ordre de l’Hôpital de Saint-Jean de Jérusalem. Puis, le roi Baudoin II les installe sur le site du Temple de Salomon : ils reçoivent alors le surnom de Templiers. Les Templiers servent de banquiers aux croisés. Contre une lettre de change, les croisés laissent leur argent eux Templiers en Europe, pour le retrouver en Terre sainte.
En terres chrétiennes, l'esprit des croisades - avec l'appel à la sanctification par le sacrifice - se dilue assez vite. Dès le XIIe siècle, le pape vend des indulgences qui permettent aux chrétiens d'être absouts de leurs fautes sans partir en croisade. Ce commerce enrichit les états pontificaux mais scandalise certains chrétiens.
En 1179, lors du troisième concile du Latran, la vente d'armes aux sarrasins est interdite sous peine d’excommunication. Les mariages mixtes entre chrétiens et musulmans sont interdits, en Terre sainte, comme ailleurs.

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Une jeune chrétienne est courtisée par un cheikh (Le langage des oiseaux, miniature persane safavide, 1526 ; BnF).
La loi islamique sur les mariages inter-religieux est telle, que l'islam est toujours gagnant. Or, c'est bien
par la transmission aux enfants qu'une religion se maintient avec le plus d'efficacité.

En 1184, Ibn Djubair voyage en Syrie et témoigne de ce qu'un musulman pense des États latins d’Orient. Il remarque la saleté de Saint Jean d’Acre, la ville fondée par les croisés : « C’est une terre d’impiété et d’incroyance, infestée de porcs et de croix, remplis d’immondices et d’ordures, couverte de saletés et d’excréments ». Mais il remarque aussi que les pauvres y sont mieux traités qu’en terre musulmane : « Des pensées séditieuses font vaciller le cœur de la plupart des musulmans quand ils voient la situation de leurs frères dans les territoires sous autorité musulmane et constatent que la manière dont on les traite est à l’opposé de la bonté et de l’indulgence de leurs propres maîtres francs. C’est un des malheurs qui accablent les musulmans de voir le peuple islamique se plaindre de l’oppression de ses dirigeants et louer la conduite des Francs, leurs rivaux et leurs ennemis, qui l’ont conquis et l’apprivoisent par leur justice. » (*1).

La prise de Jérusalem n'a pas suscité de grandes réactions, ni à Bagdad, ni au Caire. Ce sont les attaques contre le Hedjāz qui déclencheront la réaction musulmane. En fait, Jérusalem n'est pas encore ville sainte de l'islam. Il faudra qu'elle soit reprise par Saladin pour acquérir le statut de ville sainte que les musulmans du XXIe siècle pensent dater de la vie de Mohamed.
Depuis la forteresse de Kérak, en 1182, Renaud de Châtillon, se met à piller les caravanes musulmanes, y compris celles des pèlerins en route vers la Mecque. Il attaque des bateaux en Mer Rouge, ainsi que les ports du Hedjāz. Saladin déclare alors le djihad contre les croisés. En 1187, Saladin reprend Jérusalem. Il protège les chefs croisés, mais il décapite Renaud de Châtillon de ses propres mains (**1). À la suite de sa victoire, Saladin préserve le commerce avec les marchands chrétiens, en particulier le commerce des armes (*2). Il se justifie ainsi : « il n'y en a pas un qui ne nous vende des armes de guerre, ce qu'ils font à leur détriment et à notre avantage. ».

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Saladin reprend Jérusalem (manuscrit français du XIVe siècle).

À partir de Saladin, l'armement chrétien sera régulièrement importé dans le Dār al-Islām. C'est le seul domaine de la technologie européenne qui sera accepté sans réticence par les musulmans.
Saladin restaure par la force le sunnisme en Égypte et en fait disparaître le chiisme ismaélien.

* : Comment l'Islam a découvert l'Europe, *1 : p. 93 / *2 : p. 19 ; Bernard Lewis, Gallimard, 2005.
** : Les croisades vues par les arabes, Amin Maalouf, p. 235, J'ai lu, 2012.

14. 7. Au XIIIe siècle, Constantinople est pillée par les croisés. L'islam recule en Europe mais gagne les croisades.
En 1204, l'appel à la Quatrième Croisade a moins de succès que prévu. Moins d'engagés doivent néanmoins payer aux Vénitiens la totalité du prix prévu pour le transport en bateaux. Pour financer leur voyage, les croisés acceptent d'aider l'héritier byzantin à récupérer son trône qui lui a été retiré par son oncle. Les croisés se détournent vers Constantinople, mais les caisses de l'empire sont vides. Malgré l’interdiction du pape Innocent III, les croisés pillent Constantinople. Les sculptures antiques et médiévales, les œuvres d'art et les bibliothèques sont détruites pendant trois jours de folie. La Quatrième croisade n'arrivera jamais à Jérusalem. C’est le début du déclin de l'empire byzantin. Des œuvres d'art arrivent en occident et préparent la Renaissance. Un officier franc-comtois, Othon de la Roche fait partie des pillards. Le Saint Suaire dit « de Turin » réapparaîtra en Champagne chez son arrière petite fille, 150 ans plus tard.

En 1212, les rois chrétiens de la péninsule ibérique sont victorieux des Almohades à Las Navas de Tolosa. En 1248, Ferdinand III reprend Séville. La Reconquista fait reculer le Dār al-Islām en Europe.

De 1228 à 1229, la Sixième Croisade est dirigée par l’empereur du Saint-Empire Romain Germanique, Frédéric II Hohenstaufen (1094-1156). C'est un succès diplomatique qui se termine sans combat. Frédéric II négocie le partage de Jérusalem avec le sultan d’Égypte. Ce sera la dernière fois que des chrétiens gouverneront Jérusalem.
Frédéric II est une personnalité controversée. En esprit éclairé, il autorise les dissections. Mais il pousse l'exercice des sciences expérimentales un peu loin. Il va jusqu'à faire éduquer deux enfants sans leur parler pour comprendre la naissance du langage et les deux enfants meurent. Il mène une politique expansionniste et attaque Rome en 1240 dans l'espoir d'étendre son empire en Italie. Le pape appelle alors à la croisade contre lui et promet les mêmes indulgences qu'aux croisés de Terre Sainte. Le fait d'avoir qualifié de croisade un conflit interne au monde chrétien nuit au prestige de la papauté.

Entre 1237 et 1240, les Tatars de la Horde d’Or conquièrent la Russie. En 1252, ils se convertissent à l’islam. La limite septentrionale de la conquête musulmane est atteinte, ici par conversion.
Mais, dès la fin du XVe siècle, les russes se libèrent des Tatars et commencent leur avancée vers les mers du Sud. Bien plus tard, elle les mènera jusqu'en l'Ouzbékistan, avant d'échouer à conquérir l’Afghanistan en 1979.

Les chrétiens installés depuis plusieurs générations en Terre Sainte sont appelés les « Poulains ». Ils ont appris à parler arabe et à vivre avec les musulmans dont ils respectent la foi. Il n'en est pas de même pour les européens fraîchement arrivés. En 1291, des italiens arrivés depuis peu en Orient massacrent des marchands dans le bazar de Saint Jean d'Acre sous le seul prétexte qu'ils sont musulmans. Les chefs Templiers souhaitent les punir et ils essaient d’amadouer le sultan al-Ashraf. Mais celui-ci attaque Saint Jean d'Acre en représailles. Le sultan la prend malgré la résistance des Templiers. Après la chute de Saint-Jean d'Acre, les autres villes de Terre Sainte tombent rapidement. Des civils s'enfuient par la mer, les Templiers survivants sont pendus, les civils restant sont réduits en esclavage. C'est la fin effective des croisades et la victoire de l'islam.

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La prise de Saint Jean d'Acre (manuscrit français du XIVe siècle).

Cette victoire explique qu’en terre d’islam, les croisades sont vues comme une grande victoire musulmane, prédictive de la victoire finale de l’islam sur la chrétienté. Les musulmans du Dār al-Islām n'en veulent pas particulièrement aux chrétiens des croisades. Il est vrai que la réaction chrétienne a fait suite à de longs siècles d'attaques musulmanes. De nos jours, seuls les musulmans vivant en Europe - et qui sont influencés par leur éducation occidentale - perçoivent les croisades comme une agression. Quant aux occidentaux, une étrange culpabilité intellectuelle leur fait percevoir les croisades comme la justification de toutes les déviances extrémistes de l'islam contemporain.

La Terre Sainte est désormais fermée aux européens. Ils vont devoir contourner l'Afrique pour accéder à l'Asie...

14. 8. En 1258, l'empire abbasside disparaît suite à la prise de Bagdad. L'islam va-t-il évoluer ?
La richesse économique de l'empire abbasside maintenant dirigé par les Seldjoukides de Bagdad, est basée sur l'agriculture, le commerce et les conquêtes militaires. Les productions artisanale et artistique sont remarquables alors que les travailleurs manuels sont méprisés. La réussite consiste à être proche du pouvoir, symbolisé par sa capitale Bagdad, la ville ronde. Seuls les fonctionnaires et les militaires sont respectés. Pourtant, ces métiers sont économiquement improductifs. Dans un état tentaculaire, les fonctionnaires prennent une place prépondérante. Les payer entraîne une pression fiscale qui ruine la paysannerie et nuit au commerce. La paysans vendent leurs terres aux grands propriétaires terriens et émigrent vers les grandes villes où ils forment un sous-prolétariat. L'empire s'affaiblit.

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Boutiquiers (Le Trésor des mystères, Tabriz, XVIe siècle ; BnF). Dans le Dār al-Islām, les circuits économiques sont basés sur
le commerce et le djihad. L'artisanat peut être remarquable mais les artisans ne sont pas honorés. Il est d'ailleurs difficile
de trouver une iconographie les représentant. Seuls les religieux et les militaires incarnent le prestige et la réussite.

Au XIIIe siècle, de nouvelles invasions se préparent. Les hordes de Gengis Khan déferlent des steppes asiatiques sur les frontières Est de l'empire abbasside.

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Gengis Khan envahissant le Dār al-Islām
(manuscrit persan, XVIe siècle ; British muséum).

En 1220, l'Ouzbékistan tombe aux mains de Gengis Khan. Les Mongols avancent vers l'ouest. En 1258, le Mongol Hulegu est sous les murs de Bagdad. Malgré une résistance de plusieurs semaines, la ville tombe. Le calife al-Mustasim – « celui qui cherche la protection de Dieu » - est maintenu en vie le temps qu'il révèle l’emplacement de ses trésors, puis il est tué. Les habitants de Bagdad sont massacrés sans épargner, ni les femmes, ni les nouveau-nés : 80 000 cadavres se décomposent à l'air libre. Les chrétiens réfugiés dans les églises, sont épargnés sur l'ordre d'Hulegu. De rares adolescents sont laissés en vie pour devenir esclaves. Les trésors des abbassides, accumulés depuis cinq siècles, deviennent propriété des mongols. Puis ils se retirent devant la puanteur de la ville emplie de cadavres. Dans les années qui suivirent, Bagdad survit, petite ville de province réduite au dixième de son ancienne surface.

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Un campement mongol  (al-tavārīḫ Gami, par Rašid al-Dīn, manuscrit persan, 1430 ; BnF).
Les mongols sont nomades et importent leur culture et leurs lois.

Les Mongols apportent la « Yasa », la législation de Gengis Khan régissant les usages politiques et sociaux des peuples de la steppe ; elle prédominera sur la charī'a. Le calife a été exécuté, mais, plus terrible encore, l'institution du califat disparaît.
Après la chute de Bagdad et la disparition du commandeur des croyants, lieutenant d'Allah sur terre, le désarroi psychologique des musulmans ne peut s'imaginer. Le prestige du califat de Bagdad était intact, porteur de la foi inébranlable en la supériorité de l'islam. Les musulmans craignent que le règne de Gog et Magog ne soit arrivé. Le doute qui a troublé Mohamed après la défaite de l'Uhud s'immisce à nouveau dans la pensée musulmane. Comment expliquer une défaite militaire dans le Dār al-Islām ?
Mais, rapidement, les envahisseurs mongols vont se convertir à l'islam ! Puis, à la fin du XIIIe siècle, lors de leur prise du pouvoir en Égypte, les mamelouks, eux aussi fraîchement islamisés, restitueront le califat à un descendant de Mohamed.

Les intellectuels musulmans vont alors accomplir tout un travail de reconstruction idéologique pour expliquer ce qui s'est passé, tout en préservant la cohérence de leur foi en un Dieu des combats.
D'abord, le religieux Ibn Taymiyya (1263-1328) donne une explication spirituelle.
Ibn Taymiyya présente l'islam des origines comme un modèle inimitable. Il souhaite revenir à cet islam des débuts et explique la défaite seldjoukide par la perte de la pureté originelle de la pratique musulmane. Il récuse tous les philosophes d'Ibn Arabī à Al-Ghazālī. Ibn Taymiyya affirme la toute puissance d'Allah dans chaque événement. Il entre en opposition frontale avec les Mamelouks qui sont moins rigoristes. Emprisonné à plusieurs reprises, il mourra en prison. De sa prédication date l'apparition du mythe de la société idéale de l'oumma de Mohamed qui est repris par le wahhabisme actuel.

Puis, à la fin du XIVe siècle, un historien tunisien, Ibn Khaldūn (1332-1406) explique en quoi les Mongols ont été une bénédiction d'Allah. Il explique que leur vitalité a sauvé l'empire musulman du déclin de l'état abbasside. Les envahisseurs se sont convertis, la croyance en la toute puissance d'Allah et en la victoire finale de l'islam est préservée.
Ibn Khaldūn confirme que le Coran est La Vérité : « Le Coran est la parole de Dieu révélée à son Prophète et transcrite sur les pages du Livre. » (Muqaddima VI,10) (*1).
Le djihad et le regroupement de tous les pouvoirs entre les mêmes mains sont présentés comme la marque de la supériorité de l'islam, en particulier sur le christianisme : « Dans l'institution religieuse islamique, la guerre sainte est une prescription religieuse en raison de l'universalité de l'appel en vue d'amener la totalité des hommes à l'islam de gré ou de force... En ce qui concerne les autres religions,  la mission [des chrétiens] n'est pas universelle, pas plus que la guerre sainte n'y est prescrite, sauf seulement pour se défendre. Celui donc qui est en charge de la religion ne s'occupe en rien des affaires politiques. » (Muqaddima, III, chap 33) (*1).
Mais expliquer une défaite par la vitalité salvatrice des envahisseurs ne suffira pas toujours. En effet, un jour, ceux qui envahiront le Dār al-Islām en déclin ne se convertiront pas à l'islam. Nous serons alors au XIXe siècle et les européens auront alors acquis la suprématie militaire grâce à leurs progrès scientifiques et technologiques.
Néanmoins, Ibn Khaldūn fait évoluer l'histoire musulmane. Ibn Khaldūn commence à s'intéresser - prudemment - aux autres civilisations alors qu'habituellement, l'histoire musulmane est un panégyrique des puissants au service de la foi.

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Table généalogique des souverains remontant jusqu'à Adam (Zubdat el-tevarikh -Crème des histoires, Turquie 1604 ; BnF).
Les intellectuels musulmans reconstruisent sans cesse la cohérence de leur foi par de longues gloses...( parfois mythologiques ? ).

Même les invasions mongoles n'ont donc pas aidé les musulmans à évoluer. L'interprétation sunnite tend à revenir inéluctablement vers le passé idéalisé de l'oumma de Mohamed, ou plus exactement vers le passé imaginaire mis en place au IXe siècle quand les hadiths ont été rédigés.
L'islam n'évoluera pas. L'interprétation permet de donner éternellement raison au corpus coranique, sans que son contenu ne soit jamais critiqué. Son statut de livre incréé interdit qu'il le soit. Aucun des éléments contenus dans le Coran ne sera jamais contesté : ni le djihad, ni la fusion des pouvoirs, ni l'inégalité des hommes, ni le refus du libre arbitre ne seront jamais remis en cause. Dans le Dār al-Islām, les sciences exactes passent désormais par le filtre des medersas et par la soumission préalable au Coran et à ses incohérences. Dans aucun domaine de la science, les musulmans ne pourront transmettre leur savoir directement à des disciples, en contournant le préalable de la théologie.
Le XIIIe siècle offre un autre exemple d'une occasion scientifique ratée dans le Dar al-Islam. Ibn al-Nafis (1213-1288) est un médecin syrien novateur. Il pratique des dissections et décrit la circulation sanguine entre le cœur et les poumons. Adulé et enrichi dans le Dār al-Islām - en raison des services médicaux qu'il rend à ses contemporains - ses écrits n'auront néanmoins aucune postérité en terre d'Islam. Pas plus que Rhazès, al-Nafis n'aura d'héritier musulman.

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Ouvrage de médecine d'al-Nafis.

Les chrétiens ne sont pas meilleurs que les musulmans, mais leur fonctionnement est manifestement différent. En 1527, Andrea Alpago est médecin au Consulat de Venise à Damas. Nous sommes 250 ans après le décès d'al-Nafis et les syriens n'ont toujours pas exploité les notes de travail du médecin qui ont été léguées à l’hôpital. Andrea Alpago les découvre et les traduit. Les Commentaires du Canon de Sina d'al-Nafis parviennent alors en Europe. Michel Servet les lit et décrit la « petite circulation » sanguine, avant d'être condamné à mort par Calvin en 1553. Ses travaux inspireront Harvey en 1628 dans sa description de la « grande circulation » (**1).
Une fois de plus, une découverte musulmane ne débouche sur aucun progrès dans le Dār al-Islām et ne porte ses fruits qu'en Europe chrétienne.

* : Les fondations de l'islam, entre écriture et histoire, * 1 : p 114 ; Alfred-Louis de Prémare, éditions du Seuil, 2002.
** : Islam, **1 : p. 1232 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

14. 9. L’Inquisition en terres chrétiennes.
L'Inquisition naît du besoin de conserver une pratique religieuse fidèle au dogme établi. Au Moyen Âge, il est admis qu'assurer la vie éternelle aux chrétiens justifie tous les excès...
L’Église étant la servante du Christ, elle se refuse à pratiquer la violence... mais elle en délègue l'usage aux laïcs. En 1148, l'arrangement de Vérone dit que « les hérétiques doivent être jugés par l'Église avant d'être remis au bras séculier. » (*1). Il faut bien reconnaître que cela ressemble fort à une hypocrisie.
En 1173, Vaudès, un marchand lyonnais, fait traduire la Bible en français. En 1179, la pape l'autorise à prêcher dans les paroisses avec l'accord du curé. Le mouvement vaudois se répand. Vaudès revendique l'accès direct à la parole de Dieu, mais il se heurte au monopole de l’Église. Il est finalement jugé hérétique et condamné.

En 1215, lors du Concile de Latran, plusieurs points de doctrines sur les sacrements sont précisés.
Le pardon est désormais obtenu par la confession qui remplace les rites de pénitence (jeûnes et pèlerinages). Certains pensent que la pratique de la confession a favorisé l’essor des sciences par l'habitude de l'introspection. Réfléchir en silence sur soi-même, permet de s'éloigner un instant des contingences matérielles et favorise une activité intellectuelle dissociée des activités directement pratiques.
Le mariage devient un sacrement et les prêtres sont rappelés au strict célibat.
La signification de l'Eucharistie est réaffirmée : l'hostie et le vin consacrés sont bien le corps et le sang du Christ. Des miracles eucharistiques avaient déjà encouragé cette croyance ancestrale. Le plus marquant des miracles eucharistiques a eu lieu au VIIe siècle en Italie, à Lanciano. Un prêtre, doutant de la présence réelle du Christ dans l'Eucharistie, vit sous ses yeux l'hostie s'entourer d'un cercle de chair. Le vin du calice devint du sang. Cette hostie si particulière s'est avérée imputrescible et elle a été conservée jusqu'à nos jours. Elle a pu être analysée en 1981. Elle est constituée de myocarde humain (le muscle du cœur) et elle est de groupe AB comme le sang qui imprègne le Saint Suaire de Turin, le Sudarium d’Oviedo et la tunique d'Argenteuil. Sachant que 4 % de la population mondiale est de groupe AB, il y a une probabilité d'un sur 400.000 que ces quatre reliques soient imprégnées d'un sang du même groupe par hasard. À noter que le sang qui a remplacé le vin à Lanciano est également de groupe AB.

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Hostie de Lanciano, l'anneau de chair est toujours visible,
l'hostie de pain qu'elle a entourée a disparu au cours des siècles.

Lors du Concile de Latran, la doctrine du Jugement Dernier est affinée. Dieu n'étant à l'origine, ni du mal, ni de la tentation des hommes, la responsabilité de Satan devient manifeste : « Le diable et les autres démons ont été créés bons de nature par Dieu, mais ils sont devenus mauvais par eux-mêmes. L'homme a péché par suggestion du diable ». Dans les siècles à venir, le diable va prendre peu à peu une place importante dans la prédication chrétienne.

En 1231, Grégoire IX fonde l'Inquisition. Il s'agit d'un tribunal de l'Église catholique romaine relevant du droit canon. C'est initialement un simple tribunal de discipline ecclésiale mais, rapidement, l'Inquisition sert à lutter contre les hérétiques : Vaudois, Cathares et Patarins. L’Église ne dispose d'aucun pouvoir, elle n'usera que de celui que lui prêtent les institutions laïques, celles « des princes et des gouvernants » (**). Contrairement à une idée répandue, l’Église condamne peu. Elle encourage en revanche la conversion et préconise les prières et les pèlerinages en vue du pardon. Ni la torture, ni les condamnations à mort ne sont systématiques. Dans une société qui pratique la torture couramment lors des instructions judiciaires, l’Église n'ordonne la torture que dans moins de 10% des instructions (*2). Elle considère en effet comme non valables les aveux obtenus ainsi (*2). En fait, la torture n'est appliquée qu'à ceux qui refusent de se repentir et l’Église en délègue l'usage aux pouvoirs civils. Tous les débats des tribunaux inquisitoriaux sont notés. C'est la première fois que l'on juge sur pièces et non sur l'impression du moment. Il s'agit d'un progrès de l'état de droit, même si les circonstances de cette avancée sont particulières. Les dossiers des procès étaient conservés et classés.  C'est de là que date la classification à l'aide d'un index alphabétique.
L'apparition de juges ecclésiastiques n'est pas bien accueillie par le peuple. En Italie et en France, des villes se rebellent contre les juges.
L'Inquisition, qui en elle même était déjà intrusive, va rapidement être dévoyée par sa récupération par le pouvoir temporel. De simple tribunal chargé de régler des problèmes de discipline religieuse - et initialement sans moyens de coercition - l'Inquisition évolue lors de son rapprochement des pouvoirs temporels. Ainsi, l'hérésie cathare prêche la dissolution du système féodal : les seigneurs s'associent aux clercs pour réprimer le catharisme.
L’hérésie cathare est apparue à la fin du XIIe siècle. On voit en elle resurgir la conception gnostique de la foi avec la dualité divine. Le Dieu de l'Ancien Testament, Yahvé, est considéré comme le Dieu mauvais qui crée le monde matériel et le corps réceptacle du péché. Le Dieu du Nouveau Testament est Lui le Dieu bon, Celui qui créé les anges. Les âmes humaines sont des anges précipités sur terre à la suite de batailles entre le démiurge mauvais et le Dieu bienveillant. Les âmes y demeurent prisonnières du corps corruptible. La personne de Jésus est un point de débat délicat au sein même du catharisme. En effet, Dieu ne peut plus s'incarner dans un corps par essence pervers, et la nature réelle du Christ reste confuse et discutée parmi les cathares.
En 1242, deux inquisiteurs, Guillaume Arnaud et Étienne de Saint-Thibéry, sont envoyés sur place au château d'Avignonet pour tenir tribunal contre les cathares. Dans la nuit, ils sont massacrés à coup de hache par un chef cathare, Pierre-Roger de Mirepoix, et ses hommes. En réponse à ce massacre, le roi envoie ses seigneurs prendre Monségur, la forteresse cathare. Un bûcher collectif conclura l’hérésie cathare en 1444 après la chute de Monségur. Pierre-Roger de Mirepoix pourra cependant négocier l'amnistie de ses hommes.

L'histoire offre d'autres exemples d'alliances dévoyées entre pouvoir temporel et spirituel. Entre 1307 et 1314, Philippe le Bel a recours à l'Inquisition contre les Templiers dont il souhaite s'approprier les biens. Les inquisiteurs dominicains acceptent de les condamner à mort pour hérésie, apostasie, idolâtrie et sodomie. Mais l’Église, par la voix du pape, hésite à entériner la décision. Seule la pression militaire de Philippe le bel  – qui avance à la tête d'une armée au devant du pape - contraindra celui-ci à dissoudre l’ordre des Templiers en 1312 (*3). Après un procès inique, Jacques de Molay est alors brûlé vif sur l'île de la Cité le 19 mars 1314.

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Le bûcher des templiers (BnF).

Autre exemple du dévoiement de l'Inquisition, à partir de 1478, Isabelle la Catholique l'importe en Espagne pour recréer l'unité du pays autour de la foi chrétienne. Le Portugal fera de même en 1531. En fait, les rois espagnols font davantage que s’associer à l’Église : ils nomment eux-mêmes le grand Inquisiteur qui ne dépend plus du pape. Au XVe siècle, en Espagne, le dominicain Torquemada incarne l'horreur de l'Inquisition : 2000 personnes sont condamnées à mort sur 100 000 jugements. Torquemada dirigeait alors l'Inquisition sous les seuls ordres du roi. Mais, quoique ses pratiques cruelles soient entrées dans la légende, les chiffres sont significatifs. Seuls 2% des accusés sont exécutés sous la responsabilité du redoutable Torquemada.
Le bilan d'un autre inquisiteur rendu célèbre par le magnifique livre d'Umberto Eco, Le Nom de la Rose, nous est connu. Bernard Gui (1261-1331) condamne à mort 6 % de ses prévenus. Un seul serait sans doute de trop, puisque les faits reprochés ne sont pas des crimes de sang mais de simples délits d'opinion. On est tout de même loin de la légende noire de l'Inquisition.

L'Inquisition entretiendra sa mauvaise réputation en se fourvoyant à nouveau dans la chasse aux sorcières entre les XV et XVIIe siècles. Le discrédit attaché à son nom la fera disparaître de l'organigramme de l’Église au XXe siècle même s'il y avait bien longtemps qu'elle n'ordonnait plus aucune exaction. Depuis 1908, elle porte un autre nom mais elle conserve son rôle dans la définition de l'orthodoxie. Depuis Vatican II, l'institution chargée de veiller à la justesse de la doctrine se nomme Congrégation pour la doctrine de la foi.

En fait, la mauvaise réputation de l'Inquisition a été amplifiée par la IIIe république en France au XIXe siècle. Férocement anticléricale, la IIIe république française réinventera l'histoire pour gommer la modération habituelle de l'Inquisition de l’Église (*4). Sa modération était relative, certes - en particulier pour nos esprits du XXIe siècle - mais néanmoins réelle, comparée à celle de la justice laïque qui pratiquait alors couramment la torture et condamnait à mort pour de simples vols.

* : 150 idées reçues sur l'histoire ; *1 : p. 152-153 / *2 : p. 153 / *3 : p. 162 / *4 : p. 154 ; Historia, Éditions First, 2010.
** :  Hérésie et in
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CHAPITRE 14 : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.
De 1099 à 1798.


14. 1. La chrétienté est curieuse des sciences, même non chrétiennes.
14. 2. La naissance des universités en terre chrétienne : le savoir se sépare du magistère de l’Église.
14. 3. Al-Ghazālī (1058-1111) : toutes les sciences sont assujetties à l'apprentissage préalable du Coran.
14. 4. Le judaïsme entre spiritualité et raison, entre Tradition et modernité, entre Guerchom et Maïmonide.
14. 5. Abu'l-Walid Muhammad Ibn Ruchd dit Averroès (1126-1198) : la Falsafa vit ses derniers feux.
14. 6. Les croisades au XIIe siècle, Saladin reprend Jérusalem.
14. 7. Au XIIIe siècle, Constantinople est pillée par les croisés. L'islam recule en Europe mais gagne les croisades.
14. 8. En 1258, l'empire abbasside disparaît suite à la prise de Bagdad. L'islam va-t-il évoluer ?
14. 9. L’Inquisition en terres chrétiennes.

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14. 10. Au XIIIe siècle naît la scolastique en Europe... dont le conformisme est bientôt moqué par les humanistes.
14. 11. À la fin du Moyen Âge, peste, guerre et famine : actions du Diable ou misère du temps ?
14. 12. La contribution de l’artisanat au développement scientifique : l'horlogerie.
14. 13. La seconde contribution de l’artisanat à la science est l'imprimerie.
14. 14. Ouloug Beg (1394-1449), ou comment l'islam n'a pas su franchir le cap des sciences exactes.
14. 15. La géographie : les marchands explorent le monde et la cartographie se précise.
14. 16. La navigation.
14. 17. À la fin XVe siècle : Prise de Constantinople et dhimma ; Reconquista et persécutions.

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14. 18. Au XVIe siècle, un autre monothéisme naît en Inde : le sikhisme.
20. 19. Au XVIe siècle, l'âge d'or de l'humanisme engendre Martin Luther (1483-1546).
14. 20. La chasse aux sorcières.
14. 21. Le prêtre Nicolas Copernic (1473-1543) place le soleil au centre de l'univers... et met la terre en mouvement.
14. 22. Au XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée, mais les européens résistent.
14. 23. Johannes Kepler (1571-1630).
14. 24. Galilée (1564-1642) ou comment un génie peut exiger de l’Église qu'elle se mêle de science alors qu'elle ne le veut pas.

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14. 25. L’Église a-t-elle une responsabilité dans l'esclavagisme chrétien ?
14. 26. Le Dār al-Islām et l'esclavage.
14. 27. L’éducation et la vie intellectuelles au XVIIe siècle entre Europe et l'empire ottoman.
14. 28. Isaac Newton ou le triomphe des sciences exactes, permis par le travail en réseau encouragé par l’État.
14. 29. Vérité ouverte ou définie, libre arbitre ou fatalisme, logique ou soumission.
14. 30. Au XVIIIe siècle, l'Europe se sécularise.
14. 31. Au XVIIIe siècle, l'Empire Ottoman recule et s’interroge enfin.

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:48

CHAPITRE  14 (SUITE) : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.

De 1099 à 1798.

14. 10. Au XIIIe siècle naît la scolastique en Europe... dont le conformisme est bientôt moqué par les humanistes.
Albert le Grand (1200-1280) est un dominicain allemand. Il est théologien, physicien et botaniste. Exemple de l'internationalisme de la science, il devient professeur à la Sorbonne. Il sera le professeur de théologie de l'italien Thomas d'Aquin.

En 1270, Albert le Grand publie une encyclopédie naturaliste inspirée du De animalibus d'Aristote, mais basée sur l'observation. Il remarque en effet déjà que les livres d'Aristote contiennent des erreurs scientifiques. Il travaille à partir des textes grecs, des textes latins de Sénèque ou de ceux des arabes (al Kindi, Averroès, Alhazan) pour élaborer une synthèse entre philosophie et foi chrétienne.

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Saint-Albert le Grand (par Thomas de Modène, 1332).

Au fil des siècles, deux courants philosophiques se mettent en place en terres chrétiennes. Le premier opte pour une double vérité et conclut que la foi s'oppose à la raison. Descartes (1596-1650), pourtant homme de foi, appartient à ce premier courant. Il sépare son travail philosophique et naturellement scientifique de ses convictions religieuses. Pascal (1623-1662), Malebranche (1638-1715), Leibniz (1646-1716) ou les philosophes jésuites suivent cette même voie qui conduira à l'instauration d'un état laïc.
Le second courant veut que la foi soit compatible avec la raison. Puisque la foi chrétienne est la vérité par définition, la raison ne peut lui donner tort. Ce courant sera servi par les dominicains dont Thomas d'Aquin (1225-1274) est le représentant emblématique. Il tente cette synthèse entre la philosophie d'Aristote et la théologie des Pères de l’Église : la religion et la science devant être compatibles. Il ne s'agit cependant pas de faire taire les réalités scientifiques face au dogmatisme de la foi.

De 1269 à 1274, Thomas d'Aquin rédige La Somme théologique où il tente de réconcilier raison et théologie. Pour lui, la foi n'a rien à craindre de la raison et il travaille sur la logique d'Aristote à la recherche de la vérité qu'il pense pouvoir trouver par une autre voie que par la voie de la théologie. Il suit le chemin que Maïmonide a parcouru pour le judaïsme, ou qu'Averroès a suivi pour l'islam.

En 1277, les travaux de Thomas d’Aquin sont critiqués comme l'ont été ceux de Maïmonide ou ceux d'Averroès. Que l'on suggère qu'il y ait des vérités divines différentes des idées philosophiques au point qu'elles aient besoin d'une démonstration autonome, scandalise les théologiens. Cela n’empêchera pas Thomas d'Aquin d'être canonisé 50 ans après sa mort, en 1323, après avoir suscité cette courte polémique.
Les Juifs mettront des siècles avant d'accepter le génie de Maïmonide. Ils finiront pourtant  par le reconnaître alors qu'il a été très loin dans le rationalisme. En effet, Maïmonide avait clairement exprimé l'idée que certaines affirmations historiques ou scientifiques de la Bible étaient fausses. Selon lui, la Bible doit alors être lue de façon allégorique. Averroès avait été moins iconoclaste, puisqu’il avait juste souhaité confirmer par la raison le Coran, et le confirmer à la lettre près. Il a néanmoins été persécuté par ses frères musulmans qui ne sont jamais revenus sur leur position.

Malgré l’admiration que Thomas d'Aquin éprouve pour Aristote, il remarque déjà que plusieurs points de sa philosophie sont en contradiction avec la théologie. Aristote pense que l'univers est immobile, ce qui s'oppose à l'idée juive chrétienne et aussi musulmane d'une Création divine. Par ailleurs, Aristote imagine Dieu indifférent aux hommes, ce qui s'oppose au concept de Divine Providence interagissant avec le libre arbitre humain. Enfin Aristote pense que l’âme humaine perd son individualité dans le néant après la mort ce qui ne correspond pas à la vision des trois monothéismes.
Déjà, les philosophes perçoivent les limites d'Aristote, comme Albert le Grand avait pressenti ses limites scientifiques. Aristote transmet néanmoins les outils intellectuels de l'objectivité et de la rationalité à l'Europe.

Des travaux de Saint Thomas d'Aquin naissent la scolastique, une école de pensée qui tend à sacraliser les positions d'Aristote et des grecs antiques.
Au fil des siècles, l'enseignement des universités tend vers le rabâchage des principes des Antiques et ne cherche plus à en analyser les limites. La scolastique se fige.

Mais, très rapidement, les intellectuels européens réagissent à la scolastique. Un autre courant émerge qu'on nommera l'humanisme. Il ne s'agit plus de réciter par cœur les Antiques, mais de les comprendre et d'être apte à les critiquer.
À l'aube de la Renaissance, François Rabelais (1490-1553) fait une critique de la scolastique d'autant plus percutante qu'elle est pleine de dérision. Son géant Gargantua est éduqué par les scolastiques qui lui enseignent à réciter par cœur les textes des Anciens. Son père Grangousier remarque qu'il n'en devient pas plus intelligent et le rend à sa libre éducation. Il lui laisse la possibilité de réaliser lui même ses expériences, même si celles-ci consistent à choisir le « torche-cul » le plus duveteux parmi tous les oiseaux.

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Gargantua enfant observe un globe terrestre (Gustave Doré en 1854).

Un autre représentant plus sobre de l'humanisme est Érasme (1466-1536) qui donne de nos jours son nom au programme européen d'échanges universitaires. C'est un prêtre catholique hollandais. Il traduit les évangiles et tente de convaincre sa hiérarchie de la nécessité de retrouver une vie davantage proche des valeurs évangéliques de pauvreté et d'humilité. Il parcourt l'Europe, étudiant le grec à Paris, la théologie à Turin et le droit en Angleterre. Là, il sympathise avec Thomas More, le futur saint qui sera martyrisé pour s'être opposé au roi Henri VIII d'Angleterre. Thomas More vit en humaniste, éduquant ses enfants, les garçons comme les filles, avec le même niveau d'exigence.

La vie intellectuelle en Europe est internationale, curieuse, multiforme et en perpétuelle évolution. Même si les enfants ne sont pas tous scolarisés, il est néanmoins possible qu'un garçon issu des classes les plus pauvres accède à l'instruction dans le monastère proche de chez lui. Quant aux filles, en particulier les citadines, les Petites écoles en marge des universités leur permettent d'accéder à l'enseignement supérieur depuis le XIIIe siècle.

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Christine-de-Pisan et son fils (vers 1413, par le Maître de Bedford ; British Library)
Christine est le symbole de ce que pouvait être une femme érudite au Moyen Âge.

14. 11. À la fin du Moyen Âge, peste, guerre et famine : actions du Diable ou misère du temps ?
Malheureusement, la vie intellectuelle ne concerne qu'une infime partie de la société. Tout au long du Moyen Âge, les états européens s’entre-déchirent. Les conditions sanitaires sont précaires et les peuples vivent à la merci des catastrophes naturelles, des épidémies ou des guerres.
Mais le christianisme ne partage pas le fatalisme musulman. Selon les chrétiens, Dieu est innocent du mal. Dès le Moyen Âge, des chrétiens cherchent donc les causes des calamités ailleurs que dans le surnaturel. Ainsi, Jean de Sassenage explique-t-il une inondation qui ravage Grenoble en 1219, par la « rupture du barrage qui retenait le lac de l'Oisans », même s'il en rend également responsable « notre adversaire le diable ». Le mont Granier s'effondre en 1248 en Savoie. Un chroniqueur anglais, Mathieu Paris, recherche les causes de l'éboulement dans la physique d'Aristote, tout en supposant qu'il s'agit de la juste punition de Dieu. Entre juste punition divine ou action du démon, les chrétiens s'interrogent et vont donner une place plus importante au diable pour innocenter Dieu de tout mal.

De 1348 à 1350, la peste noire décime un quart de la population en Europe. La météorologie est très mauvaise, les années froides succèdent aux années pluvieuses. La famine fait des ravages en Europe. Au malheur de la peste et de la famine, s'ajoutent les souffrances de la guerre. Les malheurs du temps contribuent à accréditer l'idée que des démons manipulent les hommes. Cela créera les conditions de la chasse aux sorcières qui débutera quelques siècles plus tard. Il est difficile de résister à la superstition quand le malheur frappe.

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Couple se mourant de la peste (Bible de Toggenburg, 1411 ; Suisse). En 1346, les Tatars de la Horde d'or attaquent
la ville portuaire de Caffa, un comptoir commercial génois de la mer Noire, en Crimée. Ils y catapultent les
cadavres des leurs, décédés de la peste. À la fin du conflit, les marins génois contaminés retournent en
Europe et transmettent leurs bacilles : la moitié de la population européenne décède en 5 ans.

Entre 1337 et 1453, la Guerre de 100 ans dévaste la France. Libre de tout fatalisme, Jeanne d'Arc (1412-1431), la fille de Donrémy, va devenir chef d'armée. La jeune fille se dit inspirée par les voix de l’archange Saint Michel, de Sainte Catherine et de Sainte Marguerite. Elle rencontre à Blois le fragile roi Charles VII qui doute de sa légitimité. Elle le convainc qu’il est bien le fils de son père. Le roi lui confie alors une escouade de ravitaillement à mener dans la ville d'Orléans qui est assiégée par les Anglais. Le 8 mai 1429, à la tête de ce simple convoi de ravitaillement, Jeanne d'Arc libère Orléans et refoule les Anglais. Le verrou anglais est levé et le roi Charles VII peut se faire sacrer à Reims. Puis, contre l'accord du roi, Jeanne continue le combat. Alors qu'elle se bat à Compiègne, elle est arrêtée par les Bourguignons et elle est vendue aux anglais. Elle est condamnée à mort pour hérésie et brûlée à Rouen le 30 mai 1431. Son procès, entaché d'erreurs, est cassé dès 1456 par le pape Calixte III. Elle est canonisée en 1920 (*1).

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Jeanne d'Arc imaginée (miniature de 1485 ; archives nationales de France).
Aucun portrait n'a été dessiné d'elle de son vivant.

Jeanne, chef de guerre, est une figure emblématique de la place des femmes dans la société du Moyen Âge. Selon l'adage féodal, la femme est  « Nec domina, nec ancilla, sed socia », « Ni maîtresse, ni servante mais compagne ». Les femmes sont libres de disposer d'elles-mêmes. Dès le VIIe siècle, l’Église marie les conjoints sans l'accord de leurs parents. En terres chrétiennes, les femmes ont le droit de gérer leurs biens, elles possèdent une personnalité juridique et peuvent témoigner en justice. Maîtresses de leur douaire, chefs d'entreprise, régentes de royaume ou de seigneurie, les femmes peuvent agir sans l'autorisation de leur mari. Si leurs maris sont souvent conduits à gérer leurs biens, elles en restent les légitimes propriétaires et ne peuvent en être dépouillées. C'est la Renaissance qui verra un recul de la condition féminine en retirant aux femmes leur personnalité juridique : elles devront alors être représentées par un père ou un mari. Plus tard, le Code Napoléon en fera d'éternelles mineures (*2).

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Un couple de changeurs
(Peinture flamande de Quentin Metsys, 1489 ; Musée du Louvre).

Il est donc erroné de dire que l'oppression juridique de la femme est une conséquence du christianisme. Elle est bien davantage induite par le retour à un certain paganisme à la Renaissance.

* : 150 idées reçues sur l'histoire, par la rédaction d'Historia, *1 p. 180-182 / *2 : p. 201-203, First Pocket, 2010.

14. 12. La contribution de l’artisanat au développement scientifique : l'horlogerie.
La créativité n'est pas qu'artistique et le progrès ne dépend pas que des sciences fondamentales. Dans toutes des cultures, les hommes exerçant un travail manuel ont innové à partir de découvertes empiriques. En Europe chrétienne, mais aussi en Asie, les hommes mettent au point deux inventions majeures qui ne résultent initialement d'aucun calcul théorique.

La première est l'horlogerie. Or, la science dans les siècles à venir aura besoin de calculer le temps avec de plus en plus de précision pour progresser en cosmologie, en navigation, en chimie...

Les chinois les premiers ont amélioré l'horloge à eau en y associant des rouages.
En 1077, Su Sung est chargé par l’empereur de Chine de construire un calendrier mécanique. L'empereur souhaite avoir une horloge précise pour asseoir son pouvoir par une connaissance dont il détient seul les clés. Su Sung construit une tour de 10 mètres. Des cloches sonnent tous les quarts d'heure et des automates apparaissent toutes les heures. Mais le temps en Chine n'appartient pas à tous, il est du domaine impérial. À la mort de l'empereur commanditaire, le calendrier est déclaré défectueux par son successeur et l’horloge est abandonnée. Il n'y aura plus de fabrication d'horloge de précision en Chine avant l'arrivée des jésuites au XVIIe siècle. Ils séduiront alors l'empereur en lui offrant les horloges européennes les plus innovantes et occuperont le poste de mathématicien à la cour de Chine pendant des générations (*1).

L'empire romain antique possédait déjà des horloges avec la clepsydre, le sablier et le cadran solaire. Ces horloges restent utilisées en terres chrétiennes et dans le Dār al-Islām mais leur précision est mauvaise.
Le progrès décisif survient en Europe au XIIIe siècle quand le balancier mu par des poids est inventé, associé à la technique de l'échappement qui permet d'entretenir le mouvement régulier du balancier. En 1283, la première horloge est ainsi installée au prieuré de Dustable près de Londres.
En France, la première trace d'une horloge à balancier se trouve dans l'inventaire du roi Philippe le Bel (1268-1314). On y trouve consignée la présence d'« Un Reloge d’argent tout entièrement sans fer à deux contrepoids d’argent emplis de plomb qui fut au Roy Philippe le Bel ».
Très rapidement, les clochers des églises s'ornent d'horloges. Le gros horloge de Rouen est en place dès la fin du XIVe siècle.
Mais rapidement, les particuliers en possèdent. En 1484, un astronome nommé Waltherus en utilise une pour ses observations astronomiques. Effectivement, pour savoir à quelle vitesse se déplace un astre, il faut naturellement observer la distance qu'il parcourt, mais connaître également le temps précis qu'il lui a fallu pour faire le déplacement.

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Horloge astronomique de Prague (1410).
Les mouvements apparents de la lune et du soleil y sont reproduits.

En terre d'Islam, la connaissance du temps est essentielle à la pratique de la foi. En effet, le moment précis des cinq prières quotidiennes doit être déterminé exactement. C'est la tâche du munajjim, qui est à la fois astrologue et astronome. En tant qu'astrologue, il est également consulté avant déterminer le moment de lancer une nouvelle entreprise (**1). Dans toutes les civilisations, il faudra encore quelques siècles pour séparer l'astrologie de l'astronomie. Mais, malgré cette nécessité religieuse, les musulmans ne font pas de progrès dans la précision de l'horlogerie. Ils perfectionnent la clepsydre, l'horloge à eau - ils en construisent de magnifiques - mais ils n’innovent pas. Curieusement, dans un premier temps, ils refusent même que des horloges soient importées d'Europe. En 1560, Ogier Ghiselin de Busbecq, l'ambassadeur du Saint-Empire Romain Germanique auprès du Sultan à Istanbul, écrit : « Aucune nation s’est montrée moins hostile à adopter les inventions utiles des autres ; par exemple, ils se sont appropriés les gros et les petits canons.... Ils n’ont cependant, jamais pu se résoudre ... à installer des horloges publiques.... Ils pensent que l’installation d’horloges publiques diminuerait l’autorité de leurs muezzins et de leurs vieux rites. » (**2).

En occident, les mécanismes d'horlogerie n'arrêteront plus de se perfectionner et cette fois-ci grâce à la collaboration des scientifiques. Au XVIe siècle, le ressort permet de miniaturiser les horloges. Puis en 1657, Christian Huygens, un mathématicien, astronome et physicien néerlandais, applique aux horloges miniatures la théorie du pendule oscillant de Galilée. Il parvient à rendre régulier le mouvement de leur balancier.

Ce n'est qu'au XVIIIe siècle, que les ottomans s’intéresseront enfin aux horloges, mais jamais comme objet scientifique. Cadeaux diplomatiques de prestige ou importations, les horloges se répandent alors dans le Dār al-Islām, au point que les inventaires des successions montrent que les particuliers aisés détenaient souvent plusieurs horloges (***1). Mais, les traités commerciaux stipulent toujours qu'un horloger capable de l’entretenir doit les accompagner. De 1630 à 1700, la guilde des horlogers à Istanbul est constituée uniquement d’émigrés européens (***1). Un unique horloger syrien, Takī al-Dīn (1525-1585),  compile le savoir européen en horlogerie, mais il n’innove pas (***1).

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Traité d'horlogerie de Taqī al-Dīn, (le Caire, 1559 ; BnF).

Les musulmans vont garder une relation au temps qui se limite à son aspect spirituel. Est-ce parce que les approximations du calendrier islamique proviennent des prescriptions coraniques qu'il a été difficile aux musulmans de concevoir une relation rationnelle au temps ? On peut se poser la question. En effet, le calendrier musulman est strictement lunaire, suite aux prescriptions du Coran, et l'année musulmane ne correspond donc pas à l'année terrestre réelle. Il lui manque de 10 à 12 jours selon les années. Le calendrier musulman est donc impropre à tout usage autre que religieux. Par exemple, les agriculteurs ne peuvent pas s'en servir, puisque l'organisation des travaux agricoles dépend des saisons réelles et non du mois du calendrier. Cela explique que, même aux heures glorieuses de l'empire ottoman, plusieurs calendriers coexistent avec le calendrier musulman. En Égypte, c'est l'usage du calendrier solaire antique qui persiste, associé au calendrier islamique. En Iran, l’année musulmane est associée au anciens mois solaires perses. En 1790, l'empire ottoman établit son année financière, la maliye, à partir d'une synthèse des mois byzantins et du comput musulman. Mais, tous ces calendriers sont décalés les uns par rapport aux autres. Finalement, c'est le calendrier chrétien grégorien qui s’imposera.

Dans le Dār al-Islām, le passage du temps restera une interrogation théologique et philosophique. Les savants musulmans ne chercheront jamais à le mesurer. En revanche, un verset du Coran fera l'objet de longues gloses mystiques sur la signification spirituelle du temps : « Les incroyants disent : « Il n’y a point d’autre vie que la vie actuelle. Nous mourons et nous vivons, le temps seul nous anéantit. » Ils ne savent rien ; ils ne forment que des suppositions. » (S. 45, 23).
Pour paraphraser le Coran, les chrétiens ne feront pas toujours que des « suppositions » « d'incroyants ». Les chrétiens ne vont pas tarder à comprendre le monde et son organisation cosmique grâce à des expérimentations rigoureuses permises par une mesure exacte du temps.

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Pendule Louis XVI (XVIIIe siècle) représentant une montgolfière. Les pendules sont de véritables
œuvres d'art, mais témoignent également de la fascination pour le progrès technique.

* :  Les découvreurs, *1 : p. 61-63 ; Daniel Boorstin, Robert Lafont, 1983.
** : Islam, **1 : p. 1272 / **2 : p. 1201 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard. 2005.
*** : Comment l'islam a découvert l'Europe, ***1 : p. 239 ; Bernard Lewis, 2005.

14. 13. La seconde contribution de l’artisanat à la science est l'imprimerie.

Au XIe siècle, les chinois inventent les caractères mobiles, mais ils sont en terre cuite et restent donc à usage unique. En 1234, les Coréens réalisent les premiers caractères mobiles en métal. En 1403, le roi coréen Htai-Tjong favorise la diffusion des livres pour « répandre la connaissance des lois et des livres de façon à remplir la raison et à rendre droit le cœur des hommes »*.
L'invention de l'imprimerie par les chinois est racontée par Marco Polo (1254-1324), mais cela ne suscite pas grand intérêt sur le moment.

En 1451, le pape Nicolas V crée la Bibliothèque Vaticane pour conserver le savoir de l'humanité depuis l'antiquité, y compris le savoir profane. Les premiers livres imprimés y trouveront naturellement leur place.

En effet, dès 1452, Gutenberg (1400-1468) réinvente ou adapte la découverte asiatique.
Il met au point plusieurs découvertes concomitantes : des caractères mobiles en plomb, une encre adaptée et la presse à imprimer. En 1452, le premier livre imprimé est la Bible. Cette première impression est tirée 180 exemplaires dont 48 nous sont parvenus. Marque d'une exceptionnelle diffusion, une Bible issue de ce premier tirage se trouve au Japon.

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Un exemplaire de la Bible de Gutenberg de 1455 (Lenox-librairy de New-York) et une page de l'édition de 1455 (université du Texas à Austin).

Mais Gutenberg s'est associé à un financier retord, Johann Fust, qui lui a prêté de l’argent moyennant un intérêt à 6%... garanti sur son matériel d’imprimerie. Les découvertes sont favorisées par les prêts d'argent, donc par le capitalisme. Gutenberg est ruiné dans l’affaire mais parvient à sauver son entreprise grâce à la protection de l’Archevêque de Mayence Adolphe II de Nassau. Les institutions jouent donc également un rôle de mécène souvent indispensable pour soutenir l’innovation. Il semble bien que les réalités économiques de la recherche soient les mêmes au XVe siècle qu'au XXIe siècle. La recherche demande de la créativité individuelle soutenue par des capitaux privés ou publics.

Au XVe siècle, l’Europe compte 100 millions d'habitants. Avant la fin du siècle, 35 000 ouvrages différents seront imprimés pour un total de 20 millions d'exemplaires ! L'imprimerie va favoriser très rapidement la diffusion des connaissances et permettre le travail en réseau. Une découverte ne peut plus être, ni ignorée, ni oubliée : elle sert aux générations futures à progresser à partir des acquis. Mais étrangement, l'imprimerie va aussi favoriser la diffusion d’erreurs. En effet, les imprimeurs ont besoin de manuscrits à imprimer. Les productions contemporaines ne sont pas suffisantes et ils puisent dans le fond des manuscrits du Moyen Âge en diffusent des erreurs. L'imprimerie n'est qu'un outil. Mais, dans un des domaines les plus complexes de la science, celui de l'astrophysique, l'imprimerie va avoir un rôle essentiel de diffusion et de conservation des acquis.

Pour étendre notre réflexion aux civilisions qui ne sont pas monothéistes, on peut remarquer que les chinois, dès le XIIe siècle, possédaient déjà tous les outils techniques pour accéder aux sciences exactes et particulièrement à l'astrophysique : l'imprimerie, le papier et l'horlogerie. Néanmoins, ils n'ont pas inventé les sciences exactes et n'ont jamais essayé de comprendre comment marchait l'univers. Un psychanalyse chinois donne une explication. Il pense que la nature de la religion chinoise est en cause. En effet il s'agit d'une philosophie davantage que d'une spiritualité. Le confucianisme aspire à la stabilité de la société qui est basée sur la fidélité aux valeurs ancestrales et sur le respect de la famille. Les chinois désirent s'enrichir pour préserver leur famille et pérenniser ainsi le culte de leurs ancêtres. Ils ne croient pas en un Dieu créateur. Les chinois n'ont donc jamais cherché à comprendre les origines du monde, n'ayant pas imaginé qu'un dessein intelligent en était à l'origine. On ne trouve que ce que l'on cherche et on ne cherche que ce que l'on imagine exister.
Mais croire en un Dieu créateur n'est pas suffisant pour faire des découvertes en cosmologie. En effet, les musulmans croient eux-aussi en un Dieu créateur et ils n'ont pas non plus fait de découverte majeure en cosmologie. Fallait-il également croire en la liberté intrinsèque de l'homme et de son droit à accéder à des connaissances autonomes pour se croire autorisé à interroger les étoiles ? Fallait-il croire en la bonté de Dieu pour se risquer à s'approcher des mystères insondables des cieux. Fallait-il ne pas lire son Livre Saint littéralement pour être capable d'observer une réalité qui le contredise ?

Toutes les techniques permettant les sciences expérimentales ou fondamentales vont être proposées au Dār al-Islām. Que ce soit l'imprimerie ou l'horlogerie, elles vont toutes être refusées. En 1551, Nicolas de Nicolay remarque qu'à Istanbul, seuls les caractères latins et hébraïques sont imprimés, « mais ni en turc ni en arabe leur est permis d’imprimer ». Ogier Ghiselin de Busbecq, dans le même récit où il parle de l'imprimerie, en donne l'explication : « Jamais [les musulmans] n'ont pu se résoudre à imprimer des livres... Ils soutiennent que leurs Écritures, c'est-à-dire leurs livres sacrés, une fois imprimés, perdraient leur caractère sacré » (**1).

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Coran richement enluminé en Iran en 1595 et offert à une mosquée de Hongrie après la conquête
du pays par les ottomans
(BnF). La page de garde invite à respecter son texte sacré.

L'imprimerie est vécue comme une profanation de l’Écriture sainte du Coran. Elle fait également concurrence aux calligraphes. Seuls les caractères latins et hébraïques pourront donc être imprimés dans le Dār al-Islām.

* : 150 idées reçues sur l'histoire, p. 183-185, par la rédaction d'Historia, Éditions First, 2010.
** : Comment l'islam a découvert l'Europe, **1 : p. 239, Bernard Lewis, 2005.

14. 14. Ouloug Beg (1394-1449), ou comment l'islam n'a pas su franchir le cap des sciences exactes.
Avec la conquête mongole au XIIIe siècle, l’observation des étoiles dans le Dār al-Islām atteint un sommet. Ce qui pourrait devenir une école d'astronomie et de mathématiques émerge sous l'impulsion du Mongol Hulegu (1217-1265). En 1259, il fait construire un observatoire à Maragha en Perse qu'il confie à un chiite ismaélien, Nasr Eddin Tusi (1201-1274). Des cartes célestes sont alors établies qui serviront à Copernic quelques siècles après. Nasr Eddin Tusi perfectionne l'astrolabe qui permet de calculer les angles entre les étoiles. Il progresse en trigonométrie et établit des tables de calcul pour prévoir le déplacement des corps célestes mobiles. Nasr Eddin Tusi forme des élèves, le soufi perse Qotb al Din al-Širāzi (1236-1311) qui à son tour transmet ses acquis en astronomie au mathématicien persan Muhammad Al-Farisi (1267-1320). Mais son observatoire tombe en ruine après sa mort.
Au XIVe siècle, Timour Lang (1336-1405) dit Tamerlan, devient émir de Samarcande. De sa capitale, il part à la conquête de l'Asie et du Moyen-Orient et se bâtit un empire. On estime à 17 millions les morts civils de ses conquêtes. Il fonde la prestigieuse dynastie des Timourides. Son fils aîné, Shah Rukh (1377-1447) prend sa succession en 1405 et développe les arts et les sciences, tout en  préservant les frontières de son empire.
Il nomme son fils Ouloug Beg (1394-1449) gouverneur de Samarcande. Celui-ci va pouvoir s'adonner librement aux sciences.
En 1417, Ouloug Beg fait bâtir deux medersas, une à Boukhara et une à Samarcande. En 1429, Ouloug Beg construit à Samarcande un observatoire astronomique gigantesque.
Ouloug Beg travaille à l’observation des étoiles avec une équipe de 70 mathématiciens et astronomes.
Il publie les Tables sultaniennes (zij-e soltāni en persan). Leur précision est telle qu'il faudra attendre encore deux siècles pour que les astronomes européens en réalisent de plus exactes grâce à la lunette astronomique. En effet, au XVe siècle, les observations se font toujours à l’œil nu.

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Ouloug Beg prête ses traits au personnage supportant les étoiles de la constellation de Céphée
(
Catalogue des étoiles fixes, 1430-1440, commandé par Ouloug Beg ; BnF).

Parallèlement à son activité d'astronome, Ouloug Beg donne des cours à sa medersa. A-t-il réellement exprimé cette maxime : « Tout passe, les empires passent, même les religions passent, seule la science demeure. » ? Ce relativisme va lui coûter très cher.
Son fils aîné, Abd ul-Latif, est sous l'influence des soufis. Il s'oppose violemment à son père. Il lui reproche son peu de foi : Ouloug Beg aurait osé discuter de l'existence de Dieu avec ses étudiants. En 1439, Abd ul-Latif lui tend un piège et le fait assassiner. Son parricide ne lui profite pas longtemps. Il est assassiné à son tour un an après avoir pris sa succession. Pendant son court règne, l’observatoire de Samarcande est rasé jusqu'au sol : seules ses fondations subsistent. En 1908, elles sont découvertes par l'archéologue russe Vladimir Viatkine. Le rayon de l'observatoire faisait 40 mètres sur un quart de cercle. Astrolabe géant, il permettait de mesurer les angles entre les étoiles.

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Ce qui reste des fondations de l'observatoire de Samarcande : la partie de l'arc enterrée.

Le collaborateur d'Ouloug Beg, Ali Quchtchi s'enfuit avec une copie des Tables sultaniennes qui, en passant par Tabriz et Istanbul, gagne l'Europe... Ali Quchtchi termine sa vie à Istanbul en 1474 en enseignant les mathématiques à la medersa de Saint Sophie, tout récemment transformée en mosquée après la prise de Constantinople par Mehmed II le Conquérant.

Ce fut la dernière participation des mathématiques et de l'astronomie musulmanes à la grande aventure des sciences humaines. Au moment où les chrétiens s’apprêtaient à comprendre l'univers par l'observation et le calcul, Ouloug Beg le scientifique était assassiné par les religieux.
Comment expliquer que les musulmans n'aient jamais fait de progrès significatifs en astronomie, alors que leur foi les obligeait à observer le ciel ? En effet, le pèlerinage à la Mecque est obligatoire et oblige à la navigation astrale à travers les déserts. De même, le calendrier lunaire et l'obligation de respecter les heures de la prière obligent à de multiples observations du ciel. Déterminer le moment précis du début du Ramadan est également un élément qui oblige à l'observation astronomique. Les musulmans ont donc de multiples raisons pour s'intéresser à l'astronomie et ils en ont également les moyens. En effet, les syriaques leur ont transmis l'intégralité du savoir grec, y compris la connaissance de la rotondité de la terre. Dès le VIIIe siècle, les musulmans utilisent l'astrolabe grecque. Puis, au XIe siècle à Tolède, Al-Zarquali (1029-1087) le perfectionne. Les musulmans ont donc tous les outils pour progresser en astronomie. Mais ils n'y sont pas parvenus. Ils n'ont en effet jamais compris que la terre est ronde et qu'elle tourne autour du soleil. Cette incapacité a forcement une raison. Il se trouve que le Coran décrit une terre plate (S. 51, 48) comme un tapis déroulé (S. 15, 19). « C'est Allah qui vous a assigné la terre comme tapis » (S. 71, 19). « Quant à la terre, Nous l'avons étendue et y avons jeté les montagnes. » (S. 15 ; 19-21). Selon le Coran, la terre est donc un tapis déroulé, tenue par les montagnes présentées comme « des piquets de tente » (S. 78, 7) immobiles (S. 79, 27-33, S. 31, 10). Le Coran présente le ciel comme une juxtaposition de sept cieux (S. 67, 3 ; S.  41, 12 ; S. 78, 12) : « Dieu a créé les sept cieux posés les uns sur les autres » (S. 71, 15). Mais, le Coran va encore plus loin dans les affirmations astronomiques. Selon lui, c'est le soleil qui se déplace  (S. 25, 45 ; S. 18, 17). Le soleil se lève au bord de la terre : au « Levant, il trouva le soleil se levant sur une peuplade à qui nous n'avions pas assigné de quoi s'abriter. » (S. 18, 90). Le soleil est si proche du bord de la terre que le peuple qui vit à proximité est brûlé ! Le soleil se couche de l'autre coté de la terre : « Et quand il eut atteint le Couchant, il trouva le soleil se couchant dans une source bouillante. » (S. 18, 86). En se couchant, le soleil fait bouillir l'eau dans laquelle il plonge !

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À l’extrémité du monde, les hommes sont brûlés par le soleil tout proche. On les voit ici adorer une idole
('Ağayib al-maḫlūqāt par Mahmūd Hamadānī, manuscrit persan, 1577 ; BnF).

Est-ce le contenu du Coran qui a freiné le progrès des musulmans en cosmologie ? La question doit se poser. En effet, les êtres humains ont tous les mêmes capacités. Si les chrétiens ont progressé en cosmologie et les musulmans non, il faut en chercher la raison.
La medersa d'Ouloug Beg continua à fonctionner jusqu'au XVIIe siècle, mais plus personne n'y observa les étoiles. Ouloug Beg reste le symbole de l'évolution que la science musulmane n'a pas su vivre : renoncer au Coran incréé, concept qui implique que le Coran est sans erreur dans chacun des domaines où il s'exprime.

Au XVIe siècle, une dernière tentative de recherche astronomique a lieu dans le Dār al-Islām. En 1577, Taqī al-Dīn (1526-1585) convainc le Sultan Murad III de construire un grand observatoire à Galata, dans un quartier d’Istanbul. En 1580, trois ans plus tard, le grand mufti conseille au Sultan de le faire détruire et obtient gain de cause (*1).

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Observatoire d'astronomie (Instruments d’observation pour les tables de Shāhinshāh,
Taqī al-Dīn, manuscrit ottoman XVIe siècle ; BnF).

Au Danemark, au même moment, Tycho Brahe (1546-1601) pouvait observer le ciel sans limite, grâce au financement de son souverain. Kepler prendra connaissance de ses observations et il inventera l'astronomie moderne en définissant les premières lois fondamentales qui décrivent les orbites des planètes et l'attraction des corps.

* : Islam, *1 : p. 1233 ; Bernard Lewis, Gallimard, Quarto Gallimard, 2005.

14. 15. La géographie : les marchands explorent le monde et la cartographie se précise.
La cartographie moderne naît très tôt en Chine. Au IIIe siècle, Phei Hsui invente le quadrillage qui permet de respecter les proportions sur les cartes. Les chinois supposent la terre plate mais ils cartographient très exactement les montagnes, les fleuves et les côtes de leur empire. Au VIIe siècle, l'empire Tang (618-907) généralise l'usage du quadrillage. La Chine est toujours placée au centre du monde : c'est l'empire du milieu. Au Xe siècle, la dynastie Sung (960-1279) prend l’habitude de placer le Nord en haut (*1).
Dans le Dār al-Islām, le premier géographe musulman est le Persan Ibn Khordādhbeh au IXe siècle. Il est fonctionnaire de la poste. Hors des frontières musulmanes, seul l'empire byzantin est connu de façon correcte. Le reste du monde est méconnu. Khordādhbeh divise le monde en quatre : l'‘Urūfa (regroupant l'Europe et l’Afrique du Nord), la Libye, l’Éthiopie et la Scythie.
Au Xe siècle, Mas'ūdī (mort en 956) a acquis des Syriaques la connaissance de l’Europe. Il sait que des hommes à cheveux clairs et yeux bleus vivent au Nord. Ses connaissances sont manifestement indirectes : « Leurs cheveux sont flottants et roux par l’effet des vapeurs humides. Leurs croyances religieuses sont sans solidité à cause de la nature du froid et du manque de chaleur. Ceux d’entre eux qui habitent le plus au nord sont les plus grossiers, les plus stupides et les plus bestiaux. Ces caractères s’accentuent chez eux davantage à mesure qu’ils sont plus éloignés dans la région du Nord… Les hommes qui habitent à soixante et quelques milles au-delà de cette latitude sont les tribus de Gog et Magog. Ils appartiennent au sixième climat et ils comptent parmi les bêtes ».
Au XIIe siècle, le géographe arabe al-idrīsī (1099-1166) réalise une carte du monde pour le roi de la dynastie normande de Sicile, Roger II. Elle est conservée au musée du Caire. Il travaille à partir des connaissances de l'administration fiscale musulmane et des archives siciliennes byzantines. Soucieux d'objectivité, il interroge des voyageurs pour confirmer ses données. Il reprend le quadrillage chinois et dessine également une terre plate. Il place naturellement la Mecque au centre du monde. Al-idrīsī est le meilleur des cartographes musulmans. Cependant, il a été considéré comme un apostat par les siens, puisqu'il s'était mis au service d'un roi chrétien. Il ne pourra jamais revenir dans le Dār al-Islām.

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Carte du monde par al-idrīsī commandée par le roi Roger de Sicile au XIIe siècle.
Le Nord est en bas et le Sud en haut.

Yaqout (1179-1229) est un géographe qui travaille au moment de la conquête mongole. Il écrit Le livre des pays, première liste des terres étrangères réalisée en terre d'islam.

En Europe chrétienne, depuis Isidore de Séville et Bède le Vénérable au VIIe siècle, on sait dans les milieux savants que la terre est ronde. Néanmoins, les cartes du monde sont toujours dessinées à plat et centrées sur Jérusalem.
Ces cartes dites en « TO » sont particulièrement fausses et tiennent davantage de l'extrapolation spirituelle que de la réalité géographique. En effet, la géographie n'appartient pas aux sept arts libéraux de la Grèce antique. Elle ne se développera donc pas dans les milieux savants, mais entre les mains des marins et des explorateurs.

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Beatus de Turin avec sa carte en TO (1100-1125).

Les cartes européennes TO puisent leur inspiration dans la Bible et non dans l'observation. Ainsi, trouve-t-on dans la Bible l'affirmation que les terres sont six fois plus étendues que les mers : « Et les six autres parties, tu les as asséchées » (2 Esdras 2, 42). Cela a suffi pour que Christophe Colomb sous-évalue le diamètre du globe terrestre.
Néanmoins, la rotondité de la terre reste connue. Au début du XIIIe siècle, le moine anglais Joannes de Sacrobosco enseigne l'astronomie et les mathématiques à la Sorbonne**. Aux alentours de 1235, il écrit un traité d'astronomie, le Tractutus de Sphaera qui fait la synthèse de l'astronomie grecque et des observations arabes. La terre est toujours représentée au centre de l'univers, mais il s'agit bien d'une sphère.
En 1375, l'Atlas Catalan montre une terre ronde en suspension dans l'air. La légende de l'atlas annonce « Ne craignez rien, me dit le Seigneur, car J'ai suspendu la terre dans le néant. ». La terre reste néanmoins au centre de l'univers et demeure immobile, entourée de trois cercles concentriques : un pour chaque élément : l'air, le feu et l'eau. Puis viennent les sept cieux - cercles porteurs des sept corps célestes mobiles - puis le dernier cercle avec les étoiles dites fixes. Le roi de France Charles V l’acquiert en 1380. Son auteur serait un Juif de Majorque, Cresques Abraham.

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Atlas catalan (XIVe siècle).

Les véritables progrès en cartographie ne proviendront pas des milieux savants qui lisent la Bible trop littéralement mais seront issus des activités humaines.
Très tôt, des explorateurs – qu'ils soient marchands ou religieux - parcourent l'Europe et l'Asie. Les marchands musulmans arrivent en Afrique noire, en Indonésie et en Chine. Ils fondent des comptoirs et amènent l'islam avec eux. En particulier en Indonésie, ils sont les vecteurs pacifiques de l'islam. Partout ailleurs, l'islam a été répandu par le djihad.
Des européens s'aventurent également loin de leurs terres, ainsi, au XIIIe siècle, Marco Polo qui est le plus connu des grands voyageurs. Un siècle plus tard, en 1357, après 34 ans de voyage en extrême orient, Jean de Mandeville suggère dans son Livre des merveilles du monde qu'il est possible de faire le tour du globe**.
Au début de XVe siècle, le Frère Anselme Ysalguier séjourne 8 ans à Gao*. En 1421, il est de retour en France. Il est reçu à la cour. Il est accompagné d'un médecin noir, Ben Ali. Ben Ali a accès au dauphin malade et guérit le futur Charles VII en 1421. À la veille des grandes découvertes, aucun racisme vis à vis des noirs n'existait en occident.
En 1447, Atonio de Malfante, un génois, est le premier occidental à explorer le Sahara et le Niger*.
En 1491, le premier globe terrestre est fabriqué par un allemand, Martin Behaim **.
Les cartes dessinées alors par les marins sont utilitaires. Il s'agit de dessiner le chemin le plus simple et le plus sûr entre deux ports, d'où leurs noms de portulans. Grâce à l'astrolabe arabe, les navigateurs européens savent déjà observer la hauteur de l'étoile polaire au dessus de l'horizon pour déterminer la latitude (l'éloignement au pôle Nord). Rapidement les cartes signalent donc les latitudes et permettent d'explorer les cotes africaines de proche en proche, de plus en plus loin vers le sud. La longitude sera plus difficile à déterminer et attendra le XVIIIe siècle britannique triomphant.

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Portulan de Vesconte Maggiolo (1541).

Au XVe siècle, les Acores, Madère et les Canaries sont découvertes par les navigateurs européens : elles seront les relais indispensables pour la conquête de l'Amérique.

* : Les découvreurs, *1 : p. 112-113 / p.144-145, Daniel Boorstin, Robert Lafont, 1983.
** : 150 idées reçues sur l'histoire, par la rédaction d'Historia, p 165, Éditions First, 2010.

14. 16. La navigation.
Dans l'Antiquité, les pièces de bois des navires étaient assemblées avec des cordages. Cela ne permettait pas la navigation en haute mer. Les marins restaient donc prudemment près des côtes.
Les Égyptiens, les premiers, utilisent les tenons et les mortaises pour l'assemblage de leurs bateaux. Les plus anciens ont été découverts à Mersa Gawaris sur la mer rouge et à Aïn Soukhna : ils datent du XVIIIe siècle avant JC.

Les musulmans craindront toujours les expéditions maritimes. Ils sont nomades de tradition et resteront des terriens.
Le Calife Omar Ier (581-644) interdit l’expédition de Chypre sur les conseils de son général car « la mer est une vastitude, sur laquelle les plus grands bateaux ne sont que grains de poussière… Il faut peu s’y fier et grandement la craindre. »*. Pour reprendre Alexandrie aux Byzantins en 655, les arabes construisent une flotte. Ils attachent leurs vaisseaux ensemble et combattent dessus comme on combat sur terre. Mais, la conquête musulmane d'Alexandrie marque le déclin de la ville portuaire : le phare tombe en ruine et la ville se dépeuple.

C'est en terres chrétiennes que la navigation se développe. De 1031 à 1250, la république maritime d’Amalfi, en Italie, commerce par bateaux avec le bassin méditerranéen, créant des routes commerciales entre l'empire musulman et les royaumes chrétiens.
Gènes et Venise se disputent la suprématie maritime en méditerranée. En 1380, Venise bat Gênes à la bataille de Chiogga. Venise va commercer à son tour avec tout le bassin méditerranéen, tant avec l'empire byzantin qu'avec les états musulmans.

Le Dār al-Islām pratique la navigation entre les côtes africaines et l'Asie. Les musulmans connaissent le régime des moussons et ils commercent par mer vers l'Asie, mais en longeant toujours les côtes. Ils vont néanmoins avoir un navigateur d’exception : ibn Majid*. En 1490, il écrit le Kitāb al Fawā’id où il fait l'inventaire de ses connaissances nautiques et de ses découvertes en Mer rouge et dans l’Océan Indien. Ibn Majid est convaincu que l'on peut contourner l'Afrique par le Sud, mais il n’essayera jamais. Il servira de guide à Vasco de Gama dans son premier voyage vers l’Inde. Il semble bien avoir été rejeté des siens puisqu'il est présenté de façon péjorative dans les chroniques musulmanes au prétexte qu'il aurait été alcoolique*.
Les musulmans ne seront jamais des navigateurs au long cours. Pourtant, les techniques de navigation du Dār al-Islām sont performantes et permettaient la navigation en haute mer. Les musulmans ont inventé la voile dite « latine » plus performante pour remonter au vent, le gouvernail arrière et la navigation astronomique*.
En fait, plusieurs éléments de croyance ont limité les explorations maritimes musulmanes. En premier lieu, les musulmans craignent d’employer des clous métalliques, probablement en raison d'une légende qui prétend que des pierres magnétiques au fond des mers attirent les clous. Les planches sont donc fixées avec de la corde, comme dans l’antiquité*, ce qui interdit la navigation en haute mer.
Ensuite, les musulmans ont peur des créatures fantastiques. Le Coran dit que Ya’jouj et les Ma’jouj (Gog et Magog) ont été retenus aux limites de la terre par un mur protecteur (S. 18, 93-97) et les contes des mille et une nuit racontent que des « griffons » ou des « rocs » empêchent le passage au Sud de Madagascar. Les navigateurs musulmans ne se risqueront donc jamais au Sud de Madagascar. Quant à aller vers l'ouest en partant du Maroc... il semble bien qu'ils n'en ont jamais eu, ni l'envie, ni l'idée. Que intérêt y aurait-il à aller au bord d'une terre plate, là où vivent des monstres ?

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Navire aux planches cousues, abordant contre son gré une île enchantée, habitée par des créatures à têtes
humaines
 (Les
Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā al-Wāsitī Bagdad, 1237 ; BnF).

Par ailleurs, le Coran signale l’existence de deux mers, « deux ondes » (S. 27, 61 ; S. 55, 19-21 ; S. 25, 53 ; S. 35, 12). Au Moyen Âge, cela a été compris comme l'existence de deux mers*. Les arabes connaissaient la mer méditerranée et l’Océan Indien. Ils n’ont pas cru bon de chercher ailleurs. Aujourd'hui, ces versets – grâce au génie de l'interprétation sunnite - sont compris comme l’existence de deux types d’eau : l'eau douce et l'eau salée, mais il est trop tard.

Le 3 août 1492, Christophe Colomb prend la mer à la tête de trois vaisseaux qui vont devenir mythiques, la Pinta, la Niña et la Santa-Maria.
Il sait que la terre est ronde  - même s'il a sous-évalué son diamètre - et il cherche à rejoindre par l'ouest la Chine et le Japon, le pays inconnu dont a parlé Marco Polo. Christophe Colomb quitte l'Espagne après avoir obtenu le soutien et le financement du roi d'Espagne.
Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb et ses hommes prennent pied en Amérique. Christophe Colomb ne comprendra jamais vraiment qu'il n'est pas arrivé en Asie. Mais grâce à l'imprimerie, sa découverte sera connue de toute l'Europe. Dès 1493, sa lettre De insulis inuentis connaît trois éditions à Rome, six à Paris, à Bâle et à Anvers. L’Angleterre en prend connaissance en 1496 et la lettre est publiée en Allemand en 1497.
Le 4 mai 1493, le pape Alexandre VI partage les terres découvertes entre l'Espagne et le Portugal : le Brésil est  portugais et le reste de l'Amérique du Sud, espagnol. Dès l'année suivante, en 1494, par le Traité de Tordesillas, l'évangélisation des peuples indiens est confiée aux souverains espagnol et portugais, chacun dans sa zone d'influence. L'horreur des sacrifices humains pratiqués en masse par les peuples pré-colombiens explique l'empressement des européens à les évangéliser.

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Sacrifices humains par arrachement du cœur ou par suicide
(Codex aztèque dit
Tudela, XVIe siècle ; Madrid ).

En 1537, le pape Paul III invite Charles Quint à protéger les indiens. Il affirme leur humanité pour lutter contre leur réduction en esclavage. L'esprit de lucre des conquistadors rendra pourtant difficile leur affranchissement. La mortalité massive qui fera disparaître toutes les populations indiennes vivant le long de l’Atlantique n'est cependant pas le résultat d'une violence humaine volontaire. Les Européens arrivent avec leurs virus et leurs bactéries contre lesquels les indiens n'ont aucune défense immunitaire.

L’Église catholique est bornée au Sud par l'islam, à l'est par l'orthodoxie et bientôt, au nord, par le protestantisme. Elle va s'investir dans l'évangélisation du nouveau monde.

* : Les découvreurs, p. 174-180, Daniel Boorstin, Robert Lafont, 1983.

14. 17. À la fin XVe siècle : Prise de Constantinople et dhimma ; Reconquista et persécutions.
En 1453, le sultan ottoman Mehmet II met le siège devant Constantinople. Le 29 mai, la ville est prise. Les canons ottomans ont été réglés par des artilleurs chrétiens. Œuvres d'arts, manuscrits et édifices remarquables sont détruits. Les archives générales de l'état sont jetées à la mer : cadastres, échanges commerciaux, traités. Une autre civilisation s'installe à Constantinople qui fera disparaître toutes les traces de l'empire byzantin pourtant millénaire. Quelques églises, dont Saint-Sophie, subsisteront. Elles seront transformées en mosquées, ce qui  les préservera. Jusqu’en 1481 et la mort de Mehmed II le conquérant, les artisans juifs et chrétiens sont protégés à Constantinople. Ils peuvent pratiquer leur foi et bâtir églises et synagogues. Mehmed II les intègre à la cour et dans l’administration. Giacomo de Gaète, son médecin juif, devient son vizir : Yakub Pacha. Il doit néanmoins se convertir à l'islam (*1).

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Mihrab construit par Soliman-le-magnifique à l'emplacement de l'autel, dans
la basilique Sainte-Sophie de Constantinople transformée en mosquée.

En 1492, à l'autre extrémité de l'Europe, la Reconquista s’achève, la défaite des musulmans en Espagne est définitive. Les musulmans et les juifs ont le choix entre la conversion au christianisme ou le départ. Ainsi, Torquemada, le célèbre inquisiteur, est-il issu d'une famille de Converso qui préféra devenir chrétienne plutôt que de s'expatrier. Le jour même où Christophe Colomb prend la mer, le 3 août 1492, les derniers juifs et musulmans réfractaires à la conversion au christianisme doivent avoir quitté l'Espagne - désormais catholique - sous peine de mort.

En 1492, le fils de Mehmed II le conquérant, le sultan Beyazid (1481-1512), invite les juifs chassés d’Espagne à s’installer dans l’empire Ottoman. En pieux musulman fidèle à la charī'a, il leur offre la protection de la dhimma. L'arrivée des juifs est l'occasion d'un transfert de technologie : artillerie, médecine, moyens de communication (théâtre et imprimerie). Le théâtre, d'origine païenne et grecque, avait disparu avec la conquête arabe. Il est réintroduit au XVe siècle par les Juifs d’Espagne. L’Orta oyunu, l'improvisation tenant de la commedia dell’arte, se développe dans l’empire ottoman (*2). L'art militaire des chrétiens (artillerie, arquebuses, poudre à canon, boulets) a toujours été, lui, accepté sans difficulté par les docteurs de l'islam qui considèrent qu'il est licite de se servir des armes de l'adversaire pour protéger l'islam. Mais, nous l'avons vu, dans deux domaines bien particulier - l'imprimerie et l'horlogerie - et sans en prévoir les conséquences, les ottomans vont refuser le transfert de technologie (*2).

En fait, le statut des dhimmi dépend des succès du Dār al-Islām. Quand il est en expansion, la dhimma permet aux juifs et aux chrétiens de vivre en payant la capitation et en restant humbles. Les revers militaires du Dār al-Islām diminuent sa tolérance.
Par exemple, en 1066, au début de la Reconquista, Grenade avait été le théâtre d'émeutes anti-juives. Elles avaient été déclenchées par un poème d'Abu Ishāq qui avait été écrit contre le vizir qui était alors juif : « Ne croyez-vous pas que c’est trahir la foi que de ... tuer [les juifs]. Ce serait trahir la foi que de les laisser continuer. Ils ont rompu notre convention, comment pourrait-on vous tenir coupables contre de tels violateurs ? Comment peuvent-ils se prévaloir d’un pacte quand nous sommes obscurs et eux bien en vue. Maintenant, c’est nous les humbles à côté d’eux, comme si nous avions tort et eux raison ! » (Lewis, An Anti-Jewish Ode, dans Salo Wittmayer Baron Jubilee Volume, Jérusalem, 1975) (*3). Le manque d'humilité d'un dhimmi avait été suffisant pour réclamer sa mort. Une émeute populaire s’en était suivie et les juifs de Grenade avaient été massacrés.

Autre exemple, au début du XIIe siècle, le berbère Muhammad ibn Tūmart (1075-1130) et ses disciples avaient fondé la dynastie almohade qui régnait alors de l'Atlas jusqu’à l’Espagne musulmane. Des montagnes de l'Atlas où il régnait sur une communauté militaire et religieuse, ibn Tūmart s'était proclamé Mahdi en 1121. Il souhaitait remettre les musulmans dans la « voie droite » et leur imposait un islam rigoriste issu du chiisme. Il persécutait les dhimmi qui avaient le choix entre la conversion, l’exil ou la mort. Juifs et chrétiens avaient fui le Maghreb, d'autres avaient été massacrés. C'est de son règne que datait la disparition des chrétiens au Maghreb (*4).

Si on respecte la chronologique, il faut donc dire que le désir de vivre sur des terres « débarrassées » de ses « infidèles » débute à ce moment. Il ne s'agit pas de faire une querelle de cour d'école pour dire qui a commencé le premier, mais simplement de remettre les événements dans l'ordre chronologique, pour ne pas oublier que la moitié de l'Espagne du XIIIe siècle était almohade. On parle souvent de l'intolérance des rois catholiques, mais sans jamais la mettre en lien avec celle de la dynastie almohade qui l'a précédée. En 1248, le roi Ferdinand III de Castille poursuit la Reconquista et reprend Séville au dernier héritier almohade. En 1492, Boabdil le dernier émir d'Espagne rend les armes et quitte Grenade. Les rois catholiques retrouvent la souveraineté sur la péninsule ibérique. À leur tour, ils « débarrassent » leurs terres de leurs « infidèles », juifs et musulmans.

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Grande mosquée de Cordoue transformée en cathédrale après la Reconquista,
avec le détail du tympan représentant une Vierge à l'enfant

Au XVe siècle, l'empire ottoman vient de s'installer pour un règne de plus de 400 ans. Constantinople est devenue Istanbul. Le Dār al-Islām va désormais s'étendre plus difficilement et devenir moins tolérant.
On a vu que le sultan Beyazid, en pieux musulman, a accueilli en 1492 les juifs chassés d’Espagne. Mais sa tolérance ne va pas au-delà de ce que prescrit la charī'a : il renvoie les dhimmi de l’administration et fait fermer les synagogues ouvertes depuis la conquête de Constantinople en 1453.
En 1577, le sultan Murad III (1574-1595) renforce la dhimma. Il fait fermer les lieux de culte et exige que les dhimmi portent des vêtements spécifiques : les turbans et les sandales leur sont interdits. En 1758, le sultan Mustaga III fera même exécuter un juif et un chrétien arménien vêtus comme des musulmans (*5).

Dans l'Iran proche, les chiites sont globalement plus sévères. Les expulsions, les massacres et les conversions forcées sont très fréquentes jusqu’au XIXe siècle. Seul Abbas 1er (1587-1629) fait exception. Il autorise juifs et arméniens à s'installer librement à Ispahan, sa capitale. Mais ce n'est qu'une courte parenthèse. La fin de son règne voit le retour à l’intolérance. En 1656, les non-musulmans sont expulsés, à moins qu'ils ne se convertissent. En 1658, le décret d'intolérance est aboli. Ceux qui ont été obligés de devenir musulmans peuvent redevenir chrétiens ou juifs mais à condition de payer les arriérés de capitation. La dhimma est une protection bien précaire au contenu bien fluctuant.

Pour les musulmans, la naissance de monothéismes postérieurs à Mohamed restera un problème insoluble, puisque le Coran a défini la liste des monothéistes licites. L'islam y sera confronté au XVIe siècle avec les sikhs et au XIXe siècle avec le Bahaïsme et L'Ahmadisme. Les musulmans les traitent en apostats - donc susceptibles d'être exécutés - quand ils ne peuvent plus les percevoir comme musulmans.

* : Islam , *1 : p. 570 / *2 : p. 571 /*3 : p. 491/ *4 : p. 497 / *5 : p. 496 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard. 2005.
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:51

CHAPITRE 14 : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.
De 1099 à 1798.


14. 1. La chrétienté est curieuse des sciences, même non chrétiennes.
14. 2. La naissance des universités en terre chrétienne : le savoir se sépare du magistère de l’Église.
14. 3. Al-Ghazālī (1058-1111) : toutes les sciences sont assujetties à l'apprentissage préalable du Coran.
14. 4. Le judaïsme entre spiritualité et raison, entre Tradition et modernité, entre Guerchom et Maïmonide.
14. 5. Abu'l-Walid Muhammad Ibn Ruchd dit Averroès (1126-1198) : la Falsafa vit ses derniers feux.
14. 6. Les croisades au XIIe siècle, Saladin reprend Jérusalem.
14. 7. Au XIIIe siècle, Constantinople est pillée par les croisés. L'islam recule en Europe mais gagne les croisades.
14. 8. En 1258, l'empire abbasside disparaît suite à la prise de Bagdad. L'islam va-t-il évoluer ?
14. 9. L’Inquisition en terres chrétiennes.

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14. 10. Au XIIIe siècle naît la scolastique en Europe... dont le conformisme est bientôt moqué par les humanistes.
14. 11. À la fin du Moyen Âge, peste, guerre et famine : actions du Diable ou misère du temps ?
14. 12. La contribution de l’artisanat au développement scientifique : l'horlogerie.
14. 13. La seconde contribution de l’artisanat à la science est l'imprimerie.
14. 14. Ouloug Beg (1394-1449), ou comment l'islam n'a pas su franchir le cap des sciences exactes.
14. 15. La géographie : les marchands explorent le monde et la cartographie se précise.
14. 16. La navigation.
14. 17. À la fin XVe siècle : Prise de Constantinople et dhimma ; Reconquista et persécutions.

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14. 18. Au XVIe siècle, un autre monothéisme naît en Inde : le sikhisme.
20. 19. Au XVIe siècle, l'âge d'or de l'humanisme engendre Martin Luther (1483-1546).
14. 20. La chasse aux sorcières.
14. 21. Le prêtre Nicolas Copernic (1473-1543) place le soleil au centre de l'univers... et met la terre en mouvement.
14. 22. Au XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée, mais les européens résistent.
14. 23. Johannes Kepler (1571-1630).
14. 24. Galilée (1564-1642) ou comment un génie peut exiger de l’Église qu'elle se mêle de science alors qu'elle ne le veut pas.

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14. 25. L’Église a-t-elle une responsabilité dans l'esclavagisme chrétien ?
14. 26. Le Dār al-Islām et l'esclavage.
14. 27. L’éducation et la vie intellectuelles au XVIIe siècle entre Europe et l'empire ottoman.
14. 28. Isaac Newton ou le triomphe des sciences exactes, permis par le travail en réseau encouragé par l’État.
14. 29. Vérité ouverte ou définie, libre arbitre ou fatalisme, logique ou soumission.
14. 30. Au XVIIIe siècle, l'Europe se sécularise.
14. 31. Au XVIIIe siècle, l'Empire Ottoman recule et s’interroge enfin.

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:52

CHAPITRE  14 (SUITE) : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.

De 1099 à 1798.

14. 18. Au XVIe siècle, un autre monothéisme naît en Inde : le sikhisme.
Les descendants de Tamerlan conquièrent le Nord de l'Inde et fondent la dynastie Moghol en 1526. Les Moghols sont musulmans, mais ils renoncent dès 1546 à imposer la dhimma et la capitation à leurs sujets. Le droit Moghol n'est pas fondé que sur la charī'a. Le soufisme va jouer un rôle particulier pour séduire le peuple et l'amener en douceur vers l'islam.

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Femmes indiennes musulmanes jouant sous un manguier
(école moghole, entre 1720-1740 ; BnF).

Au XVIe siècle, le sikhisme est fondé par Gurū Nanak (1469-1539). Gurū Nanak est né dans le village de Nankana Sahib, près de Lahore, dans l'actuel Pakistan. Ses parents sont des hindous d'une caste marchande. Très jeune, il vit des expériences de fusion avec « l'Essence de toute chose ». Puis, il voyage en Inde, au Tibet, en Perse, en Afghanistan, en Arabie et jusqu'à la Mecque où il réside avec un ami d'enfance d'origine musulmane. Il s'installe dans le village de Kartarpur où il enseigne sans relâche. Il dénonce toutes les discriminations, entre castes, entre religions, entre sexes. À ceux qui le suivent, il dit : « Il n'y a ni hindou et ni musulman. ». Quand ils veulent savoir ce qu'ils sont, il répond : « Vous êtes des disciples ». Le mot « Sikh », « disciple », est né.
Sa doctrine est décrite en 1604 par le cinquième Gurū, Arjun. Elle est complétée en 1699, par le dixième Gurū Gobind Singh qui introduit une cérémonie d'initiation particulière, le Khālsā. Elle propose la règle des « 5 k » : porter des cheveux longs ornés d'un peigne, un poignard recourbé, un bracelet de fer et un caleçon court : objets symboles de l'unité des initiés.

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Gravure d'un sikh (origine inconnue).

Gurū Nanak refuse que l'on voie dans sa foi un syncrétisme entre hindouisme et soufisme. En effet, il prêche des concepts universels, comme la bonté, l'honnêteté, le respect des autres et la vénération du nom de dieu. Gurū Nanak affirme que personne ne peut s'approprier ce qui appartient à tous.
Les musulmans cherchent à inclure le sikhisme dans l'islam, mais les sikhs refusent d'être assimilés aux musulmans.

Gurū Nanak croit en l'illusion du monde physique, la māyā. Selon ce concept, les objets sont bien réels et ils sont l'expression de la vérité de Dieu. Ils dressent cependant « un mur d'erreurs » autour de ceux qui ne vivent que de désirs matériels. Il croit en la transmigration des âmes et au karma, comme les hindous, mais il refuse le système des castes. Se libérer du cycle des réincarnations réclame une vie en Dieu, libérée du matérialisme (sans viande, ni alcool, ni tabac, ni jeux de hasard). Accumuler le karma libérateur demande de ne penser qu'à Dieu et de réciter sans fin Son Nom pour échapper au cycle des réincarnations. Le paradis et l'enfer n'existent que sur terre, le salut est dans la dissolution, la fusion, en Dieu. Les Sikhs refusent l'idée du péché originel. La vie émane d'une Source pure et le Dieu de Vérité demeure en elle. Gurū Nanak professe l'existence d'un dieu unique, ce qui l'oppose au polythéisme hindou. Ce dieu est Infini, Éternel, Omniprésent, Créateur et Destructeur, sans aucune peur et sans haine, Immanent et Transcendant. Il est le Guru Suprême, nommé Sat nam, Le Nom Vrai. Il peut être connu par la grâce du guru.

Le salut est accessible à chaque sikh par la fraternité. Une pratique sainte ne demande pas le retrait du monde. Les sikhs exercent donc des emplois classiques. Ni la pauvreté, ni le pacifisme ne sont systématiques : « Lorsque tous les autres recours ont été épuisés, alors il est parfaitement juste de tirer l'épée. » (Gurū Gobind Singh). Ce recours à la lutte armée n’apparaîtra qu'avec le cinquième Gurū pour se défendre des persécutions musulmanes.
Le lieu de culte est un temple ouvert à tous.
Il faut simplement se déchausser et se couvrir la tête pour y entrer. On y est nourri gratuitement.
Au XVIIIe siècle, entre la désintégration de l'empire Moghol musulman et l’invasion afghane, au milieu d'épouvantables persécutions de la part des musulmans, les Sikhs créent un empire qui dure jusqu’à l'invasion anglaise en 1849.
Les britanniques finissent eux-aussi par s'aliéner les sikhs en massacrant leurs fidèles dans le Temple d'or en 1919.

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Le Temple d'Or à Amritsar.

Quoique minoritaires, 2% de la population indienne, soit 20 millions, les sikhs forment de nos jours une élite pleine d'esprit d'entreprise.

20. 19. Au XVIe siècle, l'âge d'or de l'humanisme engendre Martin Luther (1483-1546).
En 1506, le pape Jules II commande la reconstruction de Saint Pierre de Rome. L'antique basilique de Constantin est rasée et la nouvelle rebâtie, centrée sur la crypte où est enterré l’Apôtre Pierre. Raphaël, Michel-Ange, Bramante, Maderno, le Bernin, les génies de la Renaissance, architectes ou sculpteurs, y travaillent tour à tour. En 1564, Michel-Ange fait construite la coupole de 42 mètres de diamètre qui culmine à 136 mètres. Les musées du Vatican sont créés, regroupant les œuvres d'art des antiquités grecque, romaine et égyptienne. Humanistes, les papes de la Renaissance sont ouverts aux richesses culturelles du passé et aux sciences du futur.

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La place Saint-Pierre-de-Rome telle qu'elle a été reconstruite au XVIe siècle.

Des indulgences financent les travaux. Elles promettent un allègement du purgatoire en échange d'un don. Un prêtre allemand se scandalise que l'on pense à monnayer le salut. Le salut s'obtient par la grâce de Dieu et la foi. Le 31 octobre 1517, Martin Luther publie ses 95 thèses à la porte de l’Église de Wittemberg. Il donne le coup d'envoi de la réforme protestante. Luther traduit la Bible en allemand. Il ne reconnaît plus que l'autorité de la Bible et non plus celle de l’Église. Il conteste en particulier la légitimité des conciles et l'autorité du pape. Pour lui, seule la Bible contient la vérité et doit donc être suivie à la lettre. Avec le protestantisme, la lecture littérale de la Bible est introduite dans le christianisme.
Après plusieurs auditions de conciliation avec les autorités ecclésiales, Luther est excommunié en 1521 et mis au ban du Saint-Empire Romain Germanique. Il est alors accueilli par Frédéric III de Saxe, dit le Sage (1463-1525).

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Martin Luther peint par son ami Lucas Cranach le Jeune en 1529.

Martin Luther a une conception du salut qui refuse le libre arbitre. Selon lui, la source du salut est en Dieu qui envoie sa grâce sur l'homme pécheur. Ce point est conforme à la doctrine catholique. Mais Martin Luther pense que l'homme ne dispose pas de son libre arbitre : il est passif face à la grâce de Dieu. Dieu prédestinerait donc certains hommes au salut - il s'agit de « élection divine » - et les autres à la damnation.
Luther est soutenu par de nombreux humanistes. Érasme aimerait lui-aussi que l’Église se convertisse dans le sens de l’Évangile, mais il ne veut pas créer de schisme. Il refuse de rejoindre Martin Luther. Un dialogue s'engage entre les deux hommes sur la place du libre arbitre. Selon Martin Luther, l'homme est naturellement pécheur et perdu, seule la grâce divine le sauve, sans que son libre arbitre ne participe à son salut. Érasme conteste ce point, en affirmant que Dieu collabore avec l'homme en lui offrant une grâce à laquelle il répond librement.

En quelques années, les idées protestantes se répandent, divisant la chrétienté et conduisant rapidement à des conflits armés. En 1527, les armées luthériennes d'Allemagne attaquent Rome et la pillent. Le chantier de Saint-Pierre s'arrête pour dix ans. Les guerres de religions ravagent l'Europe, chaque parti pratiquant la violence et les exactions.

Luther théorise deux concepts qui auront de sinistres répercutions dans le Saint-Empire Romain Germanique. D'une part, il encourage la chasse aux sorcières au nom du verset de l'Exode lu littéralement : « Tu n'accepteras pas de laisser vivre une sorcière » (Ex 22, 17). D'autre part, il commet des écrits antisémites qui seront exploités en leur temps par les nazis. En effet, après une période de tolérance envers les juifs, Luther devient violemment antisémite devant leur refus de se convertir à la forme de christianisme qu'il prêche (Les Juifs et leurs m ensonges).

En 1540, Ignace de Loyola crée l'Ordre des jésuites pour répondre au protestantisme. C'est la contre-réforme. Les jésuites font vœux d'obéissance directement au pape. Ils basent leur mission d'évangélisation sur l’intelligence. Leur apostolat se partage entre la reconquête catholique de l'Europe et l'évangélisation du monde païen. Ils fondent de prestigieux collèges en Europe et envoient des missionnaires en Asie et en Amérique. Pendant des siècles, le mathématicien de la cour impériale de Chine sera jésuite.
En 1543, les portugais découvrent le Japon par hasard. Six ans plus tard, le jésuite François-Xavier y arrive et l'évangélise par la seule puissance de son verbe. Soixante ans plus tard, au début du XVIIe siècle, il y a 300 000 chrétiens au Japon. Mais, l'arrivée de missionnaires protestants y importe les querelles européennes. Le pouvoir central japonais prend ombrage de cette intrusion étrangère et une répression impitoyable s'abat sur les japonais évangélisés. En 1637, l'exécution de 37 000 chrétiens à Shimabara, sonne le glas de l'évangélisation au Japon. Le christianisme entre dans la clandestinité et se marginalise.

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Japonnais convertis au christianisme et vêtus comme des portugais...
(estampe japonaise du XVIIe siècle).

En 1542, le pape crée le Saint-Office. L'Inquisition prend le visage d'une institution chargée de lutter contre les hérésies et les libres-penseurs. Les punitions infligées demeurent pour l'essentiel des actes de piété comme des pèlerinages, mais des condamnations à mort sont parfois prononcées, comme celle de Giordano Bruno en 1600, accusé d'hérésie et d'athéisme.

À l'occasion du concile de Trente de 1545 à 1562, le calendrier Julien datant du premier siècle avant JC est rectifié. En 1600 ans, ses erreurs accumulées font que l'équinoxe de printemps se situe le 10 mars. La correction sera faite avec l'aide d'astronomes et de mathématiciens. L'exactitude du calendrier grégorien explique qu'il sera progressivement adopté par tous, y compris en terre d'islam. Lors du concile de Trente, aucune allusion n'est faite à une quelconque limitation de la recherche scientifique au nom de la juste doctrine. Dès 1515, par la bulle Inter sollicitudines, le pape Léon X s'était félicité de l'invention de l'imprimerie qui permettait à tous d'accéder à la connaissance. Il avait alors juste souhaité que les œuvres traitant de foi soient autorisées par l’Église. Ainsi va naître néanmoins le fameux Imprimatur, par lequel l'évêque du diocèse où le livre est imprimé, signale que son contenu est conforme à la foi. Le conflit avec les protestants va raidir la position de l’Église, mais l'Imprimatur concernait initialement les questions de morale et de foi et non les questions scientifiques. L’Église est humaniste, bien davantage que l'université confite de scolastique.

Les liens entre foi et sciences vont néanmoins conduire l’Église à donner un avis dans des domaines scientifiques. « Sciences sans conscience, n'est que ruine de l'âme » écrivait déjà Rabelais à l'aube de la Renaissance.

14. 20. La chasse aux sorcières.

Dans un domaine très particulier, l'imprimerie va avoir une influence funeste. Elle contribue à normaliser la chasse aux sorcières.
En 1326, le pape Jean XXII (1316-1334) a défini les hérésies dans la bulle Super illius specula. Il conçoit la sorcellerie comme une superstition populaire favorisée par l'ignorance. Peu de clercs croient alors en la possession démoniaque
De 1431 à 1449, le Concile de Bâle s’interroge sur l'action du diable. La sorcellerie existe-t-elle vraiment ? Les religieux ne sont pas tous d'accord.

Mais en 1484, une bulle du pape Innocent VIII tranche la question en encourageant la lutte contre la sorcellerie.
Elle est reprise en en-tête du Malleus maleficarum (le Marteau des sorcières) publiée en 1486 par deux inquisiteurs Henri Institoris et Jacques Spenger. Le livre est imprimé dans un petit format facile à transporter. Le Malleus maleficarum est déjà publié à 20 000 exemplaires en 1520 et il connaîtra 20 nouvelles éditions jusqu'en 1669. La norme des procédés judiciaires y est résumée, y compris la codification de la torture. Les clercs, associés aux laïcs - puisqu'un religieux ne saurait maltraiter autrui - y apprennent facilement leur rôle d'inquisiteur. La pratique de la torture multiplie les aveux. Les aveux renforcent la foi en la réalité de la possession démoniaque.

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Malleus maleficarum (édition de Lyon en 1669).

Si on analyse la répartition géographique des exécutions de sorcières, elle est comparable à la diffusion du protestantisme et aux zones de conflits entre protestants et catholiques. Au maximum 50 000 bûchers seront allumés en Europe sur trois siècles. Le Saint-Empire Romain Germanique détient un triste record, avec plus de 10 000 bûchers. La Pologne en a presque autant. En s’éloignant de l'épicentre germanique, la chasse aux sorcières décroît. Il n'y en a quasiment pas au Portugal, ni en Italie. En Espagne, seuls quelques diocèses du Nord la pratiquent. L'Angleterre exécute 500 sorcières entre 1570 et 1670 et la France un peu plus d'un millier. Les catholiques brûlent autant de sorcières que les protestants, mais uniquement sur les terres où ils luttent contre les protestants. Seuls les orthodoxes ne se fourvoient pas.

Mais religieux et hommes de sciences vont rapidement douter de la possession démoniaque. Des voix protestantes comme catholiques s'élèvent contre l'usage de la torture.
L'humaniste catholique Érasme, en 1511, dans l'Éloge de la folie, dénonce la croyance en la possession démoniaque comme une superstition. Selon lui, Lucifer, le prince du m ensonge, est plus apte à tromper qu'à posséder.

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Illustration d'Hans Holbein le Jeune en marge d'une édition
de 1515 de
L'Éloge de la Folie d’Érasme.

En 1563, Wier, le médecin protestant du Prince de Clève attribue les manifestations de sorcellerie à des maladies mentales et précise que la folie peut être obtenue par la torture.
Un prêtre luthérien, Jodocus Hockeren en 1569 ; un médecin allemand Johann Ewich en 1584 ; un astronome calviniste Hermann Witekind en 1597 ; les jésuites autrichiens Adam Tanner et Paul Laymann ou allemand Fridrich von Spee : tous contestent l'existence de la possession démoniaque.
Un humaniste anglais Reginald Scot écrit en 1584 : « Les sorcières sont de pauvres femmes égarées et rejetées mais nullement possédées ».
En 1610, Alonso de Salazar, un inquisiteur espagnol, remarque : « Il n'existait ni sorcières ni ensorcelés jusqu'à ce qu'on commence à en parler et à écrire à leur sujet ». Salazar encourage la modération et conseille utilement Rome.
En France, en 1634, le médecin Marc Duncan, dans son Discours de la possession des religieuses de Loudun, attribue le comportement des religieuses à l'autosuggestion et à l'ennui.
En 1657, le pape Alexandre VII attire l'attention sur les excès des procès en sorcellerie.
En 1665, Colbert réforme le droit de la chasse aux sorcières : une rumeur n'est plus suffisante pour être jugé. C'est Louis XIV, en 1682, qui contribue à faire disparaître les procès en sorcellerie. Il souhaite étouffer l'affaire des poisons qui touche son entourage. Les magistrats hésitent de plus en plus à condamner.

Aux États-Unis, s'ouvre cependant en 1692 le procès des sorcières de Salem qui conduit 25 personnes à la mort.

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The Salem Martyr (la martyr de Salem)
(Thomas Slatterwhite Noble, 1869 ; New York Historical Society).

* : Les cahiers de science et vie, n° 105, juin-juillet 2008.

14. 21. Le prêtre Nicolas Copernic (1473-1543) place le soleil au centre de l'univers... et met la terre en mouvement.

Nicolas Copernic est un catholique de nationalité bavaroise. Enfant, il a été protégé par un oncle évêque. Dès qu'il est adulte, cet oncle lui obtient un bénéfice de chanoine en Pologne. Il est déchargé de toute fonction contraignante et part étudier en Italie jusqu'à l'âge de 33 ans. En humaniste, il étudie la médecine, le droit, la philosophie et les mathématiques. Deux courants s'affrontent alors dans l'université. Les scolastiques pensent les cieux immobiles, comme l'enseigne Aristote. Ce sont les héritiers de saint Thomas d'Aquin. Les humanistes, eux, aspirent à de nouvelles traductions plus exactes, tant de la Bible que des textes antiques. Déjà, ils connaissent l'intuition d'Aristarque qui avait placé le soleil au centre de l'univers. Certains imaginent déjà que les planètes visibles, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne, tournent autour du soleil. L'hypothèse alors admise est que le mobile formé par le soleil entouré des planètes tournent autour de la terre.
Assez curieusement, Copernic n'est pas un moderne. Il ne conçoit pas un instant qu'Aristote se soit trompé. Son rêve est de faire la synthèse entre scolastiques et humanistes (*1). Il observe peu le ciel lui-même. Il travaille à partir des observations des autres astronomes qui sont souvent fausses, y compris celles des observateurs arabes. En effet, les outils pour calculer les angles entre les planètes sont rudimentaires, l'observation se pratique à l’œil nu et la tentation est souvent forte de placer la planète non pas là où elle se trouve mais là où on pense qu'elle devrait être. En particulier, la planète Mars semble folle, sa vitesse de déplacement varie et elle fait demi-tour fréquemment.

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L'observation des étoiles a été pratiquée par toutes les civilisations... mais, jusqu'au XVIIe siècle, elle s'est faite à l’œil
nu au travers de cylindres étroits
(manuscrit médiéval du Mont-Saint-Michel ; Scriptorial d'Avranches).

L'idée de l’héliocentrisme devient la passion secrète du chanoine Copernic. Afin d'expliquer les mouvements en apparence irréguliers des sept corps célestes mobiles, Ptolémée avait imaginé une multitude de sphères portant les planètes. Mais Copernic remarque que le système de Ptolémée ne fonctionne pas, puisque ce système implique des vitesses de déplacements planétaires variables. Copernic pense que chaque planète se déplace à vitesse constante, ce qui est faux. D'erreurs en approximations, Copernic cherche la solution en essayant de concilier tous les systèmes, y compris le plus archaïque, celui de l’univers immobile d'Aristote. En fait, mettre la terre en mouvement n'est pas si simple que cela. En effet, si la terre est en mouvement, les étoiles fixes devraient apparaître sous des angles différents au cours du temps. Or, il n'en est rien, les étoiles apparaissent immobiles. L'idée qu'elles soient tellement éloignées que le déplacement de la terre autour du soleil en devienne insignifiant, est un concept trop vertigineux pour être facilement imaginé. Il n'a en tout cas jamais effleuré les musulmans. En effet, le Coran raconte que les « étoiles sont sur le ciel le plus proche » (S. 37, 6). Pour les musulmans du Moyen Âge, les sept corps célestes mobiles se trouvent donc rejetés au delà des étoiles fixes selon la prescription même du Coran. De nos jours, pour expliquer la Sourate 37 (6) qui place les « étoiles sur le ciel le plus proche », les musulmans affirment que l'univers entier forme le premier ciel. Selon cette interprétation sunnite moderne, les six autres cieux seraient donc invisibles, puisque hors de l'univers. Sans doute appartiennent-ils à l’Au-delà. Cela n'explique pas comment on est censé admirer leur construction « sans faille », selon cet autre verset du Coran (S. 67, 3) … Mais ainsi fonctionne pourtant l'interprétation sunnite. Elle interdit toute innovation contraire à la lettre du Coran, puis, placée devant l'évidence, elle imagine après coup une explication pour justifier le Coran.

Mais la cosmologie n'est pas une science facile. Dans toutes les cultures, elle a hanté l'humanité depuis ses origines.
Travaillé par l'idée de concilier les points de vue contradictoires des anciens et des modernes, des scolastiques et des humanistes, c'est le falot chanoine Copernic qui a l'intuition géniale qui explique la trajectoire folle de Mars.
Quand, par rapport à la terre, Mars passe derrière le soleil, on a l'illusion que Mars recule. Copernic comprend que Mars fait le tour du soleil à une vitesse différente de la vitesse de rotation de la terre autour du soleil. Même si, selon lui, la vitesse de chaque planète est constante, deux planètes peuvent avoir des vitesses de rotations différentes. Animé de cette idée géniale, il tente de l'exprimer dans le langage des Anciens et invente un système monstrueux et incompréhensible (*2). Il conçoit un système à base de rotation de sphères multiples qu'il est incapable de prouver et qui est de toute façon erroné. En effet, Copernic pense que l'orbite des planètes est circulaire et que leur vitesse de rotation est constante. Il faudra attendre Kepler pour que la solution jaillisse.

Entre 1511 et 1513, Copernic fait circuler auprès de ses amis le Commentariolus qui contient l'essentiel de sa théorie. Il y expose plusieurs intuitions géniales. Les corps célestes mobiles ne tournent pas tous autour du même centre, ce qui était un dogme antérieurement admis. Seule la lune tourne désormais autour de notre planète. Le soleil devient le centre du système planétaire, donc de l'univers (ce qui n'est pas non plus exact). Copernic avance également l'idée que la distance de la terre aux étoiles fixes est si grande que la distance de la terre au soleil en devient négligeable. La régression apparente des planètes (le fait qu'elles semblent faire demi-tour quand on les observe de la terre) provient du fait qu'elles tournent autour du soleil, comme la terre, mais à des vitesses différentes.
Mais, Copernic craint le conservatisme des scolastiques de l'Université et refuse de faire publier ses travaux pour le grand public. Grâce aux observations astronomiques qu'il possède, il sait que son système est faux (*3). Néanmoins, son intuition se répand. En 1533, Widmanstad, le secrétaire du pape Léon X, la présente dans les jardins du Vatican. En 1536, le cardinal Schœnberg incite Copernic à publier ses travaux (*4). Copernic n'acceptera que quelques mois avant sa mort qu'un jeune disciple luthérien, Rhéticus, se charge de la publication de son livre sous le nom de Révolutions. Il s'agit d'un  livre illisible dont le tirage ne sera jamais épuisé. De nos jours, on parle de révolution copernicienne, mais en son temps, son ouvrage, trop complexe, confus, et finalement inexact, ne suscite que peu d'intérêt. Martin Luther, au nom d'une lecture littérale de la Bible, qualifie même Copernic d'« imbécile qui va contre l'écriture sainte » (*5). La lecture littérale de la Bible prédisposait moins les protestants que les catholiques à accepter les réalités de la nature.

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Nicolas Copernic
(peint en 1580 donc après son décès ; musée de Toruń en Pologne).

En 1578, 35 ans après la mort de Copernic, une tour astronomique est construite au Vatican sous le pape Grégoire XIII. Elle est confiée à un jésuite allemand, Clavius, mathématicien de renom. Entre universités soumises aux scolastiques et institutions ecclésiales, les plus conservatrices ne sont pas celles que l'on croit.
Ce n'est que 73 ans après la mort de Copernic que l’Église mettra à l'index les ouvrages du chanoine Copernic. Il faudra le conflit avec l’atrabilaire Galilée pour que l’Église se fige.

* : Les somnambules ; *1 : p. 212 / *2 : p. 215 / *3 : p. 213 / *4 : p. 155 / *5 : p .164 ; A. Koestler, 1985, Presses Pocket.

14. 22. Au XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée, mais les européens résistent.
En 1517, le premier grand cartographe turc, Piri Reis, présente une mappemonde au Sultan. Sur sa carte figure l’Amérique. La carte restera enfermée à Topkapi où elle sera redécouverte en 1929 par un chercheur allemand après la chute du sultanat. C'est la carte la plus ancienne conservée de nos jours qui indique l'Amérique (*1). Elle a effectivement été précieusement préservée puisqu'elle est restée inemployée. L'islam aura toujours de la peine accueillir les innovations, en particulier celles des non-musulmans, et a en tirer profit.
Les juifs ont trouvé refuge dans l'empire ottoman après la reconquête de l'Espagne. Ils y ont apporté l'artisanat européen, l'horlogerie et l'imprimerie. Mais ils ne peuvent imprimer que les caractères latins et hébraïques.
Au XVIe siècle, en Europe, une classe moyenne émerge grâce à l'éducation, à l'imprimerie et aux nouvelles techniques agricoles. La construction de moulins, les cultures du coton ou de canne à sucre permettent l'augmentation de la production. Dans le même temps, les terres musulmanes voient disparaître l’irrigation à la suite des destructions mongoles. Cela entraîne une perte de rendement. Le refus de l’imprimerie interdit la propagation de nouvelles techniques. Les routes sont mal entretenues, au point que l'usage de la roue se perd dans certaines provinces. Les chariots ne peuvent plus circuler, ce qui nuit aux échanges. Quand les français arriveront en Afrique du Nord au XIXe siècle, l'usage de la roue s'y était perdu.

Au XVIe siècle, le territoire ottoman est à son apogée. En 1526, Soliman le Magnifique (1520-1566) remporte la victoire de Mahacs en Hongrie et étend son empire en Europe. En 1534, l'Irak est rattaché à l’Empire Ottoman. Plusieurs dynasties musulmanes se partagent le Dār al-Islām. En1524, le chah Isma ‘il Safavi fonde la dynastie chiite d'Iran après une guerre contre le pacha ottoman Sélim le cruel (1512-1520). Une dynastie arabe autonome gouverne le Maroc.
En 1529, les troupes ottomanes sont sous les murs de Vienne en Autriche...
Mais, elles y subissent un premier échec. Cela marquera la limite extrême de l'avancée ottomane.

Deux victoires vont ensuite aider les chrétiens à retrouver confiance en eux face à la puissance militaire de l'empire ottoman.
La première victoire permet aux chrétiens de conserver Malte. En 1565, les ottomans envoient 40 000 soldats reprendre l’île de Malte tenue par les 592 chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean. Aidés de 9000 maltais et de renforts siciliens, les chevaliers repoussent les ottomans : 313 chevaliers de l'Ordre de Saint Jean, 9000 civils maltais et 12000 ottomans y laissent la vie. Malte reste chrétienne.
La seconde victoire chrétienne est la célèbre bataille de Lépante en 1571. Les ottomans tentent alors de conquérir Chypre et la Crête. Les vénitiens, soutenus par les espagnols, les repoussent à la victoire navale de Lépante. Pour les ottomans, il s'agit d'un simple revers (*2). Pour les chrétiens, l'empire ottoman a cessé d'être invincible. Lépante restera un symbole de la résistance chrétienne.

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Le Christ de Lépante, crucifix présent sur le vaisseau amiral de Don Juan d'Autriche à la Bataille de Lépante
(il est actuellement vénéré dans la cathédrale Sainte Eulalie de Barcelone).

En 1606, par le traité de paix de Zsitvatorok, le sultan reconnaît le titre de « padishah » à l’empereur Habsbourg. Pour la première fois, le sultan donne à un souverain chrétien un titre qui fait de lui un égal (*3).
Personne ne perçoit encore que les progrès scientifiques et techniques sont maintenant depuis longtemps réalisés en terre chrétienne et qu'ils alimenteront durablement sa suprématie militaire, territoriale et financière.

* :  Islam, *1 : p. 1199 / *2 : p. 1174 / *3 : p. 1176 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard. 2005.

14. 23. Johannes Kepler (1571-1630).
Johannes Kepler naît dans une famille luthérienne pauvre. Son génie précoce lui permet d'accéder gratuitement à l'enseignement classique, Trivium et Quadrivium, et il poursuit ses études au séminaire protestant (*1). Il y apprend le système héliocentrique de Copernic. Malgré son désir d'être pasteur, il lui est proposé un poste de professeur de mathématiques à l'école protestante de Gratz. Il devient ensuite mathématicus de l'empereur Rudophe II.

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Portrait de Johannes Kepler à 39 ans
(copie de 1610 ; monastère des bénédictins de Krems).

Kepler est un mystique qui met son génie mathématique et sa curiosité astronomique au service de sa foi. Ses découvertes seront soutenues par des intuitions spirituelles. Il a la conviction surnaturelle que les orbites des six planètes sont inscrites dans les cinq solides parfaits définis par Platon (un solide parfait est un volume ayant toutes ces faces identiques) (*2). Il ne croit pas que puissent exister plus sept corps célestes mobiles... Les sciences exactes, structurées indépendamment de la foi, ne sont pas encore définies et la vie spirituelle de Kepler nourrit sa créativité. Il demande à Dieu de le guider, en particulier si l'hypothèse héliocentrique de Copernic est vraie. Il écrit un ouvrage en 1597, le Mystère Cosmique, où il soutient l'hypothèse de Copernic. Il demande à Galilée – son contemporain - ce qu'il en pense. Celui-ci répondra (sa lettre a été conservée) que lui-même croit que la terre tourne autour du soleil, mais que, par crainte d'être ridiculisé, il refuse de défendre publiquement cette théorie.
Malgré ses intuitions mystiques, Kepler travaille de façon rationnelle : il observe le ciel. Il part travailler au Danemark avec Tycho Brahe. Kepler s'approprie sans scrupule particulier les observations astronomiques du vieil astronome danois (*3). Kepler n'a aucune notion de propriété intellectuelle. Il livrera toujours ses découvertes sans retenue et attendra d'autrui la même générosité.

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L’observatoire danois de Tycho Brahe à Stjerneborg en 1595 (Willem Blaeu, publié 1662).

Grâce à la précision des observations de Tycho Brahe, Kepler connaît exactement les déplacements en apparence erratique de la planète Mars. Il travaille six ans pour définir une orbite cohérente à la planète folle. Au milieu d'erreurs de calcul, d'intuitions mystiques et de publications astrologiques, Kepler découvre ce que l'on appellera les trois lois de Kepler. En 1609, dans Astronomia Nova, il démontre par le calcul les premières lois de l'astronomie moderne.
La première loi de Kepler démontre que les planètes décrivent des trajectoires elliptiques dont le soleil est un des foyers. La Terre, elle-même, est une planète qui tourne autour du soleil. L'héliocentrisme de Copernic vient d'être corrigé, l'orbite des planètes est elliptique et non circulaire (*4).
La deuxième loi de Kepler affirme que les planètes tournent autour du soleil mais avec des vitesses de rotation variable qui dépendant de la distance au soleil (*5). Quand la planète s'éloigne du soleil sa vitesse décroit, quand son orbite elliptique la rapproche du soleil, elle accélère. Le produit de la vitesse de déplacement d'une planète par sa distance au soleil est constant.

En 1610, Kepler est enthousiasmé par l'usage que Galilée fait du télescope. Jusque là, les observations du ciel se font à l’œil nu. En 1610, Kepler apprend que Galilée a découvert quatre satellites autour de Jupiter. Il n’existe donc pas que sept corps célestes mobiles ! Kepler écrit spontanément à Galilée une lettre publique de soutien qu'il appelle joliment Conversation avec le messager des étoiles. Il y félicite Galilée. Avec quelque naïveté, il lui demande de lui envoyer un exemplaire de sa fameuse lunette. Galilée ne lui répondra jamais. Finalement, c'est un prince autrichien qui lui prêtera la sienne.
Enthousiasmé par la mise au point de la lunette, Kepler théorise les propriétés des lentilles et publie très rapidement, en 1611, un ouvrage d'optique : le Dioptricae. Il y démontre par l'outil mathématique 141 théorèmes sur les lentilles du télescope. Si seulement le physicien Galilée avait su répondre aux avances du romantique et génial mathématicien Kepler, nul doute que l'histoire des sciences eut été différente...
Kepler achève sa vie au milieu des troubles de ce monde : guerre de 30 ans et défenestration de Prague. Sa vielle mère, une femme de réputation douteuse, est accusée de sorcellerie par une de ses amies avec laquelle elle s'est brouillée. Kepler passe des années à défendre la vieille mégère qui ne trouve rien de mieux que de soudoyer un juge en lui offrant une coupe d'argent pour qu'il oublie certaines des accusations (*6). Elle est finalement relaxée. Au milieu de ces difficultés, Kepler publie en 1618, et sans ironie aucune, L'harmonie des mondes où il pose le principe de la cohérence interne de l'univers qu'il a présupposée en lui appliquant les règles de l'harmonie musicale, celle de la musique des sphères chère à Pythagore (*7). On y trouve définie sa troisième loi qui pose les bases de la gravitation universelle. Kepler explique qu'il existe un rapport constant entre la masse d'une planète et la force que le soleil exerce sur elle.

Les trois lois de Kepler sont peu diffusées et restent théoriques, enfouies au milieu des écrits mystiques et désordonnés du fantasque Kepler. Elles attendront leur confirmation par l'observation.

* : Les somnambules, *1 : p. 247 / *2 : p. 261 / *3 : p. 322 / *4 : p. 347 / *5 : p. 346 / *6 : p. 408 / *7 : p. 411 ; Arthur Koestler, 1985, Presses Pocket.

14. 24. Galilée (1564-1642) ou comment un génie peut exiger de l’Église qu'elle se mêle de science alors qu'elle ne le veut pas.

Galileo Galilei dit Galilée est devenu au fil des siècles le symbole de l'archaïsme de l’Église, de sa cruauté, voire de sa sottise et de sa dangereuse intolérance. Les anticléricaux font de Galilée le chantre de leur étrange combat, motivé par le besoin de dénigrer leurs propres racines.
La vérité est un peu plus nuancée : Galilée est un physicien génial, mais il n'est pas mathématicien. Galilée a mauvais caractère, il est têtu, orgueilleux, égoïste, coléreux, de m auvaise foi, lâche et hypocrite... mais il est génial.

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Galileo Galilei à 41 ans (par Domenico Tintoretto en 1605).

Galilée est italien, il enseigne à Padoue de 1592 à 1610 dans une université qui dépend de Venise. Il travaille sur le pendule et la chute des corps et il définit les premières lois mécaniques. Il invente le précurseur de la règle à calcul et fabrique des outils de précision (compas et sextants). En 1597, dans une lettre à Kepler, il affirme soutenir le système de Copernic mais dit refuser de l'enseigner par crainte des moqueries. Il ne craint pas l’Église mais bien l'archaïsme des savants de l'université et leurs sarcasmes (*1). En 1606, il écrit d'ailleurs une lettre publique où il réfute vigoureusement l’héliocentrisme de Copernic (*1).

En 1609, les hollandais ont l'idée de juxtaposer deux lentilles dans un tube, la lunette est inventée. En bon mécanicien, Galilée l'améliore et en fabrique une qui grossit 30 fois. Il l'offre au doge de Venise en lui faisant miroiter son utilité lors des engagements militaires. En récompense, son salaire est doublé. Mais très rapidement, en 1610, il a l'idée de pointer sa lunette vers les étoiles. Il découvre alors une multitude d'étoiles fixes inconnues et surtout quatre nouveaux corps mobiles, les quatre satellites de Jupiter. Son raisonnement est simple : si Jupiter a des satellites comme la terre en a un - la lune - cela signifie que la terre a le même statut que Jupiter et qu'elle tourne elle-aussi autour du soleil. Le raisonnement est un peu boiteux - il est incapable de démonter ce qu'il affirme par le calcul - mais il publie néanmoins ses conclusions dans Le messager des étoiles.
Galilée connaît le triomphe. Invité à Rome en 1611, il est reçu par le pape Paul V. Les jésuites astronomes lui font les honneurs du Collège de Rome. Les Jésuites confirment ses observations de Jupiter auprès de leur supérieur, le Cardinal Bellarmin. Lors d'un banquet réunissant religieux et scientifiques, la lunette de Galilée est baptisée télescope.

Où Galilée confond théologie et sciences...
Aucune loi n'existe alors pour protéger la propriété intellectuelle et aucune publication scientifique ne garde la trace objective de l'antériorité des découvertes. Pour ne pas se faire voler la primauté de ses observations, Galilée prend l'habitude de les raconter sous forme d'anagrammes incompréhensibles. Il enverra ainsi deux fois des synthèses incompréhensibles de ses découvertes astronomiques au naïf Kepler qui passera des semaines à essayer de les décrypter. Et c'est bien par une querelle de primauté que débute son conflit avec l’Église. En 1614, les jésuites décrivent des taches sur le soleil. Galilée prétend qu'il les a vu le premier. Il se lance alors dans une querelle sans fin avec le puissant ordre des Jésuites. Elle aurait pu s'interrompre rapidement mais Galilée va se lancer dans une bataille épistolaire.
En 1615, la lettre de Galilée à la grande-duchesse Christine sert de nos jours d'argument à ses défenseurs pour affirmer que Galilée a défini très tôt la nécessité de séparer la science de religion. En fait, cela faisait déjà cinq siècles que l’Église en avait reconnu l'utilité en octroyant des libertas academica aux universités... Dans cette lettre, Galilée s'abrite dans le précédent de Copernic dont il rappelle qu'il était prêtre et que l’Église ne l'a jamais condamné. Il écrit : « L’intention du Saint-Esprit est de nous enseigner comment on doit aller au ciel, et non comment va le ciel. ».
Dès 1615, la réponse du cardinal Dini est claire : discourir sur les fonctions du Saint Esprit n'est pas de la compétence de Galilée. Qu'il s'occupe donc de sciences et non de théologie ! « On peut écrire librement tant que l'on reste en dehors de la sacristie » lui signifie-t-il (*2). En conséquence de quoi, en 1616, le pauvre Copernic est mis à l'index, 73 ans après sa mort.
Les Jésuites ont cependant perçu la faiblesse des arguments de Galilée qui n'a pas prouvé que la terre tourne autour du soleil. Faire remarquer que Jupiter a des lunes, ne suffit pas pour mettre la terre en mouvement. En 1616, l’Église, par l'intermédiaire du Cardinal Bellarmin, supérieur des jésuites mais également Grand Inquisiteur, intime l'ordre à Galilée de ne pas enseigner l'héliocentrisme comme un fait établi. La position de l’Église est que l'observation habituelle du ciel montre que le soleil se lève à l'Est et se couche à l'Ouest. Avant de proclamer une autre vérité, elle souhaite que celle-ci soit démontrée rigoureusement. L'héliocentrisme n'est encore qu'une hypothèse.
En 1623, Urbain VIII devient pape. C'est un scientifique acquis au système de Copernic.
Il a soutenu Galilée lors de sa querelle avec les Jésuites. Mais Galilée est toujours incapable de démontrer son hypothèse mathématiquement, d'autant qu'il ignore et refuse les lois de Kepler (*3). Par un étrange entêtement, il voudrait que l’Église confirme l’héliocentrisme, alors qu'il n'est pas encore prouvé. Néanmoins, Galilée est autorisé par le pape à présenter les différentes hypothèses. En 1632, Galilée s'abrite derrière l'autorisation papale pour publier le Dialogo. Mais, il va y présenter l’héliocentrisme comme la vérité et non comme une hypothèse...
Galilée n'a toujours pas de preuve de ce qu'il avance et les démonstrations qu'il propose sont erronées. Par exemple, il voit dans les marées la preuve de la mobilité de la terre, alors que la lune en est la cause (*4). Par ailleurs, dans le Dialogo, l'héliocentrisme est défendu par des savants respectables, mais le point de vue de l’Église est soutenu par un personnage surnommé « Simplicio », le Simplet (*5). Le Simplet est sot, naturellement, et ses convictions sont présentées de façon grotesque et péremptoire.

L’Église réagit et convoque Galilée. Le 22 juin 1633 se passe alors la célèbre scène, où, menacé de torture - formule rituelle juridique que personne n'a l'intention d'appliquer - Galilée doit se rétracter et réfuter Copernic. C'est le pape Urbain VIII, le fervent adepte du système de Copernic, qui lui indique ainsi les limites de la libre pensée et du respect dû à l’Église. Néanmoins sur les dix juges inquisitoriaux, trois s'abstiennent de le condamner, dont le propre frère du pape. Le Dialogo est interdit. Galilée est maintenu en résidence forcée dans sa propre maison où il continue ses recherches. Quant à l’exécution de sa pénitence  – la récitation des psaumes -  il charge sa fille, carmélite sous le nom de sœur Marie-Céleste, de les réciter à sa place... et avec l'accord de l’Église (*6).
Mais, il n'en demeure pas moins que Galilée a voulu faire entériner une hypothèse scientifique, non par le calcul ou la démonstration, mais par une affirmation solennelle de l’Église. L'Église s'est dérobée à cette exigence déraisonnable avec le moyen qui était alors le sien : l'Inquisition.

De nos jours, en s'éloignant doucement de leurs origines chrétiennes, nos sociétés reviennent à une vision manichéenne de l'humanité. Elles cherchent à séparer les bons des mauvais et parviennent mal à concevoir que la limite entre bien et mal se trouve au cœur de chaque homme ou au cœur de chaque institution. C'est du moins la conception chrétienne qui veut que chaque homme - ou que chaque institution humaine - soit pécheur, mais néanmoins appelé en même temps à la sanctification. Dans cette optique chrétienne, on pourrait donc penser que Galilée comme l’Église ont eu raison et tort à la fois. Galilée a eu tort de vouloir que l’Église donne un avis scientifique sur l'organisation de l'univers, il a eu tort de se mêler de théologie là où il n'avait aucune compétence, il a eu tort de vouloir imposer un fait scientifique par un dogme d’Église... et il a persévéré 18 ans dans son entêtement avant que l’Église ne fasse preuve d'impatience. Et l’Église a eu tort de le menacer - même symboliquement - de torture, elle a eu tort de se crisper en mettant le chanoine Copernic à l'index et elle a eu tort d’obliger Galilée à se désavouer.


Dès la fin du XVIIe siècle, à la cour de Pékin, les jésuites enseignent librement l'héliocentrisme en Chine avec l'accord de l’Église.

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Le portrait du chinois astronome Goyô en 1675
(peint par Utagawa Kuniyoshi, vers 1830).

Il faudra attendre 1741, pour que le pape Benoît XIV donne l'imprimatur aux œuvres de Galilée.
En 1992, Jean-Paul II reconnaîtra l'erreur de l’Église et souhaitera qu' « Il n'y ait plus jamais un autre cas Galilée ».


* : Les somnambules, *1 : p. 378 / *2 : p. 379 / *3 : p. 400 / *4 : p. 518 / *5 : p. 503 / *6 : p. 524 ; A. Koestler, 1985, Presses Pocket.
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CHAPITRE 14 : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.
De 1099 à 1798.


14. 1. La chrétienté est curieuse des sciences, même non chrétiennes.
14. 2. La naissance des universités en terre chrétienne : le savoir se sépare du magistère de l’Église.
14. 3. Al-Ghazālī (1058-1111) : toutes les sciences sont assujetties à l'apprentissage préalable du Coran.
14. 4. Le judaïsme entre spiritualité et raison, entre Tradition et modernité, entre Guerchom et Maïmonide.
14. 5. Abu'l-Walid Muhammad Ibn Ruchd dit Averroès (1126-1198) : la Falsafa vit ses derniers feux.
14. 6. Les croisades au XIIe siècle, Saladin reprend Jérusalem.
14. 7. Au XIIIe siècle, Constantinople est pillée par les croisés. L'islam recule en Europe mais gagne les croisades.
14. 8. En 1258, l'empire abbasside disparaît suite à la prise de Bagdad. L'islam va-t-il évoluer ?
14. 9. L’Inquisition en terres chrétiennes.

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14. 10. Au XIIIe siècle naît la scolastique en Europe... dont le conformisme est bientôt moqué par les humanistes.
14. 11. À la fin du Moyen Âge, peste, guerre et famine : actions du Diable ou misère du temps ?
14. 12. La contribution de l’artisanat au développement scientifique : l'horlogerie.
14. 13. La seconde contribution de l’artisanat à la science est l'imprimerie.
14. 14. Ouloug Beg (1394-1449), ou comment l'islam n'a pas su franchir le cap des sciences exactes.
14. 15. La géographie : les marchands explorent le monde et la cartographie se précise.
14. 16. La navigation.
14. 17. À la fin XVe siècle : Prise de Constantinople et dhimma ; Reconquista et persécutions.

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14. 18. Au XVIe siècle, un autre monothéisme naît en Inde : le sikhisme.
20. 19. Au XVIe siècle, l'âge d'or de l'humanisme engendre Martin Luther (1483-1546).
14. 20. La chasse aux sorcières.
14. 21. Le prêtre Nicolas Copernic (1473-1543) place le soleil au centre de l'univers... et met la terre en mouvement.
14. 22. Au XVIe siècle, l'Empire Ottoman est à son apogée, mais les européens résistent.
14. 23. Johannes Kepler (1571-1630).
14. 24. Galilée (1564-1642) ou comment un génie peut exiger de l’Église qu'elle se mêle de science alors qu'elle ne le veut pas.

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14. 25. L’Église a-t-elle une responsabilité dans l'esclavagisme chrétien ?
14. 26. Le Dār al-Islām et l'esclavage.
14. 27. L’éducation et la vie intellectuelles au XVIIe siècle entre Europe et l'empire ottoman.
14. 28. Isaac Newton ou le triomphe des sciences exactes, permis par le travail en réseau encouragé par l’État.
14. 29. Vérité ouverte ou définie, libre arbitre ou fatalisme, logique ou soumission.
14. 30. Au XVIIIe siècle, l'Europe se sécularise.
14. 31. Au XVIIIe siècle, l'Empire Ottoman recule et s’interroge enfin.

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Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 07:59, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 07:56

CHAPITRE  14 (FIN) : DEUX VISIONS DE LA SCIENCE.

De 1099 à 1798.

14. 25. L’Église a-t-elle une responsabilité dans l'esclavagisme chrétien ?

Au XVe siècle, les portugais commencent à explorer la côte ouest de l'Afrique. Ils découvrent les Canaries et réduisent ses habitants en esclavage. La réaction du pape est immédiate. En 1435, dans la bulle papale Sicut Dudum, le pape Eugène IV dénonce les mauvais traitements dont sont victimes les indigènes noirs des Canaries et menace d’excommunication les esclavagistes. Selon lui, le fait que les indigènes ne soient pas chrétiens ne suffit pas pour justifier leur réduction en esclavage.
En 1454, le pape Nicolas V écrit une encyclique qui est souvent considérée comme une autorisation de l'esclavage.
Mais, le texte ne dit pas cela. Si l'on replace cette encyclique dans le contexte géopolitique, il faut se souvenir que Constantinople a été prise par les turcs l'année précédente, donc en 1453. En 1454, dans l’encyclique Romanus Pontifex, Nicolas V autorise le roi du Portugal Henri le Navigateur (1394-1460) à soumettre « les sarrasins et autres infidèles » des côtes africaines mais il ne parle jamais de leur réduction en esclavage. En fait, le pape se réjouit que les explorateurs soient déjà parvenus en Guinée suite à leurs victoires sur les musulmans. La bulle papale Sicut Dudum datée de 1435 garde toute sa pertinence et l'esclavage demeure interdit par l’Église.

Dès la découverte de l'Amérique, au XVIe siècle, se pose la question de l'humanité des indiens. En effet, leur animalité permettrait leur réduction en esclavage. L’Église n'a aucune ambiguïté sur le sujet : les indiens sont des hommes.

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Aztèques s'occupant du maïs et aztèques dansant (Codex IX, réalisé par Bernardino de Sahagún qui a demandé
à des indiens de dessiner et d'écrire dans leur langue maternelle, XVIe siècle ; Florence).

En 1537, le pape Paul III invite Charles Quint à les protéger : « du moment que ce sont des hommes et par conséquent capables de croire et de parvenir au salut, qu'ils ne soient pas détruits par l'esclavage mais invités à la vie par des prédications et par l'exemple. … Nous demandons ... à ta prudence que tu ... interdises avec une très grande sévérité, sous peine d'excommunication portée d'avance, à tous et à chacun quel que soit son rang, d'oser réduire en esclavage les Indiens précités, ou de les dépouiller de leurs biens. ». En bon chrétien, Charles Quint interdit l'esclavage des indiens le temps que la question de leur humanité soit tranchée.
Les Conquistadors eux-mêmes ont des positions contrastées. De simples laïcs aimeraient légitimer leurs enfants nés d'indiennes : ils souhaitent donc que l'humanité des indiens soit reconnue. D'autres aimeraient tirer profit du travail gratuit de leurs esclaves indiens. Très tôt, des religieux vivant en Amérique militent pour la sauvegarde des indiens. Le dominicain Bartolomé de Las Casas est le plus connu. Il défend avec succès l'humanité des indiens lors de la célèbre Controverse de Valladolid qui se tient de 1550 et 1551 à la demande de l'empereur Charles Quint. Mais, les intérêts économiques vont primer sur la spiritualité et les conquistadors vont maintenir en esclavage les indiens. Au Paraguay, les jésuites s'opposent aux colons espagnols en fondant des Réductions où les indiens peuvent vivre libres et à l’abri de l'esclavage. Le film Mission - Palme d'Or en 1984 - relate cet épisode.

Les réticences vis à vis de l'esclavage les indiens vont orienter les européens vers la traite des peuples noirs. En 1609, les premiers esclaves noirs arrivent en Amérique du Nord. Les ports français - Nantes, Bordeaux - mais surtout britanniques vont se développer. Catholiques comme protestants vont s'enrichir de se commerce dit triangulaire. Les captifs sont achetés sur littoral atlantique aux rois africains Wolof, toujours animiste, et Toucouleur, déjà islamisé. Les négriers baptisent les esclaves avant leur déportation vers le nouveau monde.

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Navire négrier nantais du XVIIIe siècle (BnF) et une entrave de cheville pour navire (XVIIIe siècle ; musée de la Marine)

C'est à partir de ce moment qu'apparaissent les préjugés racistes anti-noirs en Europe et en Amérique. En fait, les colons nord-américains sont en quasi totalité protestants et ils lisent la Bible de façon littérale. La malédiction de Cham va alors apparaître en milieu chrétien protestant. En s'appuyant sur le texte de la Genèse (9, 20-29) - où on voit Cannan condamné à l’esclavage en punition de ses péchés - les protestants nord-américains vont affirmer que les esclaves ne le sont que par décret divin. Les protestants croient en la prédestination de l'homme : si les noirs sont esclaves, c'est que Dieu l'a voulu. Qu'ils soient baptisés dès leur capture leur apparaît comme une compensation suffisante.

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Vente d'esclaves africains aux Antilles
(illustration de
Scènes d'Afrique par le révérend Isaac Taylor, Londres, 1824).

En 1658, le pape nomme pour l’Église catholique des vicaires apostoliques au Canada, en Inde et au Vietnam. Tous les missionnaires dépendent d'eux, même les jésuites. Ces vicaires apostoliques peuvent ordonner prêtres des hommes issus des peuples indigènes : ils ont donc les mêmes droits et accèdent aux mêmes dignités que les blancs.
Néanmoins, mise devant le fait accompli de l'esclavage des peuples noirs, l’Église tarde à le condamner. Est-ce le fait que les captifs noirs aient été baptisés dès leur capture qui lui a fait considérer comme bénéfique leur triste sort ?

À la fin du XVIIIe siècle, le cardinal Gerdil, philosophe humaniste, tient des propos ambigus. Il affirme que l’esclavage des noirs est compatible avec le « droit naturel ». En fait, cette notion de « droit naturel » ne signifie pas que ce droit soit légitime mais cela sous-entend qu'il s'agit d'une pratique commune à toutes les cultures et à toutes les époques. Est dit de « droit naturel » ce qui est universel. Dans le même écrit, le cardinal Gerdil affirme néanmoins que l'esclave est théologiquement l'égal de son maître et qu'il ne doit pas être maltraité. Mais, ses propos sont effectivement beaucoup plus modérés que ceux des papes Eugène IV et Paul III qui condamnaient sans réserve, quelques siècles plus tôt, les esclavagistes des côtes africaines et des Amériques.
Il faut attendre le XIXe siècle pour que l’Église catholique fasse à nouveau entendre clairement sa voix avec la Constitution apostolique du pape Grégoire XV en 1839 qui condamne sans appel l'esclavage.
Entre les XVII et XIXe siècle, les européens laïcs ont réduit en esclavage entre 12 et 20 millions d'Africains. Cependant, ils ne les ont pas castrés. Cela a préservé jusqu'à nos jours la preuve de l'esclavage de leurs ancêtres.

14. 26. Le Dār al-Islām et l'esclavage.
L'esclavage est légitimé par le Coran et les musulmans l'ont pratiqué sans limite pendant toute leur histoire.

- Les musulmans ont les premiers éprouvé le besoin de justifier l'esclavage des noirs en inventant la malédiction de Cham, puis ils les ont déshumanisés.
Dans Les Prolégomènes, l'historien Ibn Khaldūn (1332-1406) écrit : « Il est vrai que la plupart des nègres s’habituent facilement à la servitude, cette disposition résulte, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, d’une infériorité d’organisation qui les rapproche des animaux bruts. » (Les Prolégomènes , vol 1, 1862, p 309).
Au XVIIe siècle néanmoins, le juriste Ahmed Baba de Tombouctou (1556-1627), qui est lui-même noir, critique la servitude des noirs et doute de la légitimité de la malédiction qui les frappe : « Même si on admet que Cham est l’ancêtre des Noirs, Dieu est bien trop miséricordieux pour punir des millions d’êtres pour le péché d’un seul. ».
Les femmes noires, surtout les éthiopiennes, sont souvent intégrées aux harems. La quasi-totalité des garçons noirs pré-pubères est castrée. Au début du XIXe siècle, leur espérance de vie - une fois arrivée chez leur maître arabe - est estimée à six ans par un voyageur anglais. S'il a eu des enfants après sa mise en esclavage, il n'a pas le temps de les élever et ceux-ci décèdent (Bowring, cité par Buxton : African Slave Trade). Quant à leur mortalité dans les premiers temps de leur captivité, avant leur arrivée chez un maître, elle est effroyable, même si elle est difficile à estimer. En effet, les jeunes sont enlevés dans les villages d'Afrique noire au sud du Sahara et sont conduits en troupeau, à pied à travers le désert, pour être castrés à l'arrivée quand ils sont encore pré-pubères. Combien sont morts en route ?

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Un étal de négrier : les esclaves sont entassés au dessous, pendant que marchand et client négocient au dessus
(Les
Makamat de Hariri, peintures exécutées par Yahyā-al-Wāsitī, Bagdad, 1237 ; BnF).

On estime que le Dār al-Islām a réduit en esclavage entre 12 et 18 millions d'Africains. Ces esclaves ont laissé peu de traces au Maghreb puisqu'ils étaient, soit castrés, soit interdits de mariage. Cela permet à certains musulmans du XXIe siècle de dire que l'esclavage des noirs n'a été qu'une déviance du christianisme.
De nos jours, les peuples noirs sud-sahariens vouent toujours une parfaite détestation aux touaregs – ces fameux hommes bleus du déserts si romantiques à nos yeux d'Européens - qui sont venus razzier leurs enfants pendant des siècles.

- Mais les musulmans n'ont pas réduit en esclavage que les peuples noirs, ils se sont attaqués à tous les peuples du Dār al-harb, le Territoire de la guerre.
Les musulmans du Maghreb organisent des raids vers la Corse, la France, la Sicile, l'Italie et l'Espagne, pendant toute leur histoire et principalement après la Reconquista. Il s'agit pour eux du djihad maritime. Les villages et les villes des côtes sont régulièrement razziés et c'est par milliers que des populations entières sont régulièrement emmenées en esclavage par des pirates venus par la mer*. Dès le XIIe siècle, des ordres religieux chrétiens sont fondés pour racheter ces chrétiens réduits en esclavage. Le premier est celui de la Très Sainte Trinité pour la Rédemption des captifs - dit ordre des Trinitaires - fondé en France en 1194. Son fondateur aspire à libérer aussi bien les noirs que les blancs, suite à une vision mystique lors de laquelle il a vu Jésus-Christ étendre une main protectrice sur un captif noir et l'autre sur un captif blanc. Le second ordre, celui de Notre-Dame-de-la-Merci , dit des Mercédaires, est créé en Espagne en 1218.
L'époque la plus intense du trafic des Barbaresques s’étend de 1500 à 1800. Les repaires des pirates esclavagistes sont implantés du Maroc à la Libye moderne : Salé au Maroc, Tunis, Alger et Tripoli *. En 1544, dans la baie de Naples, 7000 esclaves sont enlevés en un seul raid. En 1554, la ville de Vieste au Sud de l'Italie est vidée de ses habitants : 6000 personnes sont razziées. En 1556, le raid sur Grenade réduit 4000 espagnols – hommes femmes et enfants – à l'esclavage.

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Les Fourberies de Scapin de Molière : « mais que diable allait-il faire dans cette galère ? » s'exclame le père de Léandre quand il le
croit retenu dans une galère ottomane. De nos jours, on rie toujours, mais on a oublié ce que cela pouvait avoir de tragiquement réaliste.

En 1532, l'empereur Charles Quint est appelé à l'aide par le bey de Tunis qui a été chassé du pouvoir par Kheir el-Dīn Barberousse, pirate à la solde des ottomans. Lors de son intervention, Charles Quint libère 20 000 esclaves chrétiens à Tunis. Mais il ne parvient pas à déloger Barberousse d'Alger qui reste la plaque tournante du trafic d'esclaves en méditerranée. Sur le seul siècle qui va de 1550 à 1650, on estime entre 600 000 et 1 250 000 le nombre d’européens enlevés et ce djihad maritime a duré plus de 10 siècles. Les barbaresques maghrébins piratent en méditerranée et en atlantique. Ils vont jusqu’en Angleterre et en 1627, ils rapportent même une cargaison d’esclaves islandais en Afrique du Nord. L’écrivain Miguel Cervantès reste cinq ans esclave à Alger de 1575 à 1580 et il n'est libéré qu’après la négociation d'un religieux Trinitaire. Mais malgré le courage des Trinitaires et des Mercédaires pas plus de 3% des esclaves sont libérés chaque année contre rançon. Les conditions de vie des esclaves sont effroyables, qu'ils soient galériens ou travailleurs agricoles. Toujours lourdement enchaînés, même pour dormir, ils sont bastonnés à mort pour la moindre faute. Les esclaves chrétiens sont si nombreux que leur valeur marchande est nulle et leur espoir d'être bien traités inexistant, à moins qu'ils puissent se prévaloir d'une famille aisée ou de leur appartenance au clergé pour espérer être rachetés*.

- À l'extrémité Est du Dār al-Islām, la même chasse à l'homme a cours en Asie. Les cages à l'entrée de Khiva, la somptueuse ville ouzbèke enrichie par le trafic d'esclaves, en portent témoignage.

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L'entrée de Khiva avec ses cages à esclaves de chaque côté, dont le commerce a financé la construction d'une ville magnifique.

Les historiens estiment à un million le nombre de persans, de russes ou de turkmènes réduits en esclavage pour enrichir les khans de Khiva entre les XVIIIe et XIXe siècle. En 1862, le voyageur hongrois Ármin Vámbéry (1832-1913) arrive à Khiva déguisé en derviche. Il raconte : « Je trouvais, dans la dernière cour, environ trois cents prisonniers tchaoudor absolument déguenillés qui devaient être vendus comme esclaves ou gratuitement distribués par le khan à ses créatures. [Ils étaient] réunis l'un à l'autre au moyen de colliers de fer, par files de dix à quinze » (Voyages en Asie centrale, Ármin Vámbéry).

- L'esclavage des blancs dans le Dār al-Islām ne provient cependant pas que de rapts, de pillages ou de razzias dirigés contre le Territoire de la guerre. Deux institutions ont coexisté au sein même de l'empire ottoman pour réduire en esclavage ses populations chrétiennes quoiqu'elles soient en théorie protégées par la dhimma.
La première institution est celle des Janissaires. Dès le XIVe siècle, les ottomans ont constitué une infanterie en imposant le recrutement de jeunes garçons issus des peuples conquis. Chaque année, de 2000 à 12 000 garçons ont été retirés à leurs parents pour être éduqués comme des turcs. Conduits à Istanbul, ils subissaient une conversion obligatoire à l'islam - qui implique la circoncision - et une formation militaire poussée. Les janissaires sont des esclaves, même si leur esclavage - dans la logique ottomane - n'est pas infamant. Ils occupent des fonctions parfois prestigieuses dans les institutions ottomanes, au point que la majorité des vizirs sont issus du corps des janissaires. Le corps des Janissaires sera supprimé par le sultan Mahmud II en 1826.

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Jeunes janissaires grecs convertis à l'islam qui prient
dans une mosquée
(Jean-Léon Gérôme, 1865).

La seconde institution d'esclavage des chrétiens est celle du devchirmé. Elle est complémentaire mais non superposable à celle des janissaires. Il s'agit d'un esclavage civil et non militaire. Chaque année, des enfants chrétiens âgés de 10 à 15 ans sont enlevés à leurs parents, sans espoir de retour. Le devchirmé est un impôt sur le sang, prélevé par l'empire ottoman sur sa population chrétienne, dans les Balkans, en Géorgie, en Arménie et en Anatolie. Un fonctionnaire ottoman, entouré d'une escorte armée, parcourt les villages chrétiens et enlève l’aîné des fils encore enfant et les plus belles jeunes filles destinées aux harems de riches turcs. Les garçons sont convertis à l'islam d'autorité et éduqués soigneusement. Les plus doués servent dans l'administration ottomane. Il s'agit pour les sultans de promouvoir des cadres qui n'appartiennent pas à des familles ottomanes rivales. Ainsi le prestigieux architecte Sinan au XVIe siècle est-il d'origine arménienne. On estime entre 500 000 et 5 millions, le nombre d'enfants chrétiens ainsi enlevés à leurs parents sur trois siècles. Ces rapts d'enfants, s'ils peuvent conduire à la réussite sociale, constituent un traumatisme dont les répercutions sont encore perceptibles de nos jours dans les mémoires des peuples chrétiens qui ont été dominés par les ottomans. Le devchirmé a été aboli au début du XVIIIe siècle dans l'empire ottoman.
Il est probable que les guerres des Balkans entre 1991 et 1995, avec leur cortège d'horreurs perpétrées par des chrétiens contre des musulmans, soient la conséquence lointaine du devchirmé. De nos jours, les peuples des Balkans, les Arméniens, les Grecs et les Géorgiens détestent toujours férocement les musulmans, en général, et les turcs, en particulier.

Les musulmans ont réduit en esclavage entre 12 et 18 millions d'Africains** et approximativement 15 millions d'Européens : soit environ 30 millions de personnes... Quant au nombre d'asiatiques réduits en esclavage dans le Dār al-Islām, leur évaluation ne semble pas connue.

* : Christian Slaves, Muslim Masters : White Slavery in the Mediterranean, The Barbery Coast, and Italy, 1500-1800. Robert C. Davis, Palgrave Macmillan, 2003.
** : 150 idées reçues sur l'histoire, par la rédaction d'Historia, p. 308-309, First Pocket, 2010.

14. 27. L’éducation et la vie intellectuelles au XVIIe siècle entre Europe et l'empire ottoman.
En Europe, les universitaires sont ouverts à toutes les cultures étrangères. Dès 1539, une chaire d'arabe, de grec et d'hébreu est confiée à Guillaume Postel au Collège de France (*1). Des chaires d'arabe sont crées, une par Jacob Golius en Hollande en 1625, ou une autre par  Edward Pococke en Angleterre en 1636. En 1669, Colbert fonde l'école des Jeunes de langues. De jeunes hommes partent étudier le perse, le turc et l’arabe dans l’empire ottoman. Ils seront les précurseurs de la philologie moderne. En 1692, Barthélemy d’Herbelot occupe la chaire de syriaque à Paris.
L'humanisme européen s'intéresse à tout, y compris aux civilisations lointaines, et même sans nécessité politique ou commerciale.

En 1679, les libertés individuelles sont promues par l’Habeas Corpus : le Royaume-Uni, le premier, limite le pouvoir de l’État. En 1689, le philosophe anglais John Locke, écrit dans les Lettres sur la Tolérance : « Ni les païens, ni les mahométans, ni les juifs ne devraient être privés des droits civils et exclus de la société en raison de leur religion. » (*2). Ce sont les débuts officiels de la liberté religieuse en Europe. L'islam à ses débuts a pu se prévaloir de sa tolérance en raison de la dhimma, statut nous l'avons vu, oh combien ambigu. Initialement, le christianisme semble avoir été moins ouvert. L’Église a persécuté l'hérésie en son sein et a parfois maltraité les juifs. Mais la façon dont ont été traités les musulmans en Europe est plus complexe que ne l'imaginent nos présupposés du XXIe siècle. Finalement, seule la Reconquista espagnole a conduit à interdire l'islam en terre chrétienne. Quand le Dār al-Islām recule, les musulmans des populations civiles peuvent rester à leur foi comme le montre la reconquête de la Sicile par les normands ou le recul de l'empire ottoman en Europe centrale. À partir du XVIIIe siècle, la tolérance devient chrétienne. La dhimma coranique est rendue archaïque par les progrès du droit chrétien. Une fois de plus, l'instauration d'une charī'a à partir d'un texte supposé parfait interdit tout progrès et freine l'évolution législative.

Au XVIIe siècle, l'instruction se généralise en Europe.
En 1698, Louis XIV demande aux évêques de créer une école par paroisse. Cette mission sera confiée aux frères des écoles chrétiennes de Jean Batiste de la Salle. Les manufactures royales forment à l’« enseignement technique ». Les filles sont concernées par l’instruction publique, même si elles restent globalement moins scolarisées que les garçons. En fait, la scolarisation des filles a débuté au XIIIe siècle avec l'apparition des Petites écoles en marge des universités. Certaines femmes remarquables ont laissé la trace de leur science dès le haut Moyen Âge : Dhuoda, Hildegarde von Bingen, Héloïse, Christine de Pisan ou Catherine de Sienne. Il semble cependant que la Renaissance n'ait pas été aussi favorable à l'instruction féminine que le Moyen Âge.

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Racine fait répéter sa pièce Esther à l'école de Saint-Cyr créée
en 1684 par Madame de Maintenon pour l'instruction de filles nobles pauvres.

Au XVIIe siècle, l'empire ottoman est toujours convaincu de sa supériorité : rien de bon ne peut naître hors du Dār al-Islām. En 1665, Kātip Çelebi est le premier géographe ottoman à décrire l’Europe. Il est conscient de la pluralité des dynasties chrétiennes et de leur expansion vers le nouveau monde. Il souhaite mettre en garde les musulmans contre les erreurs colportées dans l’empire ottoman sur la supposée infériorité des chrétiens. Son ouvrage n'a aucun succès en terre ottomane où il disparaîtra sans laisser de souvenir. Si on le connaît de nos jours, c'est parce-qu’il a été retrouvé en Lituanie **. Seule l'Europe chrétienne s’intéresse à ce que peut dire un savant musulman non conformiste.
Aux yeux des ottomans, le Dār al-Islām demeure triomphant. Le sultan nomme des pachas turcs à Belgrade et à Budapest.
En 1683, les ottomans subissent un second échec devant Vienne. C'est le début du reflux de l’empire Ottoman en Europe. Pour la première fois, en 1699, le sultan signe un traité de paix en position de faiblesse.

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Siège de Vienne de 1683
(par Frans Geffels (1635-1671) ; Wien Museum Karlsplatz).

* : Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, *1 : p. 282 / *2 : p. 236 ; Bernard Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.
** : Comment l'Islam a découvert l'Europe, p. 131-132, Bernard Lewis, Gallimard, 2005.

14. 28. Isaac Newton ou le triomphe des sciences exactes permis par le travail en réseau encouragé par l’État.
Isaac Newton (1642-1727) est un croyant, mais il appuie ses démonstrations sur les seules mathématiques. De lui date la naissance symbolique des sciences exactes, affranchies des présupposés de la foi.

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Isaac Newton à 46 ans (Godfrey Kneller, 1689).

Newton est un génie, mais il n'a pas travaillé seul. Ses travaux ont bénéficié des acquis de ses prédécesseurs. L’imprimerie a rempli son rôle. L'allemand Johannes Kepler a établi mathématiquement les lois sur le mouvement des corps célestes : les orbites des planètes sont elliptiques et leur vitesse varie selon la distance au soleil. L'italien Galilée a travaillé sur les lois physiques des mouvements des corps terrestres et il a progressé en dynamique. Cependant, quand Galilée transpose ses acquis physiques à la cosmologie, il fait preuve d'une curieuse logique. Selon lui, les planètes se déplaceraient sur des cercles, par la simple inertie du mouvement, pour la seule raison que le cercle est censé être parfait et qu'il serait donc éternel.

Dans le courant du XVIe siècle, deux forces invisibles qui agissent à distance, sont découvertes. D'abord, l'anglais William Gilbert (1544-1603) fait une découverte originale : la terre est un aimant. Le magnétisme est la première force invisible mise en évidence : il agit à distance en attirant la limaille de fer.
Ensuite, le français René Descartes (1596-1650) pense que l'inertie du mouvement maintient les corps en ligne. Même si son mouvement initial est circulaire, il suit naturellement la tangente.
Voilà découvertes deux forces invisibles qui participent au mouvement des corps solides, le magnétisme et l'inertie. Entre ces deux forces comment expliquer le déplacement des planètes ?
En 1666, Newton a 24 ans quand il découvre la solution : la gravité (*1). L'attraction d'un corps est proportionnelle à sa masse et diminue selon le carré de la distance. La force de gravité qui provient du soleil, attire la terre. La force centrifuge, engendrée par la rotation de la terre, l'éloigne et équilibre alors la force de gravité. Tout de suite, Newton décrit ces phénomènes en langage mathématique. Il va ensuite travailler avec l'aide de marins et d’explorateurs. En effet, il a besoin de connaître le diamètre exact de la terre pour définir sa masse et vérifier la force d'attraction que la terre exerce sur la lune.

Dans le même temps, en 1662, la Royal Society est fondée en Angleterre par l'allemand Henry Oldenburg (1617-1677)  avec le soutien du roi Charles II (*2). Un « parlement de savants » se réunit pour mettre en commun ses découvertes. Henry Oldenburg a l'idée d'éditer des lettres régulièrement pour informer la communauté internationale des dernières découvertes, ce qui établit l’antériorité des découvertes et préserve la propriété intellectuelle. Ces lettres deviennent Les Transactions philosophiques. Elles paraissent pour la première fois en 1665 en Angleterre. La même année à Paris, Le Journal des sçavants voit le jour à son tour.
En 1703, Isaac Newton devient le président de la Royal Society. Il y règne en tyran jusqu'à la fin de sa vie. Il persécute quelques génies susceptibles de lui faire de l'ombre. Leibniz devient son rival dans la mise au point du calcul infinitésimal (*3). Newton pille les découvertes mathématiques de Robert Hooke dans son livre I des Principes. Newton publie également - sans son accord et en les dénaturant - les observations astronomiques de John Flamsteed. Étaient-elles trop précises pour sa vanité ? Le travail en réseau est nécessaire au progrès, mais la préservation de la propriété intellectuelle est indispensable. C'était déjà le besoin de sauvegarder l'antériorité de ses découvertes qui avait entraîné Galilée dans des querelles interminables avec l’Église. Avec le XVIIe siècle et la création de publications scientifiques et d'assemblées de savants, les moyens de préserver la propriété intellectuelle se mettent en place peu à peu, tout en permettant de partager les decouvertes.

En 1704, l’Angleterre propose une énorme prime (l'équivalent de 2 millions d'euros) à celui qui parviendra à calculer la longitude. Cela impose la mise au point d'une horloge précise qui ne soit pas déréglée par le roulis du bateau. John Harrison y parvient en 1736 en exploitant les découvertes de Galilée en dynamique (*4).

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Engagement du vaisseau anglais Nottingham contre le vaisseaux français Mars en 1746 (Samuel Scott).
La suprématie maritime britannique se gagne d'abord contre les nations européennes rivales.

La marine anglaise possède enfin les outils de navigation qui lui permettront de régner sur les mers. Grâce à sa technologie maritime, le royaume britannique va se bâtir un immense empire colonial et exporter sa langue dans le monde entier.

* : Les découvreurs, *1 : p. 398-399 / *2 : p. 394-405 / *3 : p. 406-409 / *4 : p. 55 ; D. Boorstin, Robert Lafont, 1983.

14. 29. Vérité ouverte ou définie ; libre arbitre ou fatalisme ; logique ou soumission.

En Europe chrétienne, les sciences exactes se sont installées laborieusement et avec bien des conflits – religieux mais surtout humains - mais il n'y aura pas de retour en arrière. Les scientifiques travaillent en réseau grâce à leurs universités, leurs sociétés savantes et leurs publications. Toutes les disciplines intellectuelles vont être explorées, enrichies, défrichées, inventées : mathématiques, mécanique, astronomie, anatomie, physiologie, botanique, géologie, géographie, chimie, biologie, physique, électricité, économie ... informatique, génétique, nanotechnologie... L’État encourage et finance la recherche, ce qui assure sa croissance économique, sa puissance militaire, son expansion géographique, son rayonnement culturel et finalement son influence politique.

À l'opposé, les musulmans n’accéderont jamais aux sciences exactes. En particulier, ils ne progresseront jamais en cosmologie, la mère de toutes les sciences. En effet, la cosmologie naît du désir de comprendre les origines du monde. Elle peut naturellement rester au niveau de la superstition astrologique ou de la croyance religieuse. Mais, quand elle progresse, cela signifie que les hommes ont su mettre en œuvre les deux fondements des sciences exactes : l'observation de la réalité et le calcul mathématique.
Les musulmans avaient pourtant les outils pour progresser en cosmologie. L'intégralité des savoirs antiques, grec, perse et indien leur était parvenu par les Maisons de la Sagesse. Ils possédaient également les technologies les plus innovantes, de l'astrolabe aux observatoires astronomiques, et ils s'étaient vu proposer ce qu'ils n'avaient pas su inventer eux-mêmes, l'horlogerie et l'imprimerie. Seul le sentiment de leur supériorité sacrée (S. 3, 110) les avait empêché de puiser dans les découvertes non musulmanes qui leur avaient pourtant été offertes.

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Abu Zaïd consultant un astrolabe (Les Makamat de Hariri,
peintures exécutées par Yahya al-Wasiti, 1237 ; BnF).

Les musulmans avaient également des motivations objectives pour faire des progrès en cosmologie. Leur culture les obligeait à interroger les étoiles, que ce soit pour respecter leurs obligations religieuses, ou pour la navigation astronomique à travers les déserts.
Ils avaient donc les outils et les motivations pour progresser en cosmologie, mais ils ne l'ont pas fait.

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Baptistère dit de Saint-Louis réalisé vers 1320 par Muhammad ibn al-Zayn et appartenant aux rois de France depuis 1440. Il a servi
de cuve baptismale aux enfants du roi à partir de 1606 ! Cet objet remarquable de l'art musulman symbolise ce que n'ont jamais pu
faire les musulmans : regarder ce que l'autre produit de bien, de beau et de bon et en tirer bénéfice pour eux-mêmes.

Aucun travail en équipe, aucune activité en réseau, ne naîtra jamais dans le Dār al-Islām. Aucune école de pensée n'émergera jamais pour créer, génération après génération, l’excellence dans un domaine particulier du savoir, hormis en théologie musulmane, naturellement. Encore de nos jours, quand un musulman parle de « savants » musulmans, il sous-entend toujours qu'il s'agit de théologiens. Jamais dans le Dār al-Islām n'a émergé l'idée que l'on puisse être savant sans être théologien.
Jamais un courant intellectuel indépendant ne naîtra en terre d'Islam. Tout naît de la théologie et y revient à chaque génération. Dans aucun domaine où des génies musulmans ont innové, ne se créeront d'écoles de pensée. Même les savants encensés par les sultans et les califes n'ont jamais eu de successeurs. En médecine - science qui, par excellence, est d'une utilité immédiate et universelle - aucune école ne se créera, ni à la suite de Rhazès ni à la suite Ibn al-Nafis. Le physicien Alhacen a été oublié au point que ces écrits ne sont connus que par leur traduction en latin. Quant aux génies contestés, le philosophe Averroès a été persécuté et l'astronome Ouloug Beg assassiné. Les exégètes musulmans ne sont jamais revenus sur la légitimité de leur mise à l'écart. Seule l'Europe chrétienne conservera leur mémoire et tirera profit de leurs travaux. Le Dār al-Islām s'est montré incapable de travailler en réseau à partir d’acquis scientifiques objectifs. Ce qui est contraire à la lettre du Coran reste définitivement anathème. Chaque nouvelle génération commence sa formation par l'apprentissage du Coran. Tout naît de la théologie et y revient à chaque génération.

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Tablette coranique magnifiquement ornée (XIVe siècle, Maroc). Une tablette neuve sert à l'élève à recopier
les versets du Coran. Quand il le connaît par cœur, son maître peint la tablette selon son talent.

Au XIIe siècle, le sunnisme d'Al-Ghazālī (1058-1111) triomphe dans la logique des choix dogmatiques du IXe siècle : le Coran est incréé et les hommes sont dépourvus de libre-arbitre. À chaque nouvelle génération, les jeunes musulmans se forment à la logique en apprenant par cœur un livre incohérent - le Coran - dont il est affirmé avec force qu'il contient la vérité parfaite. Désormais, les jeunes musulmans débutent leur instruction par la soumission intellectuelle au conformisme irrationnel de la Kalām. La crainte des châtiments eschatologiques et l'impossibilité d'apostasier sous peine de mort suffisent à pérenniser les dogmes fondamentaux du sunnisme : rien d'étranger à l'islam ne peut lui être supérieur, rien du contenu du Coran ne peut être erroné. Comment imaginer qu'un jeune esprit, formé dans la crainte à la soumission à une vérité incohérente, puisse progresser un jour en sciences exactes ? Cela n'a effectivement pas été possible.
Avec la Toute-puissance de Dieu, les musulmans se sont crus incapables de maîtriser le monde. Le fatalisme, corollaire d'un Dieu Tout puissant qui prive l'homme de son libre-arbitre, a complété la soumission dans la terreur aux vérités coraniques. Avec le sunnisme, la science musulmane s'est endormie pour toujours.

L'excellence scientifique appartient au monde judéo-chrétien qui est dépositaire d'une vérité non limitée. En effet, puisqu'ils conçoivent une vérité ouverte, seuls les chrétiens et bientôt les juifs ont pu accueillir la logique d'Aristote et observer le monde tel qu'il était et sans le croire limité par la lettre de leur livre saint. Certes, leur foi en un Dieu uniquement bon a eu des conséquences délétères avec la chasse aux sorcières. En effet, les chrétiens ont poussé leur conviction de l'innocence de Dieu jusqu'à personnaliser le mal et imaginer l'incarnation de Satan dans de pauvres sorcières. Mais ces errances déplorables ne les ont jamais détournés du sens de leur responsabilité individuelle, née de la conviction qu'ils avaient été créés libres et par un Dieu bon.

Si la conceptualisation des sciences exactes est née des civilisations monothéistes ayant foi en un Dieu créateur, exclusivement bon, qui octroie la liberté aux hommes et leur propose une vérité ouverte...  qui peut imaginer que ce soit le hasard ?

14. 30. Au XVIIIe siècle, l'Europe se sécularise.
En 1704, le pape décide que le culte des ancêtres en Chine est incompatible avec le christianisme. Sa décision marque l'arrêt de l'évangélisation en Chine.
En 1741, le pape Benoît XIV donne l'imprimatur aux œuvres de Galilée. Il fait de Rome une capitale scientifique. Le couvent français de la Trinité du Mont à Rome abrite les meilleurs mathématiciens en calcul intégral ou en physique. Mais l'excellence intellectuelle, scientifique et philosophique est maintenant largement partagée avec des laïcs.

Au XVIIIe siècle, on voit émerger en Europe une vie intellectuelle qui pose les bases des états laïcs. Son fondement idéologique est même souvent anticlérical.
En 1748, Montesquieu (1689-1755) fait imprimer L'Esprit des lois à Genève. Il y explique la nécessité de juger les hommes en fonction d'un idéal à atteindre et non en appliquant la Loi dans toute la rigueur de son texte. « Une chose n'est pas juste parce qu'elle est loi ; mais elle doit être loi parce qu'elle est juste. ». En raison de ses critiques envers l’Église, Montesquieu est mis à l'index en 1750. En fait, malgré son anticléricalisme, sa doctrine puise ses racines dans le christianisme. En effet, c'est bien Saint Paul qui est à l'origine du concept de L'esprit des lois lorsqu’il écrit en 57 : « La lettre tue mais l'Esprit donne la vie » (2 Corinthiens 3, 6). Dans « l'Esprit des lois », Montesquieu réclame la séparation des pouvoirs judiciaire, législatif et exécutif. Cette séparation des trois pouvoirs permet un équilibre qui protège le citoyen des excès des pouvoirs monolithiques qui s'expriment en Europe dans l'autocratisme royal. Même s'il trouve toujours légitime l'aristocratie à laquelle il appartient, Montesquieu pose donc les bases philosophiques du droit démocratique. Il est l'inspirateur de la constitution américaine de 1787. On peut tout de même remarquer que ce concept de séparation des pouvoirs était déjà en germe dans les Évangiles (Matthieu 22, 21 ; Luc 20, 25 ; Luc 12, 13-15 ; Matthieu 7, 1-5). L'égalité de tous est chrétienne (Galates 3, 28) ainsi que la liberté fondamentale des hommes qui est établie dès la Genèse (Genèse 1, 26-27). Les origines chrétiennes des fondements démocratiques vont peu à peu être oubliées au fil des siècles et par les européens eux-mêmes. De nos jours, la civilisation occidentale - européenne et américaine - propose son idéal démocratique à tous les pays du monde en le croyant universel. Elle a oublié ce que ces principes ont de spécifiquement chrétien et elle ne comprend pas que des pays non chrétiens résistent pour les adopter.

En 1749, Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet, meurt en couches. Mathématicienne d’exception, elle avait traduit et expliqué les travaux de Newton, puis posé les bases mathématiques qui permettront à Einstein d'établir son E= mc2.

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Émilie du Châtelet à son travail
(par Quentin de La Tour, XVIII ; Château de Breteuil).

En 1751, le premier tome de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert est publié. Pour Diderot et d'Alembert, l'homme est au centre de l'univers, et non plus Dieu. Le discours de l'encyclopédie se veut objectif, basé sur l'observation et non le présupposé religieux, la morale ou les superstitions. L'encyclopédie totalisera 35 volumes et son édition marque la séparation définitive entre religion et science. Au XVIIIe siècle, les intellectuels travaillent et réfléchissent désormais loin du giron de l’Église.

Voltaire se fait le chantre de la liberté d'expression. Sa conception de l'éducation du peuple est néanmoins discriminatoire. Il écrit son soutien à Louis-René de la Chalotais (1701-1789), un magistrat opposé aux jésuites : « Je vous remercie de proscrire l’étude chez les laboureurs. Moi qui cultive la terre, je vous présente requête pour avoir des manœuvres, et non des clercs tonsurés ». Rousseau, que l'on présente de nos jours comme le promoteur de l'éducation idéale, écrit dans Émile : « Le pauvre n’a pas besoin d’instruction. ».
La position de l’Église est autre. Les ordres religieux enseignants se sont multipliés au cours des siècles : dominicains, oratoriens, jésuites, frères des écoles chrétiennes. Les filles sont également éduquées par l’Église, ainsi que les enfants pauvres.

L’Europe présente un visage contrasté, infiniment moins manichéen que nos historiens du XXIe siècle ne le présentent. L’Église incarne autant l'ouverture que le repliement et les penseurs qui seront à l'origine de la démocratie - mais aussi de l'anticléricalisme - font preuve d'un étonnant mépris des pauvres.

14. 31. Au XVIIIe siècle, l'Empire Ottoman recule et s’interroge enfin.
Au XVIIIe siècle, le Dār al-Islām recule face aux Européens. En 1718, le traité de Passarowitz entérine la défaite de l'empire ottoman face à Venise et à l’Autriche.
Les ottomans perçoivent leur faiblesse et essaient d'y remédier. Une première tentative de réforme a lieu quand le sultan Mehmet II lance l’Ère des Tulipes (1718-1730). En 1729, au milieu du raffinement de Toktapi, Mehmet II crée un scriptorium impérial réunissant calligraphes, enlumineurs et relieurs. La première imprimerie de l’empire est fondée par Ibrahim Muteferrika, un hongrois converti à l'islam. Elle disparaît à sa mort. À la fin du XVIIIe siècle, les imprimeries se seront néanmoins multipliées à Istanbul, 400 ans après leur invention en Europe.

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Premier livre imprimé en caractères arabes, à Istanbul, par Ibrahim Muteferrika.

En 1730, les Perses battent les ottomans alors que l’Iran est alors un pays encore plus archaïque que l’empire ottoman. Les réformateurs ottomans sont discrédités. Avec la défaite et la fin du règne de Mehmet II, l'Ère des Tulipes est close.
Toutes les tentatives qui auront lieu au XVIIIe siècle dans l'empire ottoman pour acclimater les sciences européennes sont en fait en faveur de l'armement. Deux Français se distinguent, Rochefort en 1716 (*1) et conte de Bonneval en 1734, mais ces deux tentatives sont rapidement des échecs. Bonneval fonde l'école de mathématiques d’Istanbul pour former les artilleurs des forces armées ottomanes. Il se convertit à l’islam. Mais son école doit rapidement fermer sous la pression des janissaires (*1). La démarche des ottomans n'est pas humanistes, ils ne s'intéressent aux sciences européennes que dans la mesure où elles favorisent leur puissance militaire.
En 1783, les Russes annexent la Crimée. Le Dār al-Islām recule partout face aux chrétiens.

L'empire ottoman commence à se poser des questions. Comment expliquer son déclin ? Les intellectuels musulmans vont formuler différentes hypothèses et chercher des solutions.
Leur première hypothèse est pratique. La faiblesse des musulmans serait due à la suprématie technologique de l'Europe.

À partir de 1721, les Ottomans envoient des ambassadeurs à Paris, au Royaume-Unis, en Prusse et à Vienne. Ils sont chargés d'étudier les institutions et l'économie. Ils décrivent les progrès technologiques européens : les routes, les ponts, les canaux, les manufactures. Ces ambassadeurs perçoivent parfaitement que la faiblesse des ottomans est due à la supériorité technologique des européens (**1).
Mais, ces mêmes ambassadeurs ont quelque peine à comprendre l'organisation législative européenne. En particulier, le parlementarisme anglais leur est incompréhensible. En 1799, Mirza Abou Talib Khan, un musulman né en Inde, se rend à Londres. Il ne saisit pas l’intérêt des débats contradictoires de l'assemblée anglaise. Il la compare à une assemblée de perroquets (**2). Selon lui, les anglais n'ont pas la chance d'être musulmans : ils sont donc dépourvus de la direction claire donnée par la charī'a, loi parfaite d'Allah. Que les Britanniques soient contraints de chercher leurs lois par eux-mêmes au travers de débats contradictoires lui apparaît comme une malchance (**2).
La place des femmes est totalement incomprise par les ambassadeurs ottomans. En 1796, Seyyid Ali Efendi est le premier ambassadeur ottoman envoyé en France pour acquérir « les langues, les connaissances et les sciences utiles aux serviteurs de l’empire » (**3).  Il écrit : « En France, les femmes ont un statut plus élevé que les hommes, elles font donc ce qu'elles veulent et vont partout où cela leur chante. Les seigneurs les plus honorables font montre d'un respect et d'une courtoisie sans limite envers les femmes les plus humbles. ».
À Vienne, au XVIIe siècle, Evliya Çelebi avait déjà témoigné de la même surprise en constatant que l'empereur d’Autriche lui-même s'arrêtait pour laisser passer les femmes dans la rue, même les plus pauvres. Il en attribuait justement la raison au respect dans lequel est tenue la Vierge Marie chez les chrétiens (**4).

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Danse champêtre peinte par Watteau. Au début du XVIIIe siècle, que pouvait bien comprendre
un musulman des rapports sociaux entre les sexes en terre chrétienne...

En 1766, l'ambassadeur marocain en Espagne s'étonne de voir comment les hommes traitent leurs femmes, leurs sœurs ou leurs filles. Il note que celles-ci peuvent se déplacer seules dans la ville et parler librement à d'autres hommes sans encourir de reproches. Il attribue cet état de fait au manque de virilité des chrétiens (*2).

La seconde explication proposée pour expliquer le déclin du Dār al-Islām est interne et d'ordre spirituel. Il faut remarquer qu'elle est formulée par un musulman qui n'a jamais voyagé et qui ne connaît pas l'Europe. Ibn Abd al-Wahhab (1703-1792) est né à Ryad en Arabie. Il affirme que la faiblesse des musulmans est causée par la perte de sa rigueur doctrinale. Il propose de revenir aux fondamentaux coraniques et de vivre comme au temps de Mohamed. Le mythe de l'âge d'or de l’oumma de Mohamed avait déjà été suggéré au XIV siècle par Ibn Taymiyya. Il est repris par le wahhabisme qui naît des réflexions d'Ibn Abd al-Wahhab. Celui-ci préconise la lecture littérale du Coran, alors que son interprétation est usuelle dans le sunnisme. Les chefs de la tribu des Saoud se convertissent à cette vision de l'islam dès le XVIIIe siècle. Au cours des années 1920, la tribu des Saoud prend le pouvoir à la Mecque et à Médine. Elle fonde alors l'Arabie Saoudite. La manne pétrolière lui donne les moyens de promouvoir sa vision fondamentaliste de l’islam. Basée sur une lecture littérale du Coran, et non plus sur son interprétation, le wahhabisme est censé résoudre tous les problèmes de l’oumma et lui assurer la victoire finale promise par Allah...

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La Mecque (Al-Lārī, Futūh al-haramayn (Description versifiée des lieux saints de
la Mecque et de Médine ainsi que des rites de pèlerinage) manuscrit persan, XVIIe siècle ; BnF).

Aucun de ces penseurs musulmans, qui soient politiques ou religieux, ne remet en cause le mythe du Coran incréé. Mais la confrontation avec les chrétiens a rendu inéluctable une remise en question et un débat de fond. Le grand débat sur les origines du déclin du Dār al-Islām est maintenant ouvert.

De nos jours, il n'est toujours pas clos.


* : Islam, *1 : p. 895 / *2 : p 1222 ; Bernard Lewis, Gallimard, Quarto Gallimard, 2005.
** : Comment l'Islam a découvert l'Europe, **1 : p. 201 / **2 :  p. 220 /**3 : p. 128 / **4 : p. 273 ; Bernard Lewis, Gallimard, 2005.
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:02

CHAPITRE 15 . LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?
De 1798 à nos jours.


15. 1. En 1798, Bonaparte prend l’Égypte. Les terres musulmanes sont envahies par les nations chrétiennes.
15. 2. La nahda.
15. 3. L'abolition de l'esclavage en Europe et les relations entre colonisation et évangélisation.
15. 4. L'abolition de l'esclavage en terre d'islam ?
15. 5. En 1856, l'empire ottoman abolit la dhimma... ce qui conduit à la disparition des dhimmi
.
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15. 6. L'Ahmadisme, ou l'invention d'un autre monothéisme pour résister au déclin de l'islam.
15. 7. Les mouvements réformateurs musulmans de l'Inde : démocratisation ou islamisation des institutions ?
15. 8. Le Bahaïsme.
15. 9. Au XIXe siècle, aux États-Unis, les courants adventistes.
5. 10. Le marxisme, une religion sans dieu ?
15. 11 . La Turquie devenue laïque met les islamistes au pouvoir après un siècle d'évolution.

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15. 12. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, ira-t-il jusqu'à suivre le fascisme ?
15. 13. L’Église et les grandes idéologies totalitaires. L’Église et la modernité.
15. 14. En 1948, Israël renaît.
15. 15. De 1948 à 1967, l'apogée du panarabisme. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, succombera-t-il au
socialisme ?
15. 16. Les Frères musulmans.
15. 17. L'Europe cultive sa haine de ses origines chrétiennes.
15. 18 . L’Église catholique au XXe siècle, Vatican II.

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15. 19. À partir de 1970, et pour la première fois, des musulmans quittent volontairement le Dār al-Islām.
15. 20. Ni la révolution française, ni le fascisme, ni le socialisme n'ont tenu leurs promesses. L'islam serait-il la solution ?
15. 21. Entre 2011 et 2012 : Le printemps arabe.
15. 22. Le concordisme enfermera-t-il définitivement la science musulmane dans la médiocrité ?
15. 23. Grâce à la Taqīya, l'islam - sunnite ou chiite - n'évoluera pas.
15. 24. Les femmes du Dār al-Islām peuvent-elles être vecteurs d'une interprétation novatrice du Coran ?

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:05

CHAPITRE 15 : LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?

De 1798 à nos jours.


15. 1. En 1798, Bonaparte prend l’Égypte. Les terres musulmanes sont envahies par les nations chrétiennes.
À la fin du XVIIIe siècle, la France révolutionnaire souhaite conquérir des territoires pour rivaliser avec la Grande-Bretagne. En 1798, Bonaparte débarque en l’Égypte. À la bataille des Pyramides, près du Caire, les ottomans mettent en ligne 10 000 cavaliers soutenus par 30 000 fellahs équipés d'armes blanches et regroupés autour de 50 canons fixes. En face, l'artillerie de Bonaparte réunit 2000 soldats, organisés en carrés mobiles et équipés d'armes à feu. La technologie européenne qui a été adaptée à l'armement, fait la différence : 30 français sont tués pour 20 000 ottomans.

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La bataille des pyramides (par Louis-François Baron Lejeune (1775-1845)
général d'empire et peintre ; château de Versailles).

Avec l'arrivée de Bonaparte, de nouvelles valeurs sont importées dans le Dār al-Islām. Bonaparte annonce qu’il est venu au nom de la République française « fondée sur la liberté et l’égalité » (*1). Ces deux notions sont totalement étrangères à l'islam. Dans le Dār al-Islām, seul Allah est libre. Les hommes Lui sont soumis. Un musulman est donc théologiquement l’esclave d'Allah. De plus, seuls les hommes musulmans sont égaux entre eux. Et encore ! Selon le Coran, les riches dominent les pauvres, les vieux les jeunes et les combattants les non-combattants. Par ailleurs les femmes sont inférieures aux hommes et les esclaves aux hommes libres. Le bon gouvernement musulman ne garantit donc, ni la liberté, ni l'égalité, mais la justice. Et la définition même de la justice est liée à la spiritualité. Par définition, est juste, soit « 'adl », tout gouvernement qui légifère dans le cadre autorisé par la charī'a (**1). Le Coran prescrit au croyant l'obéissance à ce bon gouvernement : « Obéis à Dieu et obéis au Prophète et à ceux qui parmi vous détiennent l'autorité » (S. 4, 59). Là où les occidentaux encensent la liberté, les musulmans recherchent la justice et ils reconnaissent la légitimité du calife à les diriger au nom d'Allah (**2).
Cependant, des mécanismes de régulation permettent de limiter les tentations d'autocratisme des dirigeants musulmans. Lors de la succession, le sultan, le calife ou l'émir n'est pas choisi par primogéniture. Dans les sociétés tribales, l'héritier est désigné par consensus entre les notables : marchands, propriétaires terriens, chefs de tribus, responsables religieux et chefs militaires. Dernièrement, en 1999, la succession d’Hussein de Jordanie s'est déroulée selon le même schéma. Le roi Abdallah a accédé au pouvoir en dernière minute, à la surprise des occidentaux, suite à un consensus des élites jordaniennes. Entre le gouvernement et les gouvernés s'instaure alors une « bay'a », un « contrat » (*2). Il s’agit d'un accord, beaucoup plus que d'une allégeance. Ensuite, au cours du règne, pour les décisions importantes, la consultation des élites reste un instrument de gouvernement habituel pour le souverain (**3). Par ailleurs, le souverain ne peut légiférer que dans le cadre de la charī'a. Autant d'éléments qui limitent son autocratisme. Mais le souverain détient néanmoins entre ses mains tous les pouvoirs. Aucune institution n'existe qui permette une alternance en cas d'injustice. Si le chef choisi ne se soumet pas à la charī'a, seule la révolte est prévue : « N’obéis pas à celui dont Nous avons rendu le cœur inattentif à Notre Rappel, et qui poursuit sa passion, et qui est outrancier en son commandement. » (S. 18, 28). Non seulement, l'oumma a le droit de se révolter et mais elle en a aussi le devoir, selon des Hadiths attribués à Mohamed : « N'obéis pas aux créatures contre le Créateur » et « Il ne faut pas obéir au péché » (**4).
L'idée de laïcité n'a aucun sens pour un musulman. Le gouvernement légitime est forcément soumis à la charī'a et unit l'autorité spirituelle au pouvoir temporel. Au moment où Bonaparte pose le pied en Égypte, les mots citoyenneté, laïcité ou constitution n'existent pas en arabe. Quant à l'égalité et à la liberté, ce sont des concepts contraires à la charī'a.

Bonaparte émancipe les coptes et tous les non-musulmans en abolissant la dhimma. L'égalité de tous est proclamée.
Dans un domaine moins politique, mais tout aussi inhabituel pour le Dār al-Islām, la France s’intéresse à la culture égyptienne et à son histoire. Il s'agit d'un comportement typiquement humaniste qui consiste à s'intéresser à d'autres cultures, sans qu'il y ait nécessairement de lien économique ou de filiation historique avec elles. Bonaparte est venu avec des savants. Les plans des monuments antiques sont relevés. La pierre de Rosette est découverte et copiée. Son importance est tout de suite comprise. Le même texte est écrit en deux langues : le grec et l'égyptien antique et rédigé en trois alphabets : grec, démotique et hiéroglyphique. Grâce à la copie de la pierre de Rosette, Jean-François Champollion (1790-1932) déchiffrera les hiéroglyphes en 1822, mettant en échec le génie anglais Thomas Young (1773-1829) qui s’était lancé dans la même recherche.

En 1801, les Anglais chassent les Français d’Égypte. Le choc de l'invasion française a été violent pour l'empire ottoman : c'est en son cœur et non sur ses frontières qu'il a été attaqué. Mais, humiliation supplémentaire, c’est une nation chrétienne, le Royaume-Uni, qui chasse une autre nation chrétienne, la France. Ces deux invasions étrangères ne sont pas les premières que subit le Dār al-Islām : les Qarakhanides, le Seldjoukides ou les Mongols l'ont déjà envahi il y a bien des siècles. Mais pour la première fois, les envahisseurs ne se convertissent pas à l'islam. Seul le général français Jacques de Menou devient musulman en Égypte. Mais son exemple n'est pas suivi.
Les Anglais récupèrent la pierre de Rosette ; elle est conservée depuis au British Museum. Anglais et Français sont rivaux dans tous les domaines – militaire, scientifique, économique - et sans se préoccuper plus que cela de l'islam, qui n'est qu'une culture parmi d'autres. Le Dār al-Islām devient l'arrière-cour des conflits européens et il est mis en échec à chacun de ses engagements militaires.

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La pierre de Rosette porte trois textes qui disent la même chose : une fois en grec et deux fois
en égyptien antique mais avec deux alphabets, le démotique et le hiéroglyphique
(British muséum).

En Inde, à partir du début du XVIIe siècle, les anglais s'étaient progressivement implantés par l'intermédiaire de la Compagnie des Indes orientales qui y avait installé des comptoirs. De 1826 à 1831, les Naqchbandites d'inspiration soufie se révoltent contre la Compagnie sous la direction de Sayyid Ahmed Brelwi. L'empire Mogol musulman, puis les Cipayes, sont définitivement battus par la Compagnie des Indes orientales. L’impératrice Victoria est mécontente des atrocités commises dans les deux camps. En 1848, elle retire la gestion de l’Inde à la Compagnie et l'incorpore à l'empire britannique. Victoria y garantit la liberté religieuse et devient impératrice des Indes. Des voyageurs anglais, explorant Khiva au XIXe siècle, susciteront l'hilarité du Khan esclavagiste de la ville ouzbèke quand celui-ci apprendra que les britanniques sont gouvernés par une femme.
En 1830, les Français débarquent en Algérie pour mettre fin aux exactions des barbaresques en méditerranée. De 1832 à 1847, Abd el-Kader (1808-1883) fédère les tribus berbères et organise la résistance face aux Français. En 1835, Abd el-Kader inflige une défaite aux français à Macta. Mais son héroïsme et son sens tactique ne suffisent pas, il est vaincu en 1847. Sa reddition marque le début de la colonisation française.
Les Russes continuent leur avancée vers les mers du sud commencée cinq siècles plus tôt. De 1830 à 1859, l'imam Chamil (1797-1871) lutte en vain contre les russes dans le Daghestan et le Caucase. Les russes refoulent les populations tchétchènes musulmanes vers l'empire ottoman dans une diaspora tragique. Cette épuration éthique oubliée, en sus du conflit religieux sous-jacent, explique la résurgence du conflit tchétchène au XXe siècle.

La suprématie militaire des chrétiens est absolue. Le Dār al-Islām ne peut plus vivre dans le mythe de sa supériorité intrinsèque, ni dans l’assurance de la victoire par les armes promise par le Dieu des combats. Il va devoir s'adapter … ou du moins s'interroger sur son destin.
Mais déjà, un penseur chrétien a analysé la structure interne de l'islam. Le français Alexis de Tocqueville (1805-1855) écrit De la démocratie en Amérique en 1835.
Il y remarque : « Mohamed a fait descendre du ciel et a placé dans le Coran, non seulement des doctrines religieuses, mais des maximes politiques, des lois civiles et criminelles, des théories scientifiques. L'Évangile ne parle, au contraire, que des rapports généraux des hommes avec Dieu et entre eux. Hors de là, il n'enseigne rien et n'oblige à rien croire. Cela seul, entre mille autres raisons, suffit pour montrer que la première de ces deux religions ne saurait dominer longtemps dans des temps de lumières et de démocratie, tandis que la seconde est destinée à régner dans ce siècle comme dans tous les autres. » (**5).

Tocqueville constate que la science musulmane basée sur le Coran ne peut qu'être rendue obsolète par l'objectivité scientifique des Lumières. Il analyse déjà la fusion de tous les pouvoirs ordonnée par le Coran, comme un archaïsme incompatible avec la démocratie.
Alexis de Tocqueville est convaincu que l'islam disparaîtra s'il se démocratise.


* : Islam, *1 : p. 921 / *2 : p. 743 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.
** : Le Pouvoir et la Foi, **1 : p. 245 / **2 : p. 203-206 / **3 : p. 207 / **4 : p. 247 / **5 : p. 69 ; Bernard Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.

15.  2. La nahda.
Le terme « nahda », éveil ou élan, désigne un effort de compréhension et d'adaptation. Il s'agit d'un terme générique qui décrit de multiples courants de réflexion qui émergent alors dans le Dār al-Islām pour analyser sa perte d'influence et y remédier.
En 1801, Méhémet Ali (1769-1948) arrive au pouvoir en Égypte après le départ de Bonaparte qui a été chassé par les Britanniques. Méhémet Ali a combattu les français au nom de l'empire ottoman. Il est le premier acteur de la nahda. En 1809, il envoie un jeune égyptien étudier en Italie. C'est la première fois qu'un dirigeant musulman admet implicitement que la science du Territoire de la Guerre - le territoire non musulman théoriquement destiné être vaincu par les armes - est supérieure à celle du Dār al-Islām.
En 1826, Méhémet Ali envoie ensuite plusieurs jeunes hommes étudier à Paris. Ils sont accompagnés par un jeune imam, formé à l'université al Azhar du Caire, Rifa'a Rafi al-Tahtāwī (1801-1873). Tahtāwī reste cinq ans à Paris et s’imprègne de la culture française (*1).
À son retour, Tahtāwī est chargé de l'instruction publique par Méhémet Ali. En 1834, il publie Takhlīç al-ibrīz fī talkhīç Bārīs, L'Or de Paris. Il raconte son voyage en France et décrit ses mœurs, ses institutions et ses lois. Tahtāwī est le premier intellectuel de la nahda. Il se montre fasciné par la civilisation européenne, mais ne souhaite acclimater que les seuls éléments de modernisation qui sont compatibles avec l'islam. Le développement de l'instruction est sa première préoccupation. Il écrit dans un arabe simple pour être accessible à tous. En 1835, il fonde une école de traduction pour diffuser les ouvrages de sciences. Il souhaite que le raisonnement logique soit intégré à la foi musulmane. En 1828, Tahtāwī prend la direction du premier journal ottoman fondé par Méhémet Ali. Le journal nommé Al-Waqā’i‘ al-Miçriyya est rédigé en arabe et en turc. Les Tanzimāt, des idées de réformes institutionnelles, y sont diffusées. Cependant, dès la succession de Méhémet Ali, le khédive Abbas Ier s'oppose aux modernisations et il éloigne Tahtāwī au Soudan. Il y reste de 1848 à 1854.

Méhémet Ali a fait école dans l'empire ottoman. En 1827, le sultan ottoman Mahmoud II envoie 150 étudiants turcs en Europe. Dans le Dār al-Islām, les oulémas ont toujours refusé de dissocier les sciences de la théologie. Envoyer de jeunes hommes recevoir un enseignement supérieur en Europe est une réforme dont nos esprits du XXIe siècle conçoivent mal l'aspect iconoclaste. Implanter des structures scientifiques sur son sol même est encore plus difficile. Pour des raisons évidentes d'utilité, la médecine est la première des sciences importées. En 1827, une école de médecine militaire est ouverte à Istanbul, et une autre en Égypte par Méhémet Ali. En 1867, une école civile de médecine ouvre à Istanbul. Puis, deux facultés de médecine sont créées à Beyrouth dans un contexte chrétien : en 1867, une faculté protestante au sein du Syrian Protestant College et, en 1883, une faculté catholique à l’Université Saint-Joseph. En 1903, la faculté de médecine de Damas est fondée. L'examen des carrières des premiers médecins ottomans formés est significative. Les premiers des promotions deviennent tous fonctionnaires. Seuls les derniers reçus exercent la médecine. La réussite sociale reste incarnée par la proximité du pouvoir : être militaire ou fonctionnaire reste la seule voie prestigieuse dans le Dār al-Islām.

Des réformes institutionnelles s'amorcent.
D'abord, en 1861, en Tunisie, une constitution est élaborée, inspirée du droit français (*2). Elle décide une séparation des pouvoirs. La consultation du peuple est organisée par la création d'un Grand Conseil de 60 membres réunis autour du bey de Tunis. En 1864, le protectorat français le fait disparaître.
En 1866, le khédive d’Égypte met lui-aussi en place une assemblée consultative.
De 1839 à 1876, les sultans ottomans réforment leurs institutions par les Tanzimāt (la réorganisation en turc). En 1855, le chef des oulémas de la Mecque, Cheikh Djamal, dénonce les réformes ottomanes dans une fatwa. Il critique l'abolition de l'esclavage et de la dhimma et prétend, en exagérant, que les femmes auront le droit de sortir dévoilées et de divorcer (*3). Sa fatwa déclenche une révolte à la Mecque qui est matée par les ottomans. Ceux-ci vont devenir plus prudents. Cependant en 1876, la première constitution ottomane est édictée. Elle est suivie de l'élection du premier parlement ottoman.

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Carte postale éditée en 1895 pour commémorer la proclamation de la Constitution turque.
La Turquie est symbolisée par la jeune femme dévoilée qui se libère de ses chaînes au premier plan.

La condition des femmes en terre d'islam reste un sujet de crispation. Un égyptien réformateur, en 1899, Qasim Amin, dans un livre en arabe, La Libération de la femme, préconise l’éducation des femmes, la suppression du voile et la réinterprétation des versets du Coran qui légitiment la polygamie, le concubinage et le divorce par répudiation. Il ne critique jamais sa religion, mais il pense que la science doit avoir une place prépondérante dans l'éducation des musulmans (*4).

À la fin du XIXe siècle, la nahda a trouvé ses théoriciens.
Jamāl Al-Dīn Afghāni (1838-1897), son élève égyptien Muhammad Abduh et le syrien Abd al-Rahman al-Kawākibī développent les trois concepts politiques de la nahda:

- Le premier concept de la nahda est celui de l'unité, Tawhid. L'unité est le premier pilier de la foi musulmane. Elle doit donc être rétablie dans toutes ses composantes. D'abord l'unité politique de l’oumma doit être restaurée, mais également son unité religieuse. Il s'agit de revenir à l'islam des origines, supposé sans division.
- Le deuxième concept théorique de la nahda est l'ijtihād, l'interprétation des textes saints. Les portes de l'ijtihād doivent être ré-ouvertes. Depuis 1000 ans, l'imitation, la Taqlīd, règne dans la Dār-al-islām. La Taqlīd  repose sur la soumission au conformisme des quatre écoles d'interprétation sunnites. Il s'agit donc de réinterpréter l'islam au regard de la modernité en pratiquant l'ijtihād et non plus la Taqlīd.
- Le troisième concept de la nahda politique est la consultation, la Shura dont le mot est retrouvé dans des hadiths. Un autre Hadith attribué à Mohamed dit « Les divergences d'opinion au sein de la communauté sont la volonté de Dieu ». La consultation des élites sociales de l’oumma conduit au consensus, l'ijma. La sunna vient de donner la clé de la consultation populaire nécessaire à la démocratie et de reconnaître la légitimité de la pluralité idéologique donc du pluripartisme.

Contrairement à ce que pourraient l’imaginer un peu hâtivement les occidentaux, la nahda n'est pas un mouvement d'imitation des européens. Il s'agit encore moins de relativisme religieux musulman. Dès le début du XIXe siècle, les musulmans recherchent dans l’adaptation de leurs propres institutions religieuses comment lutter avec l'occident industrialisé. Ils acceptent d'analyser des structures occidentales, certes, mais il s'agit d'obtenir la victoire de l'islam par l'adaptation ou l’interprétation des propres coutumes musulmanes. Il est hors de question pour les musulmans de rechercher et de découvrir les causes de leur déclin dans une supériorité intrinsèque du christianisme sur l'islam. Il n'est pas davantage question d'accepter les valeurs chrétiennes. En fait, la nahda hésite entre le désir de réforme et le retour d’un passé médiéval idéalisé, celui d'une oumma des origines fantasmée. Fantasmé, l'oumma idéale des origines l'est bien, en particulier si les musulmans l'imaginent unit. Dès la vie de Mohamed, les musulmans se sont affrontés violemment (S. 9, 107-110). De multiples islams ont  coexisté très rapidement : chiisme, kharidjisme, mutazilisme, sunnisme, soufisme. Il faudra même trois siècles que le « Allah sunnite » soit enfin défini et acquière son rôle de Dieu Tout puissant, créateur d'un homme dépourvu de libre arbitre et qu'Il soit enfin reconnu à l'origine du bien comme du mal. De même, il aura fallu trois siècles pour que le Coran supposé incréé soit définitivement fixé. Néanmoins, aucun mouvement réformateur musulman ne questionnera jamais l'origine mythique du sunnisme pour y retrouver l'explication du déclin du Dār al-Islām.
Dans les deux siècles à venir, les musulmans vont tour à tour essayer toutes les idéologies occidentales novatrices mais uniquement dans la mesure où elles ne sont pas chrétiennes (*5). La première de ces idéologies vient d'arriver avec Bonaparte. La révolution française est à l'évidence anticléricale avec sa cohorte de victimes religieuses et laïques. Avec la rédaction de constitutions et la création d'assemblées consultatives, ce sont donc les innovations de la révolution française qui vont être initialement adaptées dans le Dār al-Islām.
Comment les musulmans peuvent-ils expliquer leur infériorité militaire, économique, scientifique, sans remettre en cause la suprématie de leur religion ? Comment les musulmans peuvent-ils se réformer sans remettre en cause le concept de Coran incréé ? Avec la nahda, commence un cycle de réflexion qui n'est toujours pas clos de nos jours.

* : Islam ; *1 : p. 663 / *2 : p.809 / *3 : p. 942 / *4 : p. 1225-1226 / *5 : p. 892-893, B. Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

15. 3. L'abolition de l'esclavage en Europe et les relations entre colonisation et évangélisation.

En 1807, la Grande Bretagne abolit la traite négrière puis affranchit tous les esclaves restants en 1833.
Le 4 février 1794, la Convention abolit l'esclavage dans les colonies françaises. Bonaparte le rétablit en 1802. En 1818, le roi Louis XVIII interdit la traite des noirs sur l'ensemble des territoires français et la libération des esclaves restants survient en 1848 sous l'impulsion de Victor Schoelcher.

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Esclaves qui dansent dans une plantation de Virginie (Illustration tirée de The Old Plantation, vers 1790).
Les maîtres sudistes américains entretiennent volontiers la conviction que leurs esclaves ne sont pas si malheureux que cela.

Dès le XVe siècle l’Église avait affirmé son opposition à la réduction en esclavage des peuples noirs et indiens, et elle la réaffirme au XIXe siècle. En 1839, dans la constitution apostolique In supremo apostolatus fastigio, le pape Grégoire XV condamne sans appel l'esclavage et particulièrement celui des peuples noirs : « Il en a existé, même parmi les fidèles, qui, aveuglés de façon infâme par le désir d'un lucre sordide, n'ont pas hésité à réduire en esclavage dans des contrées écartées et lointaines des Indiens, des Nègres ou d'autres malheureux, ou, en organisant et en développant le trafic de ceux qui ont été capturés par d'autres, à aider ceux-là dans leurs agissements abominables. »

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Photographie prise le 2 avril 1863, à Bâton-Rouge, en Louisiane. L'homme a raconté « Le contremaître Artayou Carrier m'a fouetté.
À la suite de cette flagellation, j'ai eu des escarres pendant deux mois. Quand mon Maître est venu, il a chassé le contremaître » ...

L'influence de L’Église est morale et uniquement morale. Il ne faut en effet pas confondre l’Église catholique et les états chrétiens. Depuis toujours, il s'agit d'institutions séparées. De plus, avec l'émergence du protestantisme, bien des états ont cessé d'être catholiques. Les états, même chrétiens, ont donc eu des pratiques contraires à l'évangile et l’esclavage des noirs en est l'exemple le plus frappant.
La fin du XVIIIe siècle offre un exemple typique d'un gouvernement établi en terre chrétienne mais qui est néanmoins furieusement anticlérical. La Révolution Française persécute les chrétiens. Un authentique génocide a lieu pendant la guerre de Vendée contre des paysans catholiques et royalistes. En France révolutionnaire, les séminaires sont fermés et les ordres religieux dissous. De nombreux prêtres, religieux et religieuses mais aussi de simples laïcs sont guillotinés. Beaucoup fuient, prêtres comme laïcs. Cette diaspora de prêtres bien formés va avoir des fruits inattendus et certainement non voulus par les révolutionnaires (*1). Plusieurs prêtres catholiques français réfugiés au nouveau monde deviennent évêques aux États-Unis. Dès le début du XIXe siècle, ces évêques font appel à des religieuses françaises pour éduquer et soigner les enfants des colons américains, mais également les enfants noirs destinés à être affranchis. Très rapidement ces ordres religieux féminins implantées en Amérique du Nord se tournent vers Amérique du Sud avec la Guyane, et l'Afrique avec la Réunion et le Sénégal. Le grand mouvement missionnaire français du XIXe siècle est né et sans attendre la colonisation (*2).

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Le missionnaire Pierre Borie-du-Moulin, décapité au Tonkin en 1838,
à l'âge de 30 ans
(musée des Missions Étrangères de Paris).

En un mouvement parallèle, les missions protestantes anglaises ou danoises commenceront leur œuvre évangélisatrice dès la fin du XVIIIe siècle vers l'Inde, la Chine, l’Océanie, l’Amérique et l'Afrique noire. Avant la fin du XVIIIe siècle, on verra des pasteurs indiens. Le Docteur Albert Schweitzer (1875-1965) reste le missionnaire protestant le plus connu.
Une « sainte » émulation conditionne les relations entre missionnaires catholiques et protestants.

Au sein de l’Église catholique en France, une femme, Pauline Jaricot (1799-1862), a l'idée en 1818 de proposer aux gens du peuple d'aider financièrement les missions en donnant un sou par semaine - somme dérisoire - mais qui est versée chaque semaine. L'Œuvre pour la Propagation de la foi est fondée : c'est un succès populaire immédiat. L'Œuvre aura bientôt son journal tirée à 40 000 exemplaires. Dans chaque village français, on est tenu informé de l'avancée de l’évangélisation au Siam, en Ouganda ou au Mackenzie... Les enfants se prennent à rêver de partir missionnaires et les vocations affluent dans les ordres nouvellement créés pour les soins, l'éducation et l'évangélisation des peuples lointains (*2) .

Les ordres missionnaires accompagneront effectivement souvent les colons lors de leurs grands travaux à la fin du XIXe siècle : canaux ou voies de chemin de fer. Mais, ces ordres religieux exploreront parfois seuls des territoires entiers comme le Nord Mackenzie américain ou Ceylan. Le grand mouvement missionnaire français du XIXe siècle n'est donc pas lié à la colonisation : ce sont deux mouvements indépendants mais cependant contemporains pendant la parenthèse de la colonisation *.

En effet, les peuples évangélisés depuis le XIXe siècle resteront fidèles à leur foi chrétienne bien après la décolonisation. De nos jours, en un étrange retour, combien de paroisses de campagne en France - où les vocations se sont taries -, voient arriver un prêtre vietnamien ou africain qui vient offrir la grâce de son ministère aux enfants de ceux qui avaient donné l'évangile à ses pères.

* : Les Aventurières de Dieu, *1 : p. 164 / *2 : p. 166 ; Élisabeth Dufourcq, ed. Perrin, 2009.

15. 4. L'abolition de l'esclavage en terre d'islam ?

Les premières mesures anti-esclavagistes prises par l'empire ottoman bénéficient aux chrétiens. En 1826, le corps des Janissaires est supprimé par le sultan Mahmud II (1808-1839). Puis, en 1830, un firman ottoman ordonne l’affranchissement des esclaves chrétiens civils. En revanche, ceux qui se sont convertis à l'islam en arrivant en servitude restent captifs.

En 1830, la France envahit l’Algérie pour mettre fin au pillage des Barbaresques en méditerranée. Pendant toute la période napoléonienne, le Sud de la France était encore régulièrement razzié par les Barbaresques implantés en Algérie. L’Algérie est peuplée de 600 000 habitants qui ont renoncé à l'agriculture extensive de l'antiquité et vivent de piraterie et de trafic d'esclaves. Les Français débarquent en Algérie pour atteindre les pirates dans leurs bases. Il s'agit d'une opération de police militaire et non de colonisation. L'occasion en est donnée par un prétexte futile : le Dey d’Alger avait donné un coup de chasse-mouche au consul français au cours d'une négociation. Quelques centaines d'esclaves blancs sont alors libérés et l'esclavage des noirs est interdit.

Mais, l'esclavage des noirs existe ailleurs dans le Dār al-Islām. Avec l’interruption de l’esclavage des blancs, l’esclavage des noirs va se développer au XXe siècle.
La castration des garçons noirs est généralisée. En 1813, Burckardt, un suisse, visite des centres de castration d'esclaves noirs au Darfour et en Égypte. À Zawiyat al-Dayr, un village copte, deux moines castrent les garçons qui ont entre 8 et 12 ans. Dans ce centre de castration, la mortalité est de 3%, ce qui est considéré comme peu. En Égypte, la profession de castrateur est méprisée et réservée aux sujets de seconde zone que sont les chrétiens coptes (*1).

Au XIXe siècle, l'historien musulman marocain Ahmad ibn Khakid al-nasiri (1834-1897), accepte la légitimité de l’esclavage mais déplore que des musulmans en soient victimes sous prétexte qu'ils sont noirs. Ils sont « par troupes entières destinées à la vente sur les marchés des villes et des campagnes du Maghreb où les hommes trafiquent d’eux comme s’ils étaient des bêtes et même pis. ». La cruauté de l’esclavage des noirs commence à choquer certains musulmans, mais seulement parce que ces esclaves noirs sont musulmans.
En 1860, un rapport allemand précise qu' : « on se procurait des esclaves noirs essentiellement par les raids, et les enlèvements à Sennaar, dans le Kordofan, le Darfour, la Nubie et les autres endroits de l'Afrique intérieure » (*2).
Une fois arrivés à destination, ceux qui ont la chance de devenir des esclaves domestiques sont relativement bien traités. Les femmes esclaves, surtout les éthiopiennes, deviennent fréquemment concubines. Leurs enfants sont rarement reconnus, suffisamment cependant pour que toutes les familles d’Arabie aient du sang noir. Mais les conditions effroyables du transport (à pied à travers le Sahara), la castration et le travail dans les champs et les mines, expliquent que les esclaves noirs n'aient pas laissé de descendants au Maghreb.

Au XIXe siècle, forts de leur empire colonial, les Britanniques luttent contre l'esclavage.
En 1842, le consul anglais Drummond Hay essaie de convaincre le sultan du Maroc de réformer l'esclavage par de long échanges épistolaires. Le 23 mars 1842, le sultan du Maroc répond avec la concision de l'homme de bonne foi qui puise dans la loi d'Allah la légitimité de ses actes : « En ce qui concerne la réduction en esclavage et le commerce des esclaves, ils sont confirmés par notre Livre ainsi que par la Sunna de Notre Prophète, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui - et il n’y a d’ailleurs pas de controverse entre les Oulémas sur ce sujet, et nul ne peut permettre ce que la loi interdit ni interdire ce qu’elle permet. » (*3). Il ne s'agit donc pas de créditer les musulmans d'un moins bon comportement moral que les chrétiens, mais sans doute peut-on remarquer que, là où la parole du Christ a conduit les chrétiens esclavagistes à libérer leurs esclaves, le Coran a favorisé le maintien de l'esclavage chez les musulmans.
En 1846, les Britanniques demandent au chah d’Iran Mohammad d’interrompre la traite des noirs, ce qui est d’abord refusé au prétexte qu’il ne peut interdire ce que l’islam autorise. L'accord est finalement signé en 1846. La Royal Navy patrouille dans l’océan Indien et le Golfe Persique pour surveiller son application.
Le 23 janvier 1846, le bey de Tunis Ahmed Ier abolit l'esclavage. Le peuple résiste. En 1890, les français confirment cette interdiction en punissant les contrevenants d'amendes et de prison. L'esclavage ne disparaît en Tunisie qu'au début du XXe siècle.
En 1855, le chef des oulémas de la Mecque, Cheikh Djamal, dénonce les réformes ottomanes. Il critique en particulier l'abolition de l'esclavage : « L'interdiction du commerce des esclaves est contraire à la Loi sacré de l'islam » (*4). Sa fatwa rend les Ottomans prudents. En 1857, les Anglais obtiennent des Ottomans un firman qui interdit la traite des noirs, mais le Hedjāz est exclu de l'accord. Depuis toujours, des eunuques gardent les mosquées de Médine et de la Mecque. Cette particularité est préservée pour son aspect religieux et persistera jusqu'au XXe siècle.
En 1962, l'esclavage est aboli au Yémen et en Arabie Saoudite. En 1955, lord Maugham, dans un rapport pour le parlement britannique, avait estimé à plus de 500 000 le nombres d'esclaves vivant encore en Arabie Saoudite (*5).
La Mauritanie est le dernier pays musulman à abroger l'esclavage ; c'est en 1982.

De nos jours cependant, les conditions de vie des travailleurs immigrés dans les pays du Golfe ne sont pas très différentes de celles de l'esclavage. Confiscation des passeports, horaires de travail illimités, interdiction des pratiques religieuses autres que l'islam, maltraitance, travaux dangereux, interdiction du syndicalisme, servitude sexuelle, salaires faibles ou même non versés, les immigrés économiques qui viennent travailler dans les riches pays arabes, sont traités sans aucune considération. Jamais une voix musulmane ne s’élève pour dénoncer ce qui s'apparente à de l'esclavage. Finalement, le sort de ces esclaves modernes est conforme aux prescriptions du Coran.

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Dessin politique contemporain au sujet du Qatar accusé de pratiquer l'esclavage à l'occasion de l'organisation
du
Mondial de football
(dessin de Herji, paru dans la presse suisse).

* :  Islam, *1 : p. 356 / *2 : p. 258 / *3 : p. 404 à 412 / *4 : p. 1244 / *5 : p. 419 ; B. Lewis, Quarto Gallimard. 2005.

15. 5. En 1856, l'empire ottoman abolit la dhimma... ce qui conduit à la disparition des dhimmi.
Les juifs et les chrétiens vivent toujours dans l'empire ottoman protégés, mais aussi stigmatisés par la dhimma. Les autres religions - en dehors de l'islam naturellement – ne peuvent pas être pratiquées dans le Dār al-Islām.
Quand il s'installe en Égypte, Bonaparte émancipe les coptes chrétiens et les juifs. Cela choque l'historien égyptien Abd al-Rahman al-Djabarti. Al-Djabarti est pourtant un homme juste dans la logique musulmane, mais l'égalité de tous les hommes au regard de leur foi lui semble incompatible avec la justice divine. Il verra donc avec satisfaction le retour des ottomans qui rétablissent l'ordre juste de la dhimma (*1).

Néanmoins, les européens sont tout puissants dans le bassin méditerranéen en ce début du XIXe siècle. Leur influence s'entend au monde entier. L'empire Britannique gouverne les Indes et y garantit la liberté religieuse des peuples soumis. Ils font pression sur l'empire ottoman. En 1839, par le Noble Rescrit du Berceau de la Rose, le sultan étend les « concessions impériales [en matière de fiscalité, de propriété, de recrutement, de droit] à tous ses sujets, quelle que soit leur religion ou leur secte. ». Cela remet en cause la suprématie des musulmans.
Finalement en 1856, l’empire ottoman abolit la dhimma. Chrétiens, juifs et musulmans deviennent donc tous théoriquement égaux dans le Dār al-Islām. Mais, ce qui apparaît comme un progrès va, en fait, conduire à la disparition des dhimmis.

Désormais, les ex-dhimmi ne sont plus protégés. L'antisémitisme musulman croit progressivement à partir du XIXe siècle (*2). En 1857, un juif pauvre, Bafu Sfez, est exécuté en Tunisie pour avoir insulté l’islam alors qu'il était en état d’ivresse (*3).
Les chrétiens sont eux-mêmes menacés. En 1860, des chrétiens sont massacrés au Mont-Liban.
Au début du XXe siècle, H.E. Wilkie Yong, vice-consul Britannique à Mosul, témoigne dans son rapport du 28 janvier 1909 du mépris et des menaces qui pèsent sur les non-musulmans : « Dix fois plus nombreux que les chrétiens et les juifs réunis, les musulmans se comportent avec eux comme un maître envers ses esclaves, les gratifiant de sa tolérance tant qu’ils restent à leur place, les châtiant sans pitié dès qu’ils font mine d’aspirer à l’égalité. Il n’est pas rare de voir dans la rue un chrétien céder humblement le passage à un enfant musulman. Il y a à peine quelques jours, nous avons nous-mêmes été  témoin de cette scène : deux juifs d’âge moyen et d’allure respectable se promenaient dans un parc. Passant par là, un jeune musulman qui ne devait pas avoir plus de huit ans ramassa une grosse pierre, puis une autre, et les lança dans leur direction avec la plus grande nonchalance, comme en d’autres lieux les petits garçons s’amusent à viser un chien ou un oiseau. Les juifs s’arrêtèrent, esquivèrent le tir, qui était bien ajusté, mais n’émirent pas la moindre protestation » (*4).
En 1915, le sultan proclame de djihad contre les chrétiens à Istanbul. Les Jeunes-Turcs au pouvoir organisent le premier génocide du XXe siècle : au moins un million d'arméniens sont massacrés.

Au cœur du chiisme, la situation des dhimmis n'est pas meilleure. En 1892, les mollah iraniens essaient d'appliquer de nouvelles consignes : « Dans la rue, un juif ne doit jamais dépasser un musulman. Quand il s'adresse à un musulman, il doit veiller à ne pas élever la voix. C'est d'un ton respectueux et mal assuré que le créancier juif réclamera son dû à un musulman. Si un musulman insulte un juif, celui-ci doit baisser la tête et garder le silence » (*5). À la fin du XXe siècle, l’Ayatollah Khomeiny considère que « le corps tout entier de l’incroyant est impur : même ses cheveux, ses ongles et les humeurs de son corps sont impurs ». « Quand un homme (ou une femme) se convertit à l’Islam, son corps, sa salive, ses secrétions nasales et sa sueur deviennent rituellement purs. Toutefois, les vêtements imprégnés de sueur avant la conversion demeurent impurs » (*6). Dans l'Iran contemporain, les chrétiens sont moins de 0,25% de la population, mais ils semblent néanmoins irriter le régime des mollahs. Ils ne peuvent devenir ni officiers, ni directeurs d'école, ni magistrats. Les chrétiens doivent être invisibles : les femmes doivent se voiler et les hommes porter des pantalons longs. Les chrétiens ne peuvent pas plus que les musulmans boire d'alcool. La parole d'un chrétien a moins de valeur en justice que celle d'un musulman. Dans les familles mixtes, les chrétiens héritent moins que les musulmans.

La dhimma était injuste, mais elle a permis aux dhimmis de survivre... même si c'est avec des aléas, puisque les Almohades ont effectivement chassé ou tué les chrétiens du Maghreb et que les ottomans ont réduit en esclavage les enfants chrétiens d'Europe pendant les trois siècles du devchirmé. Si en Europe le siècle des Lumières a magnifié la tolérance musulmane, il l'a fait par rejet du christianisme : la dhimma était discriminatoire. Mais son abolition n'a rien arrangé puisqu'elle a conduit à la disparition des dhimmis dans tout le Dār al-Islām. Pakistan, Turquie, Irak, Syrie, Jordanie, Iran, Liban et l'Égypte, après plus d'un siècle d'abolition de la dhimma, les ex-dhimmi y sont persécutés et en voie de disparition.

Avec une effrayante reproductibilité, chacun des pays musulmans qui essayera de moderniser ses institutions, finira par persécuter les non-musulmans et les conduire à fuir pour sauver leur vie. Dans les deux siècles suivants, les musulmans vont se montrer incapables de gouverner des états en respectant les non-musulmans devenus leurs égaux. Abolir la dhimma n'a pas modifié le rapport des musulmans à la liberté et à l'égalité qui étaient depuis longtemps définis par le Coran. L’islam n'arrive à se concevoir et à s'imaginer qu'enfermé dans les interdits et les permissions de son livre saint. Si elle implique l'égalité des croyants, la pluralité religieuse n'est pas concevable en terre d'islam. Si elle sous-entend la liberté de conscience, la diversité religieuse n'est pas davantage admissible.
Mais au-delà des entraves imposées aux non-musulmans, les musulmans eux-mêmes subissent des contraintes prescrites par le Coran. Selon le Coran, les musulmans n'ont pas de liberté religieuse. Ils en sont rendus incapables de supporter que d'autres puissent bénéficier d'un droit dont ils sont privés. Ils ne parviennent pas davantage à imaginer qu’ils puissent un jour l'acquérir. Ne pouvant pas quitter l'islam, un musulman perçoit tout croyant non musulman qui s'affirme son égal, comme un insupportable rappel de sa propre sujétion.
En 1955, dans Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss constate : « [Les musulmans] sont incapables de supporter l’existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une « néantisation » d'autrui, considéré comme témoin d'une autre foi et d'une autre conduite » **.

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Suite aux attentats contre des églises en Egypte fin 2010, des chrétiens égyptiens manifestent
le 2 janvier 2011 en portant une icône du Christ ensanglantée.

* : Islam, *1 : p. 508-509 / *2 : p. 605 / *3 : p. 487 / *4 : p. 603 / *5 : p. 485 / *6 : p. 481, Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.
** : Tristes tropiques, p. 365, Claude Lévi-Strauss, collection 10-18, 1955.
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Pierresuzanne

Pierresuzanne


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CHAPITRE 15 . LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?
De 1798 à nos jours.


15. 1. En 1798, Bonaparte prend l’Égypte. Les terres musulmanes sont envahies par les nations chrétiennes.
15. 2. La nahda.
15. 3. L'abolition de l'esclavage en Europe et les relations entre colonisation et évangélisation.
15. 4. L'abolition de l'esclavage en terre d'islam ?
15. 5. En 1856, l'empire ottoman abolit la dhimma... ce qui conduit à la disparition des dhimmi
.
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15. 6. L'Ahmadisme, ou l'invention d'un autre monothéisme pour résister au déclin de l'islam.
15. 7. Les mouvements réformateurs musulmans de l'Inde : démocratisation ou islamisation des institutions ?
15. 8. Le Bahaïsme.
15. 9. Au XIXe siècle, aux États-Unis, les courants adventistes.
5. 10. Le marxisme, une religion sans dieu ?
15. 11 . La Turquie devenue laïque met les islamistes au pouvoir après un siècle d'évolution.

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15. 12. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, ira-t-il jusqu'à suivre le fascisme ?
15. 13. L’Église et les grandes idéologies totalitaires. L’Église et la modernité.
15. 14. En 1948, Israël renaît.
15. 15. De 1948 à 1967, l'apogée du panarabisme. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, succombera-t-il au
socialisme ?
15. 16. Les Frères musulmans.
15. 17. L'Europe cultive sa haine de ses origines chrétiennes.
15. 18 . L’Église catholique au XXe siècle, Vatican II.

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15. 19. À partir de 1970, et pour la première fois, des musulmans quittent volontairement le Dār al-Islām.
15. 20. Ni la révolution française, ni le fascisme, ni le socialisme n'ont tenu leurs promesses. L'islam serait-il la solution ?
15. 21. Entre 2011 et 2012 : Le printemps arabe.
15. 22. Le concordisme enfermera-t-il définitivement la science musulmane dans la médiocrité ?
15. 23. Grâce à la Taqīya, l'islam - sunnite ou chiite - n'évoluera pas.
15. 24. Les femmes du Dār al-Islām peuvent-elles être vecteurs d'une interprétation novatrice du Coran ?

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Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 08:20, édité 3 fois
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HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 Empty
MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:09

CHAPITRE 15 (SUITE). LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?

De 1798 à nos jours.


15. 6. L'Ahmadisme, ou l'invention d'un autre monothéisme pour résister au déclin de l'islam.
En 1835, Mirza Ghulam Ahmad (1835-1908) naît dans un village musulman indien, près du royaume Sikh. Les biens de sa famille ont été pillés par les sikhs et son père a passé sa vie en procès. Mirza Ghulam Ahmad est éduqué dans la foi musulmane et il rencontre les chrétiens du voisinage. De nombreux musulmans sont alors tentés par le christianisme et Mirza Ghulam Ahmad souhaite les ramener à l'orthodoxie musulmane. En 1880, il publie un livre, Barahin-i-Ahmadivya, où il pense démontrer définitivement la suprématie de l'islam sur toutes les autres religions.
En 1886, après une retraite de 40 jours vouée au jeûne et à la prière, il reçoit l'annonce mystique de la naissance d'un fils miraculeux. Celui-ci naîtra de son épouse l'année suivante : Mirza Bashir-ud-Din Mahmud Ahmad (1889-1965). Il prendra la suite de son père et prêchera sa spiritualité dans le monde entier.
En 1889, Mirza Ghulam Ahmad fonde sa communauté, nommée plus tard Ahmadiyya Muslim Jamaat.
En 1891, il se déclare Mahdi. Il affirme tout à la fois être prophète et Messie, celui attendu par les chrétiens et les juifs : « Je jure au nom d'Allah qui est le détenteur de ma vie, que c'est lui qui m'a envoyé, m'a nommé prophète, et m'a appelé le Messie Promis. C'est lui qui a montré 300 000 signes en faveur de ma proclamation ». Mirza Ghulam Ahmad déclare avoir accompli la prophétie du retour de Jésus. Lui et ses disciples affirment que cet événement avait été annoncé par Mohamed, le prophète de l'islam, ainsi que par les évangiles.
Mirza Ghulam Ahmad se veut musulman et revendique détenir la véritable interprétation de l'islam.
En 1914, après la mort de son fondateur, le mouvement se scinde en deux : le Lahore Ahmadiyya Movement et l'Ahmadiyya Muslim Community. Ces deux courants divergent sur l'interprétation de son rôle de Mahdi.

Les sunnites comme les chiites refusent de les nommer « ahmadis » et préfèrent les appeler « Qadiani », ce qui fait référence à leur région indienne d'origine, le Qadian, et leur refuse leur particularité religieuse. Les musulmans sont toujours mal à l'aise avec les nouveaux monothéismes, puisque le Coran ne leur donne aucune place. En effet, malgré les affirmations de son fondateur, l'Ahmadisme n'est pas l'islam. La conviction de Mirza Ghulam Ahmad qu'il est prophète, nie le principe fondamental de l'islam qui veut que Mohamed soit le « sceaux des prophètes ». En 1973, l'Organisation de la conférence islamique prend acte de leur sécession et les déclare non-musulmans. Depuis, les ahmadis se sont vus interdire le pèlerinage à la Mecque. De nos jours, au Pakistan, ils sont toujours persécutés.

Abdus Salam (1926-1996) est un physicien pakistanais appartenant à la minorité ahmadiste. Jeune, il étudie au Government College à Lahore. Persécuté par la majorité musulmane de son pays en raison de sa religion, il doit fuir le Pakistan et se réfugier en Grande-Bretagne. Il obtient en 1952 un doctorat en mathématiques et en physique de l'université de Cambridge. Il travaille sur l'interaction électrofaible. En 1979, il est lauréat du prix Nobel de physique avec Sheldon Glashow et Steven Weinberg. Abdus Salam est décédé à Oxford en 1996 sans avoir pu rentrer dans son pays. Il est néanmoins enterré au Pakistan, mais l'épitaphe de sa tombe a été corrigée : la mention de son appartenance à le religion musulmane a été retirée secondairement. En 2006, l'année du dixième anniversaire de sa mort, il n’y a eu aucune commémoration au Pakistan pour célébrer son œuvre.

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Timbre pakistanais honorant Abdus Salam et sa tombe au Pakistan : la mention
de son appartenance à l'islam a été martelée (rectangle rouge).

La devise des Ahmadis est « l'amour pour tous, la haine pour personne », leur symbole est un minaret blanc.
Ils sont actuellement 20 millions répartis dans 190 pays.

15. 7. Les mouvements réformateurs musulmans de l'Inde : démocratisation ou islamisation des institutions ?
Sir Sayyid Ahmad Khan (1817-1898) est un indien musulman dont la famille a donné plusieurs vizirs à la dynastie Moghole. Il grandit pendant la prise de pouvoir des Britanniques. Pour lui, il n'est pas incompatible avec la charī'a d'étudier les sciences exactes : les lois de la nature peuvent être considérées comme des attributs de Dieu. Il préconise une réouverture de l'ijtihād pour autoriser à nouveau l'effort d'interprétation de la loi et du Coran. Il s'agit de discerner dans la révélation coranique ce qui est d'origine divine de ce qui est d'origine humaine. Il pense qu'il est souhaitable de repérer dans le texte du Coran ce qui dépend du contexte sociologique et des connaissances du temps de Mohamed. Pour la première fois depuis 1000 ans, on voit émerger l'idée en filigrane que le Coran n'est pas incréé, puisqu'il témoignent des imperfections humaines de ses rédacteurs. Sayyid Ahmad Khan ne pratique pas la lutte armée, c'est un intellectuel qui se sert des moyens de l'esprit. Il crée des journaux pour défendre ses idées. En 1875, il fonde une école, le Collège d’Aligarh qui participe au renouveau de l’islam en Inde. Mais il fait l'objet de virulentes critiques de la part des savants musulmans traditionalistes. En fait, Sir Sayyid Ahmad Khan voit la domination des anglais en Inde comme un acquis positif puisque la liberté de culte y est préservée. Il fonde un parti politique dont la seule revendication vis-à-vis des anglais est l'égalité des fonctionnaires hindous et musulmans.
C'est dans sa mouvance que naît la croyance ahmadiste qui se veut le seul islam authentique, celui dont l'interprétation est réellement divine.

Le philosophe-poète Muhammad Iqbal (1877-1938) prend la suite de Sir Sayyid Ahmad Khan en Inde. Il donne aux musulmans « le sens d'un destin séparé ». Il souhaite lutter contre le fatalisme musulman traditionnel et rouvrir l'ijtihād. L'effort d'interprétation doit être basée sur le consensus de tous, « l'ijmā' ». Il pense que le pouvoir de décider peut être transféré des oulémas vers les citoyens de base par le biais des assemblées législatives. L'idée du consensus, typiquement musulmane, est sa façon d'adapter le suffrage populaire occidental à l'islam.
En 1936, ses adeptes, des musulmans citadins et éduqués, prennent le contrôle de la Muslim League. Le parti est dirigé par le laïc Muhammad Ali Jinnah (1876-1948). En 1948, Muhammad Ali Jinnah est à l'origine de la partition de l'Inde et de la fondation du Pakistan. À l'origine laïque, la Muslim League soutient donc la partition de l'Inde sur des critères religieux. Rapidement, la Muslim League ne se maintient au pouvoir au Pakistan qu'à la faveur d'un compromis avec les partis religieux.

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Douze millions d'indiens, toutes confessions confondues, sont déplacés lors de la Partition : plus d'un million en mourra.
Ici, exode forcé de musulmans (photos AFP)... Je vous ai épargné les charniers...

La partition de l'Inde symbolise le refus des musulmans, même éduqués, mêmes laïcs, mêmes démocrates, d'essayer de vivre avec d'autres croyants dans l'égalité. L'évolution du Pakistan est malheureusement fidèle aux promesses de sa fondation. Après 70 ans d’existence, le Pakistan est la proie des factions les plus intégristes. Les territoires tribaux sont sous l’influence des Talibans. Mais, même hors des zones tribales, les minorités religieuses - chrétienne et ahmadis - sont persécutées. Les institutions pakistanaises sont menacées d'islamisation larvée et les ministres en charge des non-musulmans sont menacés voire assassinés. Les filles musulmanes, qui aspirent simplement à l’éducation et le revendiquent publiquement, sont menacées de mort. À 15 ans, en 2012, Malala Yousafzai a reçu une balle dans la tête pour avoir simplement revendiqué dans un blog son droit à l'instruction.

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Malala Yousafzai reçoit le Prix Sakharov, au Parlement
européen de Strasbourg, le 20 novembre 2013.

L'islam est-il compatible avec la démocratie ? La question se pose. Tant que l'égalité des femmes et des hommes ne sera pas officielle dans le Dār al-Islām, sa compatibilité avec la démocratie est illusoire.
De même, tant que la liberté religieuse n'y est pas garantie, sa démocratisation est illusoire. Et la liberté religieuse implique que tous les croyants soient égaux quelle que soit leur foi et que chacun – y compris les musulmans - puisse changer de religion librement.
En effet, pourquoi les musulmans n'auraient-ils pas le droit de quitter l'islam ?

15. 8. Le Bahaïsme.
À partir de 1790, des chiites regroupés autour de Šayḫ Aḥmad Aḥsāʾī se mettent à attendre la venue imminente du Mahdi. Le Mahdi est ce fameux personnage censé vivre caché depuis l'assassinat du dernier descendant d'Ali. Il reviendra un jour pour guider les chiites, en parfait imam, en guide idéal. En 1843, à Shiraz en Perse, Sayyid Ali, un jeune homme de 25 ans, déclare être ce Mahdi attendu par les disciples de Šayḫ Aḥmad Aḥsāʾī. Surnommé alors Bāb, la porte en arabe, il regroupe autour de lui 18 disciples qui sont surnommés les Lettres du Vivant. Le persan Mīrzā Ḥusayn-ʿAlī Nūrī (1817-1892) est l'un des 18. Après 6 ans de mission, en 1849, Bāb est fusillé à Tabriz à la demande du clergé chiite. Mīrzā Ḥusayn-ʿAlī Nūrī succède à Bāb à la tête du mouvement. Soucieux des pauvres depuis son jeune âge, il se dit alors le Messie attendu des chrétiens et des juifs. Sa religion doit être l’avènement d'un royaume de paix, de justice et de liberté.
En 1852, une jeune femme, Qurrat al-‘Ayn (1814-1852), est condamnée à mort par torture. Chiite d'origine, elle avait adhéré au Bahaïsme et avait milité non voilée contre la polygamie avec 27 autres femmes perses (*1).

En 1863, Mīrzā Ḥusayn-ʿAlī Nūrī fonde officiellement le bahaïsme. Il est alors surnommé Bahāʾ-Allāh, Gloire à Allah.
Dans l'empire ottoman où il vit, Bahāʾ-Allāh doit quitter ses lieux de résidence les uns après les autres : Bagdad, Constantinople, Andrinople, Saint-Jean-d'Acre (Akka) où il est finalement emprisonné en 1868. En prison, il écrit le Kitāb-i Aqdas qui résume sa doctrine. Il meurt en 1892 près de Haïfa. Son tombeau est devenu la Qibla du bahaïsme. Son fils lui succède. Il voyage en Europe et aux États-Unis pour répandre sa foi. Son dernier petit-fils décède en 1957 sans avoir désigné d'héritier. Depuis, la communauté est dirigée par neuf personnes élues pour cinq ans. Elles sont réunies au sein de la Maison universelle de Justice.

Le Bahaïsme est un monothéisme. Selon ses croyants, « Dieu [est] personnel, inconnaissable, inaccessible, source de toute révélation, éternel, omniscient, omniprésent et tout puissant ». Le bahaïsme prône trois grands principes d'unicité : celui de Dieu, celui des religions et celui des hommes. Les textes saints de toutes les religions sont donc équivalents et sont lus pendant la liturgie : Pentateuque, Évangiles, Coran, Kitāb-i Aqdas. Dieu communique avec les hommes par neuf éducateurs ou Manifestations de Dieu : Abraham, Moïse, Bouddha, Zoroastre, Krishna, Jésus, Mohamed, Bāb et Bahāʾ-Allāh. L’âme des hommes est jugée après leur mort. L'enfer ou le paradis ne sont pas des lieux de punition ou de récompense mais symbolisent l’éloignement ou la proximité de Dieu. Chaque croyant doit vivre dans le monde au service de l'humanité. La charité est le seul précepte universel et non réformable. Toutes les autres prescriptions, la prière quotidienne, le jeûne de 19 jours par an, la direction de la prière, sont réformables pour s'adapter à l'évolution des mœurs. L'alcool, les drogues, le jeu, l'homosexualité, les relations sexuelles hors mariage sont interdits. Le bača bāzī est strictement interdit. Il s'agit d'une pratique pédophile avec de jeunes garçons formés à la danse qui était ritualisée et légale de Ouzbékistan à l'Iran. De nos jours, le bača bāzī  n'a toujours pas disparu en Afghanistan.

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Bača bāzī de nos jours en Afghanistan. Des familles pauvres vendent leurs garçons à des notables...
Est-ce une conséquence de l'apartheid sexuel prescrit par le Coran ?

Le Bahaïsme préconise l'éducation des hommes comme celles des femmes. Chacun doit apprendre à juger par lui-même sans se soumettre aux préjugés. Mais les Maisons universelles de Justice doivent aujourd'hui donner leur accord avant toute publication des adeptes, même pour les publications scientifiques. Plusieurs scientifiques baha’is furent donc radiés dans les années 1980. Le mariage est monogame et constitue la base de la société. Le divorce reste possible. Quoique les égales des hommes en théorie, les femmes ne peuvent pas être élues comme membres des Maisons de Justice.

À l'avènement de la théocratie iranienne, 200 baha’is sont pendus en Iran : ils avaient refusé de se convertir à l'islam. En Iran, les baha’is ne peuvent toujours pas hériter, ni toucher de retraite. Leurs cimetières ont été rasés. Ils sont chassés des universités et privés de leur emploi si leur religion est connue. En 2006 en Égypte, les quelques milliers de  baha’is égyptien ont dû choisir entre les trois religions autorisées : l'islam, le christianisme et le judaïsme. Ceux qui s'y sont refusés se sont vu privés de leur carte d'identité et donc de la plupart de leurs droits. Les musulmans ne parviennent toujours pas à concevoir qu'existent d'autres religions que celles autorisées par le Coran.

Le Bahaïsme existe dans plus de 180 pays et regroupe 7 millions de membres. Son centre spirituel est à Haïfa en Israël.

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Temple en forme de lotus des Bahaïstes à Delhi en Inde.

Islam, * : p. 1246-1247 ; Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

15. 9. Au XIXe siècle, aux États-Unis, les courants adventistes.
En 1818, le prédicateur baptiste William Miller (1782-1849) annonce le retour du Christ pour 1844. Il interprète le livre de Daniel (Dn 8, 14) qui annonce que 2300 jours prophétiques, donc 2300 ans (?), s'écouleront entre la destruction du Temple de Jérusalem et le renouvellement des sacrifices. Son intuition se répand parmi les chrétiens de toutes les églises. Le 22 octobre 1844, 150 000 américains sur 17 millions attendent en vain la fin du monde et le retour du Christ. Après la déception du 22 octobre 1844, les convictions adventistes vont se dissoudre entre différents mouvements.

Deux de ces groupes vont particulièrement se développer.
Le premier est issu d'un groupe de 50 adventistes qui fondent l’Église des Adventistes du septième jour en 1846.
L'interprétation de l’événement attendu en 1844 aurait été erronée, il ne s'agissait que de l'avènement d'une ère nouvelle. En 1872, ils définissent leurs principes fondateurs : ils croient en la Trinité, en l'Incarnation du Christ et au salut par la Croix. Ils pratiquent la lecture littérale de la Bible. La Loi de Moïse est donc toujours valable. Cependant, ils ont une conception moderne de la Loi qui inclut la séparation des Églises de l'état. Après avoir douté de la divinité du Christ pendant un siècle, ce qui les avait placé en dehors du christianisme, ils admettent à nouveau la divinité du Christ. Ainsi, ont-ils réintégré le courant protestant en 1960.
Ils sont actuellement 16 millions. Ils sont très impliqués dans l'éducation, la lutte contre les discriminations et les œuvres de charité. En France, les adventistes ont adhéré à la Fédération protestante de France le 12 mars 2006.

Les Témoins de Jéhovah forment le second mouvement significatif issu des courants adventistes. Au XIXe siècle, ils prennent leur autonomie par rapport au mouvement adventiste au moment où celui-ci doute de la divinité du Christ. Les Témoins de Jéhovah ne sont donc pas chrétiens, puisqu'ils ne croient pas en la divinité du Christ. Selon leur foi, le nom de Dieu est Jéhovah et Dieu souhaiterait que Son nom soit connu. Les Témoins de Jéhovah ont prédit la fin du monde cinq fois au cours du XXe siècle, ce qui a nui à sa crédibilité.
Les Témoins de Jéhovah ont été contestés pour plusieurs raisons éthiques. D'abord, pour tenter de sauver leurs coreligionnaires allemands des persécutions nazies, ils ont dénigré les juifs. Ensuite, ils font preuve d'archaïsme scientifique. Ce n'est que dans les années 1960 qu'ils ont accepté la vaccination et ils refusent toujours les transfusions sanguines en raison d'un verset qui déconseille la consommation de sang. Dans plusieurs domaines, leur fonctionnement sectaire a été mis en évidence. Les Témoins de Jéhovah sont assujettis à de multiples réunions. Il leur est conseillé de rejeter les membres de leur famille non-croyants. Les études supérieures leur sont déconseillées mais, en revanche, l’appel au don financier est encouragé. Les Témoins de Jéhovah vivent séparés et souhaitent régler leurs problèmes en interne. Ils ont fait l'objet de multiples plaintes pour pédophilie, mais leur repliement les a conduits à étouffer ces affaires.
Ils sont actuellement 11 millions et les nouveaux baptisés sont, en proportion, de plus en plus souvent les enfants des membres que des convertis. Leur mouvement semble avoir évolué vers le repliement sectaire.

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William Miller publie la Charte Millerite, fondatrice des Adventistes, où
il prédit par un calcul le retour du Christ à partir d'une lecture littérale de la Bible.

Ces nouveaux monothéismes issus du christianisme pratiquent la lecture littérale de la Bible, comme le font habituellement les églises protestantes. À l'inverse, l’Église catholique pratique la lecture symbolique de la Bible. Elle fonde ce choix théologique sur le Christ qui a parlé en paraboles et sur les réflexions de ses Pères, de Saint Ambroise à Saint Augustin.  

15. 10. Le marxisme, une religion sans dieu ?

Karl Marx (1818-1883) est un allemand issu d'une famille juive convertie au protestantisme en 1816. Marx est un philosophe à l'origine de la conception matérialiste de l'histoire. Les événements historiques ne seraient pas influencés par les idéologies, y compris religieuses, mais par les rapports sociaux et par la lutte entre les classes sociales. Depuis, des générations d'historiens influencés par le matérialisme historique marxiste ont été incapables de percevoir l'importance du fait religieux pour certains peuples. Ainsi en 1979, la révolution de l'ayatollah Khomeiny les a-t-elle pris totalement au dépourvu, tant ils étaient incapables de concevoir qu'un peuple puisse donner une telle importance à sa religion et y trouver une motivation pour ses luttes de libération.

Marx est le théoricien de l'idéologie socialiste. L'accomplissement du socialisme est le communisme.
Le marxisme propose de donner l'appareil productif aux prolétaires par la lutte des classes et la révolution. Ainsi les conditions de réalisation du socialisme sont-elles en place. Au terme idéal de l'évolution du socialisme, l'accomplissement communiste propose à chaque citoyen d'être nourri, logé, éduqué, soigné et distrait par l’État, selon ses besoins. En échange, il travaille selon ses capacités. L'aboutissement communiste rompt ainsi le lien qui existe entre le travail fourni par un citoyen et les biens dont il dispose. Toute la production devient propriété de l'état qui en dispose et la distribue. Nos états-providence européens, surendettés mais pratiquant toujours des transferts sociaux massifs financés par l’imposition des entreprises, fonctionnent selon une variante modérée de l'idéologie marxiste. En effet, tout système politique ou économique qui rompt le lien entre l'activité responsable d'un individu – son travail ou la gestion de ses biens - et les moyens dont il dispose finalement, est d'essence socialiste … et conduit à la faillite. En effet, le simple bon sens permet  de comprendre que les besoins d'un homme sont infinis, alors que son enthousiasme à travailler sans autre récompense que la satisfaction du Parti sera rapidement déclinant... en particulier dans une démocratie dépourvue de goulag.

En 1937, le pape Pie XI, dans l'encyclique Divini Redemptoris, analyse sans complaisance l'idéologie communiste. La lutte des classes aurait pu séduire certains chrétiens au nom de l'amour des pauvres. En une phrase prophétique, Pie XI affirme dès 1937 que « le communisme est intrinsèquement pervers. ». L'histoire va lui donner tristement raison.
L'expérience communiste a été tentée partout. Dans la Russie orthodoxe, Staline est responsable de 50 millions de morts. Dans la Chine confucianiste, Mao est responsable de 70 millions de morts*. Au Cambodge bouddhiste, le génocide Khmer a décimé la moitié de la population. L’île catholique de Cuba est mise en faillite par le communisme de Fidel Castro qui persécute ses opposants. Le Nord Soudan musulman, au nom du socialisme, mène une guerre d'extermination et réduit à la famine le Sud Soudan animiste et chrétien. La Corée du Nord - à l’origine bouddhiste et chamaniste - est devenue un gigantesque camp de concentration où le quart de la population est morte de faim. Pendant un siècle, en une monstrueuse expérimentation grandeur nature dans toutes les cultures, toutes les religions et toutes les latitudes, le marxisme a systématiquement conduit à la ruine et aux exterminations de masse.

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Une rare photographie prise en 1933 en Ukraine, lors de la famine organisée par Staline
pour exterminer les paysans propriétaires.

Néanmoins, Marx a donné une clé intéressante pour comprendre certaines situations historiques. Il affirme que l'histoire tend à restituer la lecture de la classe dirigeante dans le but de se maintenir au pouvoir, plutôt que de décrire la réalité des faits dans leur complexité. La religion devient une m anipulation du pouvoir pour justifier sa domination. Ainsi, les interprétations spirituelles du roi Josias au sujet du Dieu des combats, trouveraient-elle leur explication dans son désir de justifier par avance ses ambitions militaires. Josias aurait réécrit l'histoire de Josué, de Samson ou de David, pour se croire autorisé à agresser ses voisins et motiver la fidélité des siens. Ainsi le djihad ordonné par Allah permettrait-il à Mohamed, puis aux califes, d'envoyer à la mort leurs sujets pour agrandir leur territoire et asseoir leur domination. Que ces hommes de foi, hébreux ou musulmans, puissent avoir été sincères dans leurs convictions spirituelles n'est pas pris en compte par le marxisme.
Cependant cette conception marxiste est d'autant plus intéressante qu'elle s'applique à toutes les idéologies d’État … y compris à l'idéologie soviétique. Ainsi, les soviétiques organiseront-ils perpétuellement une relecture marxiste des faits pour manipuler le peuple. Ils réinventeront sans cesse leur histoire pour dissimuler leurs crimes et leurs faillites et préserver le mythe du sens de l'histoire censé conduire inéluctablement au bonheur communiste par la dictature du prolétariat. Lors de sa mise en pratique, malgré sa prétention au socialisme scientifique, le système soviétique n'a pas fonctionné comme une science, mais comme une croyance incluant tout le dogmatisme stigmatisé par Marx. Le dogme marxiste a ainsi été imposé au peuple pour le maintenir dans la sujétion.

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La commémoration du Jour national en Chine en 1970 (photo Granger). L'individu ne vaut plus rien dans les pays
communistes : le leader écrase la masse indistincte des citoyens.

De nos jours, malgré la chute du mur de Berlin, les intellectuels occidentaux sont toujours formés et conditionnés par le marxisme.
Ainsi, les journalistes ont-ils pris l'habitude de présenter toute l'actualité avec le sous-entendu que l'autre est « fasciste » dès qu'il n'est pas socialiste ou socialisant. Une vision manichéenne de l'homme s'est introduite dans la pensée occidentale qui l'éloigne encore de la vision chrétienne qui voulait que le bien et le mal puissent coexister dans le cœur de chacun. Désormais, chaque événement rapporté par un journaliste est présenté pour magnifier le « bon » et stigmatiser « le mauvais », dérisoire banalisation de la dialectique marxiste.
Dans un autre domaine de la vie intellectuelle, les historiens sont également contaminés par la pensée marxiste. Réfléchir à la responsabilité des religions dans le devenir des peuples est toujours tabou. Les historiens refusent d'admettre que le fait religieux ait une importance quelconque sur l'évolution des civilisations. Dépendants du dogme marxiste, comme un croyant l'est de sa profession de foi, ils sont incapables d'analyser les différences entre les religions ou même de percevoir qu'il en existe une. Que ces différences religieuses soient en lien avec le destin des nations est nié farouchement par les historiens qui auraient pourtant vocation à nous aider à comprendre nos origines.
N'étant ni historien, ni journaliste, c'est ce que j'ai tenté de faire ici.

* : Mao. L'histoire inconnue. Jung Chang et Jon Halliday. Gallimard, 2006.

15. 11 . La Turquie devenue laïque met les islamistes au pouvoir après un siècle d'évolution.

Tout au long du XIXe siècle, l'empire ottoman, centré sur la Turquie, cherche à évoluer et réfléchit.
En 1860, Namik Kemal analyse le retard des pays musulmans comme étant dû à « la façon dont nous traitons nos femmes ». En 1867, dans le journal Tasvir-i Efkār, il cherche à promouvoir l’égalité des sexes. Mais cela suscite le scandale et il doit s’enfuir à Paris.

En 1876, l'empire ottoman adopte une constitution mais elle est abolie dès 1878. Pour réclamer son rétablissement, le mouvement Jeune-Turc se crée en 1889 au sein de l'école militaire de médecine d’Istanbul.
Le mouvement se répand parmi les élèves des écoles supérieures militaires, puis il gagne les fonctionnaires et les oulémas. Au début du XXe siècle, le mouvement se divise mais reste d'accord pour critiquer l'autoritarisme du sultan et sa faiblesse envers l'occident. Certains souhaitent abandonner l'islam : ce sont les membres du parti Dashnak où militent de nombreux arméniens, qui sont chrétiens naturellement. Une autre mouvance, islamique, typique du mouvement nahda, veut réformer l'empire en empruntant les progrès techniques occidentaux, mais en préservant l'islam. Cette dernière tendance est nationaliste et souhaite maintenir la souveraineté de la Turquie.
Tous les milieux éduqués sont séduits par le mouvement Jeunes-Turcs et ses différentes composantes.

En 1908, les Jeunes-Turcs craignent une enquête du sultan sur leurs activités. Ils prennent alors les devants et déclenchent une révolution. L'armée se mutine au lieu de les combattre. Le 24 juillet, le sultan Abdul-Hamid II est obligé de rétablir la constitution.
Les Jeunes-Turcs gagnent les élections qui suivent et prennent le pouvoir. Les politiciens exilés par le sultan reviennent à Istanbul. L'alternance génère de l’instabilité. Des mutineries éclatent en Albanie et en Arabie. L'anarchie s'installe. Dès 1909, des partisans du sultan tentent une contre révolution : ils disent craindre la destruction de l'islam et du califat. Le chef d'état major des armées du gouvernement Jeune-Turc, Mustafa Kemal (1881-1938), mate la contre-révolution. Le sultan est alors remplacé par son frère Mehmed VI qui restera un fantoche aux mains du gouvernement Jeune-Turc.
En 1912, l’Autriche annexe la Bosnie-Herzégovine et l'Italie la Libye. La Crète se réunit à la Grèce. L'empire ottoman se défait.
Les Jeunes-Turcs se rapprochent de l'empire Allemand. Dès 1913, l'armée turque dépend totalement de l'aide militaire allemande. Les Turcs vont suivre les Allemands dans la défaite de 1918.

Au cours de la première guerre mondiale, de 1914 à 1915, la Russie envahit l'Est de l'empire ottoman. Les russes sont aidés par des arméniens dont le territoire historique est partagé entre la Turquie et la Russie. Cela sert de prétexte au premier génocide du XXe siècle. Les Jeunes-Turcs regrettent déjà leur alliance avec les arméniens turcs qui sont plus laïcs qu'eux et n'ont aucune raison de préserver l'islam. En 1915, prétextant de la présence d'arméniens dans les armées d'invasion russe, ils désarment leurs propres soldats arméniens et les exécutent. Naturellement, les arméniens appartenant au mouvement Jeunes-Turcs et incorporés dans l'armée turque n'avaient aucune raison d'avoir favorisé l’invasion de la Turquie par les Russes. L’Arménie est un pays bimillénaire qui a perdu des territoires et a vu ses enfants incorporés aux états voisins. Dès que les arméniens turcs sous les armes ont été exécutés, les populations civiles arméniennes turques ne sont plus protégées : leur déportation commence. Lors de marches forcées mortelles, les arméniens sont regroupés à Alep et répartis dans des camps (Chedaddiyé et Deir ez-Zor). Là, ils sont massacrés. On estime que les deux tiers de la population arménienne ont alors disparu, soient 1 200 000 personnes. Le musée du Génocide à Erevan conserve, visibles dans ses vitrines, des ordres écrits du gouvernement turc à ses autorités locales de déporter puis d’exécuter les civils arméniens. Il est en même temps précisé à ces autorités locales qu'elles ne doivent pas se laisser émouvoir par des sentiments de pitié dans l'exécution de leur mission d'extermination des civils arméniens.

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Orphelins arméniens pendant le génocide organisé par le gouvernement turc. Photo prise par Armin Wegner en 1515.
L'Allemagne étant alliée à la Turquie, quelques allemands ont été témoins du génocide et l'ont photographié.

En 1918, l'Allemagne perd la guerre et la Turquie l'accompagne dans la défaite. En 1919, le caractère planifié de l'extermination est reconnu par les tribunaux ottomans. Les organisateurs du génocide, Talaat, Djemal et Enver, sont condamnés à mort par contumace pour « l'extermination d'un peuple entier constituant une communauté distincte ». En 1920, l'empire ottoman est démembré par le traité de Sèvres. Le traité est signé par le sultan Mehmet VI. Le sultanat disparaît et avec lui le califat. Les européens - français, anglais, grecs - occupent la Turquie. En 1920, le califat qui s'était maintenu depuis la mort du prophète Mohamed, n'existe donc plus.

Le chef de l'état major des Jeunes-Turcs, Mustafa Kemal s'est réfugié en Anatolie. Il entreprend une guerre contre l'occupation européenne. À partir de 1923, Mustafa Kemal déclare que la Turquie ne reconnaît plus le génocide arménien. Il mène une guerre victorieuse et obtient la reconnaissance de la République de Turquie lors du traitée de Lausanne. En 1923, ce traité avalise les échanges de populations entre la Grèce et la Turquie :  1 400 000  chrétiens sont expulsés de Turquie et 400 000 musulmans de Grèce. À l'heure actuelle, les chrétiens sont moins de 1% à Istanbul, alors qu'ils étaient plus de 20 % au début du XXe siècle. En Turquie également, les musulmans se sont montrés incapables de vivre avec des non-musulmans et en leur reconnaissant les mêmes droits qu'à eux-mêmes. Finalement, la laïcité de Mustafa Kemal a les limites permises par le Coran : le christianisme ottoman n'a pas survécu dans la République Turque dite laïque.
Mustafa Kemal dit Atatürk modernise la Turquie par la loi. Il s'inspire de la révolution française. Dès 1920, Kemal Atatürk constate qu'il n'est pas souhaitable de se priver de la moitié féminine des ressources humaines. Les femmes obtiennent le droit de vote en 1930. Le premier pays chrétien à le donner aux femmes avait été la Suède au début XVIIIe siècle.
Pendant 60 ans, l'armée turque garantit la laïcité de l'état et n'hésite pas à mener des coups d'état dès que le gouvernement s'éloigne des principes d' Atatürk. La Turquie a donc été protégée des tentations de réislamisation de ses institutions.

Depuis les années 1980, le projet de faire entrer la Turquie dans l'Union Européenne a conduit les démocrates européens à exercer une pression sur l'armée pour qu'elle renonce à ses ingérences dans la politique. Depuis, l'armée turque reste dans ses casernes et le parti islamique AKP a pu prendre le pouvoir par les urnes en 2002. En septembre 2013, des manifestations populaires ont été réprimées dans le sang à Ankara et à Istanbul. Les révoltés réclamaient simplement que soient préservés leurs espaces verts, leurs cafés et leurs lieux de loisirs, au lieu de les voir remplacés par des mosquées et des centres islamiques. L'histoire turque du XXe siècle semble bien être un exemple des capacités et aussi des limites de la démocratisation des pays musulmans. La liberté religieuse des Turcs semble être un idéal impossible à atteindre. Sans évoquer les quelques turcs qui aspirent à se convertir au christianisme et qui sont à l'heure actuelle persécutés, on constate qu'un musulman qui souhaite simplement partager un verre d'alcool avec ses amis dans un café, risque à terme de se voir privé de cette liberté des plus ordinaires. Les normes morales de l'islam font peser un poids certain sur tous musulmans, surtout sur ceux qui souhaiteraient glisser tranquillement vers une forme de relativisme peu religieux.

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Manifestantes à Ankara, le 3 juin 2013 - et - manifestation place Taksim à Istambul, le 1er juin 2013 (Bulent Kilic-AFP).
Finalement, les musulmans ne sont-ils pas les premières victimes de l'islam ?

De nos jours en occident, la Turquie est considérée comme le pays musulman le plus moderne et le plus libre. Elle a une forte croissance et éduque de mieux en mieux ses enfants.

Pourtant, la liberté religieuse n'y existe pas.
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:12

CHAPITRE 15 . LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?
De 1798 à nos jours.


15. 1. En 1798, Bonaparte prend l’Égypte. Les terres musulmanes sont envahies par les nations chrétiennes.
15. 2. La nahda.
15. 3. L'abolition de l'esclavage en Europe et les relations entre colonisation et évangélisation.
15. 4. L'abolition de l'esclavage en terre d'islam ?
15. 5. En 1856, l'empire ottoman abolit la dhimma... ce qui conduit à la disparition des dhimmi
.
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15. 6. L'Ahmadisme, ou l'invention d'un autre monothéisme pour résister au déclin de l'islam.
15. 7. Les mouvements réformateurs musulmans de l'Inde : démocratisation ou islamisation des institutions ?
15. 8. Le Bahaïsme.
15. 9. Au XIXe siècle, aux États-Unis, les courants adventistes.
5. 10. Le marxisme, une religion sans dieu ?
15. 11 . La Turquie devenue laïque met les islamistes au pouvoir après un siècle d'évolution.

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15. 12. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, ira-t-il jusqu'à suivre le fascisme ?
15. 13. L’Église et les grandes idéologies totalitaires. L’Église et la modernité.
15. 14. En 1948, Israël renaît.
15. 15. De 1948 à 1967, l'apogée du panarabisme. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, succombera-t-il au
socialisme ?
15. 16. Les Frères musulmans.
15. 17. L'Europe cultive sa haine de ses origines chrétiennes.
15. 18 . L’Église catholique au XXe siècle, Vatican II.

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15. 19. À partir de 1970, et pour la première fois, des musulmans quittent volontairement le Dār al-Islām.
15. 20. Ni la révolution française, ni le fascisme, ni le socialisme n'ont tenu leurs promesses. L'islam serait-il la solution ?
15. 21. Entre 2011 et 2012 : Le printemps arabe.
15. 22. Le concordisme enfermera-t-il définitivement la science musulmane dans la médiocrité ?
15. 23. Grâce à la Taqīya, l'islam - sunnite ou chiite - n'évoluera pas.
15. 24. Les femmes du Dār al-Islām peuvent-elles être vecteurs d'une interprétation novatrice du Coran ?

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Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 08:20, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:13

CHAPITRE 15 (SUITE). LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?

De 1798 à nos jours.

15. 12. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, ira-t-il jusqu'à suivre le fascisme ?

À la fin du XIXe siècle, entre l'antisémitisme européen et l'appel spirituel ancestral, le sionisme émerge et aspire au retour en Terre Sainte. En 1882, le baron français Edmond de Rothschild achète de la terre ottomane et finance le premier établissement juif à Rishon le Zion. Sous la direction de Théodore Herzl, l'Organisation sioniste mondiale est fondée en 1897. Le Fonds pour l'implantation juive est créé en 1901. Il a pour but d'acheter toutes les terres mises en vente en Terre Sainte qui est toujours sous contrôle ottoman.
L'empire ottoman se défait. Tous les nationalismes vont s'exprimer et essayer de se bâtir un territoire dans ses dépouilles. Les puissances européennes se servent désormais du Dār al-Islam comme arrière-cour pour régler leurs conflits et s'implanter sur ses terres.
En 1917, les britanniques battent les Turcs dans le sud de la Palestine à Beer-Sheva. Un mois après, par la déclaration de Balfour, les anglais reconnaissent aux juifs le droit de s'installer en Palestine, à condition de préserver les droits des populations qui y vivent et de respecter leur religion.

Au même moment, les Britanniques essaient d'organiser les peuples arabes pour créer des oppositions internes dans l'empire ottoman. Inventé par les Britanniques, le panarabisme va naître pour favoriser la dislocation de l'empire ottoman. Le panarabisme affirme la suprématie des arabes au sein de l'islam au nom de leur génie spécifique. Il n'est ni chrétien, ni musulman, mais bien davantage ethnique et retrouve le concept de la supériorité des arabes suggérée Sourate 33 (6). Il s'agit à terme de fonder un état arabe unique, indépendant des turcs comme des occidentaux. Ici, se situe l'épopée de Laurence d'Arabie, qui travaille sur le terrain pour fédérer les arabes, pendant que les dirigeants anglais organisent en sous main le fractionnement ultérieur du territoire arabe.

La chute de l'empire ottoman permet à la France et à l'empire Britannique de se partager le Moyen-Orient en dessinant des frontières artificielles entre les provinces de l'empire ottoman défait. La Palestine romaine, disparue depuis 1500 ans, est recréée et placée sous mandat britannique. En dehors de l'Iran qui est de culture perse, aucun des états moyen-orientaux alors créés n'a de spécificité linguistique, religieuse ou d’identité culturelle propre. Ces pays sont dessinés arbitrairement par les occidentaux pour fractionner le pouvoir arabe.

Dans les années 1930, les fascistes italiens et allemands lancent une propagande au Moyen-Orient pour contrer les intérêts britanniques et français. En 1935, Mussolini fait cadeau de colonnes de marbre à la mosquée al-Aqsa.

Les anglais ont autorisé l’installation d'établissements juifs en Palestine, mais les arabes y sont farouchement opposés.

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Henrietta Szold est une juive originaire de Baltimore, fondatrice de la Hadassah, une organisation sanitaire qui apporte
des soins à tous en Palestine. Ici, elle est au milieu de la première promotion d’infirmières en 1921.

Les arabes demandent le soutien du Royaume-Uni qui est leur puissance mandataire. En 1939, Les Conférences sur la Palestine, se tiennent à Londres. En effet, deux conférences se déroulent en parallèle, les arabes refusant de parler aux Juifs directement. Les britanniques servent alors d'intermédiaires entre les arabes d'un coté et les juifs de l'autre. Ces conférences échouent.

En 1940, déçue par l’ambiguïté anglaise, la Commission pour la coopération entre les pays arabes se réunit sous la direction du grand mufti de Jérusalem, Hadj Amin al-Husayni. Elle décide d’entrer en contact avec l’Axe Germano-italien qui semble plus apte à comprendre ses revendications nationalistes. Le grand Mufti de Jérusalem propose à Hitler d’appliquer aux Juifs de Palestine la « même solution finale » que lui en Allemagne. Avec le soutien Hadj Amin al-Husayni, des musulmans bosniaques s'organisent en 13e division de montagne de la Waffen-SS.

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Le grand mufti de Jérusalem rencontre Adolf Hitler.

En 1940, la France est défaite par les armées nationales-socialistes allemandes. Avec la défaite de la France, la puissance mandataire du Liban et de la Syrie, la propagande nazie s'installe au Moyen-Orient avec son modèle politique de parti unique. En Irak, en 1931, Rachid Ali al-Gillani établit un gouvernement pro-nazi. Chassé par les anglais, il finira la guerre à Berlin en compagnie du grand mufti de Jérusalem. L'idée du parti unique sera reprise plus tard avec l’apparition des partis Baas au sein du panarabisme.

15. 13. L’Église et les grandes idéologies totalitaires. L’Église et la modernité.

L’Église et le socialisme.
Dès la fin du XIXe siècle, l’Église se montre soucieuse de la classe ouvrière qui a émergé en quelques dizaines d'années à la suite de l’industrialisation. C'est le début de la doctrine sociale de l’Église. En 1891, le pape Léon XIII écrit dans l'encyclique Rerum Novarum : « Quant aux patrons, ils ne doivent point traiter l'ouvrier en esclave ».
Les ouvriers, loin de leur village natal, vont abandonner peu à peu la pratique religieuse et se tourner vers la lutte des classes qui séduit par la simplicité des solutions proposées. Le christianisme populaire décline en Europe tout au long du XXe siècle.
Si l’église défend les ouvriers, elle le fait au nom de l'amour des pauvres et de la dignité humaine. Elle n'est pas tentée par la lutte des classes, ni par la lecture marxiste de l'histoire. En 1937, le pape Pie XI condamne le communisme dans l'encyclique Divini Redemptoris.
En 1904, la séparation de l’Église et de l'état en France marque une rupture. Le gouvernement socialiste laïc aide l’Église à tourner le dos à la tentation du pouvoir temporel, la rendant à sa vocation d'indépendance bimillénaire.

L’Église et le national-socialisme.
Après avoir condamné le communisme, la même année en 1937, le pape Pie XI condamne le national-socialisme dans Mit brennender Sorge. L'encyclique est rédigée par le cardinal Eugenio Pacelli, le futur Pie XII. Elle condamne la divinisation de la race et le paganisme du national-socialisme d'Hitler. Le dimanche suivant sa publication, l’archevêque de Berlin et de nombreux prêtres allemands lisent l'encyclique en chaire. Furieux, les nazis déportent 304 prêtres à Dachau.

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L'allemand Karl Leisner a eu le temps d'être ordonné diacre en 1939, avant d'être déporté à Dachau. Il y reste toute la guerre, avec les
prêtres européens internés. Le 17 décembre 1944, déjà malade, il est ordonné prêtre en secret par l'évêque de Clermont-Ferrand,
Mgr Piquet, lui aussi déporté. Karl Leisner décède dès la libération du camps de Dachau, en août 1945, à l'age de 30 ans.

En 1939, le cardinal Eugenio Pacelli est élu pape sous le nom de Pie XII. Il sera le pape de la seconde guerre mondiale. En 1942, les évêques hollandais prennent publiquement la défense des juifs. En réponse, les nazis fouillent les monastères hollandais et déportent les juifs qui s'y cachent. Pie XII ne défendra plus les juifs publiquement, mais demandera à son clergé de les protéger en leur donnant de faux certificats de baptême ou en les cachant. En 1942, Pie XII renouvelle la condamnation des régimes fascistes dans une lettre qu'il fait lire dans toutes les églises allemandes à Noël.
Lors de la débâcle de Mussolini en juillet 1943, les Allemands arrivent à Rome. En 1944, Pie XII demande que les Juifs de Rome soient cachés par les congrégations religieuses. Il héberge des enfants juifs dans sa résidence d'été de Castel Gondolfo et laisse la communauté juive de Rome entrer au Vatican. Golda Meir lui manifestera sa reconnaissance après la guerre et le grand rabbin de Rome, Israël Zolli, se convertira au catholicisme en prenant son prénom, Eugenio. L'historien israélien Pinchas Lapide estime que l’Église catholique a sauvé entre 150 000 et 400 000 juifs.
Les protestants européens ont eux-aussi largement participé à la protection des juifs. Les nazis, confrontés à l’opposition doctrinale catholique, puiseront néanmoins dans les écrits antisémites de Martin Luther pour essayer de rallier les protestants.
En 1964, la pièce Le Vicaire écrite par Rolf Hochhuth accuse le pape d'avoir favorisé le génocide par sa passivité. Elle contient tant d'exagérations que sa représentation est interdite en Israël. En 2007, le lieutenant général Mihai Pacepa, l'ancien chef des services secrets du président roumain Nicolas Ceausescu, confirme qu'il s'agit d'une commande de la propagande soviétique pour discréditer l’Église.

Dans le domaine scientifique, l’Église organise elle-même son propre renoncement à dire la vérité scientifique.
En 1936, l’Église fonde l'Académie pontificale des sciences pour réfléchir à des sujets éthiques. L'Académie est invitée à travailler sans tenir compte de la doctrine officielle de l’Église qui pourtant la finance. Elle regroupe des scientifiques de haut niveau, catholiques ou pas, croyants ou non, pour faire le point sur les dernières découvertes scientifiques. Un musulman y entre en 1964. En 1974, elle est ouverte aux femmes. Les colloques de l’Académie touchent à tous les sujets difficiles pour offrir une expertise scientifique à la réflexion morale des théologiens, comme le montre le programme de 2003 : « Ressources et population », « Les usages du génie génétique », « Cerveau et expérience consciente », « La détermination du moment exact du la mort », « Les cellules souches ».
L’Église est convaincue qu'aucune preuve scientifique ne démontrera l’inexistence de Dieu. Aucune preuve ne démontrera jamais son existence non plus. En 2007, le directeur de l'observatoire de Castel Gondolfo, le jésuite José Gabriel Funes, confie à l'hebdomadaire le Point : « Certes nous croyons dans le Dieu créateur... Certes, il existe un psaume qui évoque « Dieu créateur des étoiles ». Mais c'est une vérité exprimée dans le langage religieux d'hommes et de femmes qui vivaient il y a 2000 ans. La Bible n'est pas un livre de science destiné à expliquer comment fonctionne l'Univers, c'est une lettre d'amour que Dieu écrit à son peuple. ».
Le chemin de l’Église vers la compréhension du sens de la vérité est maintenant clos : la Vérité est le Christ et non directement la Bible qui ne doit pas être lue littéralement, mais remise dans le contexte des époques de sa rédaction. La Bible dit la Vérité sur Dieu et non sur la science.
Ainsi, l’Église catholique n'est-elle pas créationniste, ce qui supposerait de croire le monde créé en six jours. Seules certaines Églises protestantes, qui pratiquent toujours la lecture littérale de la Bible, sont toujours créationnistes.

15. 14. En 1948, Israël renaît.
« Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche. » (Psaume 137, 5).
Depuis leur diaspora du IIe siècle, les juifs concluent leur prière de la Pâque juive par ce souhait : « l'an prochain à Jérusalem ». Avec la naissance du sionisme, le rêve prend forme.
Pendant la seconde guerre mondiale, les nationaux-socialistes allemands exterminent six millions de juifs, soit par la faim dans les ghettos et les camps, soit en les exécutant sommairement, soit de façon industrielle dans les chambres à gaz.

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Camp de concentration d'Auschwitz. De nombreux témoignages photographiques existent
- plus horribles les uns que les autres - des crimes des nationaux-socialistes.

Le 29 novembre 1947, l'ONU reconnaît la création de deux états en Terre Sainte, un état palestinien et un état israélien. Le 14 mai 1948, le mandat britannique prend fin. Ben Gourion proclame immédiatement l'autonomie de l'état d'Israël. Israël est établi sur des terres achetées par le fond juif. Le nouveau pays n'a donc pas de cohérence géographique, c'est une mosaïque de terres quasiment sans façade maritime.
Dès le 15 mai 1948, les pays arabes (Jordanie, Égypte, Irak, Syrie) attaquent Israël. Ils refusent l'existence des deux états, de celui d’Israël mais également de celui de Palestine. Ils veulent s'approprier leurs terres. Une humiliation attend les arabes, d'autant plus vive que la population juive n'est que de 650 000 personnes comparée aux 80 millions d'arabes du Moyen-Orient. Le nouvel état d'Israël conquiert alors des territoires et obtient sa cohérence géographique. Israël a été attaqué dans le but avoué de le détruire. En se défendant, Israël a gagné des terres : il refusera de les rendre.

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Évolution des frontières d'Israël depuis 1948 : Israël est en blanc et la Palestine en vert. La grande région au sud octroyée
à Israël en 1948, (alors que le Fonds juif n'y avait acheté aucun territoire), est en fait un désert très peu peuplé.

Néanmoins, l'état d'Israël qui s'installe est un état de droit. Les propriétés existant sous l'empire ottoman sont respectées. Ainsi les franciscains, propriétaires de nombreux monastères, sont-ils restés légitimement propriétaires de leurs biens. Seuls les arabes qui ont fui lors du conflit de 1948 - souvent affolés par leur propre camp qui proclamait que les Israéliens exterminaient les civils - seront effectivement dépossédés de leurs terres. Cette émigration dans la panique a été appelée « nakba » par les arabes, la catastrophe. Les arabes palestiniens n'ont cependant pas tous fui. De nos jours, un million et demi d'arabes, chrétiens et musulmans, vivent en paix en Israël. Ils jouissent de la liberté religieuse et bénéficient de sa politique sociale. Ils ne se font jamais entendre ou si peu... comme si leur situation ne les mécontentait pas tant que cela.

Les arabes sont confrontés à un paradoxe. Ils affirment leur unité culturelle au sein de l’oumma ou - depuis le début du XXe siècle - dans le panarabisme. Mais ils prétendent, néanmoins, que les palestiniens ont une spécificité qui leur interdit d'être intégrés dans la population arabe des pays limitrophes. Les pays arabes ont accueilli les palestiniens, mais ils les ont maintenus dans des camps de réfugiés. Tous les pays du monde finissent par donner leur nationalité à leurs immigrants, parfois après une ou deux générations. Seuls les pays arabes refusent d'intégrer les réfugiés palestiniens qui ont pourtant la même culture, la même langue et la même religion qu'eux. Maintenir des réfugiés palestiniens dans des camps pendant des générations entre dans la stratégie de culpabilisation d'Israël ou du moins dans la stratégie de m anipulation des occidentaux. Il s'agit de justifier les revendications arabes en mettant en scène la population palestinienne et sa précarité qui a été entretenue. Parmi ces revendications, la création d'un état Palestinien a été acceptée depuis longtemps par la communauté internationale. Quant à la seconde revendication, la destruction d’Israël, son maintient bloque tout processus de paix.
Seules l’Égypte et la Jordanie ont accepté de faire la paix avec Israël après l'avoir reconnu. Eux seuls ont renoncé à détruire Israël. Israël a accepté leur main tendue et leur a restitué des terres. Jérusalem reste néanmoins un point non négociable pour lequel les Israéliens ne semblent prêts à aucun compromis.

Les États-Unis sont le soutien indéfectible d'Israël. On pense en général que ce soutien est expliqué par la présence d'une communauté juive active et aisée aux USA. Mais, une autre raison justifie ce soutien. Les États-Unis sont encore majoritairement protestants et les Églises protestantes pratiquent la lecture littérale de la Bible. Or, selon le livre d’Ézéchiel, le retour du Messie de la fin des temps doit être précédé du retour des juifs en Israël (Ézéchiel 37, 25-28). Dans cette perspective, les protestants américains estiment inéluctable le retour des juifs en Terre Sainte.

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La vision d’Ézéchiel annonçant la réunion des douze tribus en Israël,
(synagogue de Doura Europos, 246 ; musée de Damas, Syrie).

Actuellement, Israël est la seule enclave totalement démocratique du monde arabo-musulman.

15. 15. De 1948 à 1967, l'apogée du panarabisme. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, succombera-t-il au socialisme ?

Né du désir anglais de créer une opposition aux ottomans, le panarabisme s'est développé chez les arabes aussi bien musulmans que chrétiens. Il regroupe de multiples tendances. Les traditionalistes panarabes sont plus volontiers musulmans et les progressistes plus souvent chrétiens.
Le mouvement de la nahda a touché des familles chrétiennes du Moyen-Orient ottoman, avec une dimension culturelle autant que politique. À partir de 1863, les familles maronites donc chrétiennes al-Boustani et al-Yaziji importent au Liban le modèle scolaire européen. La famille Marrash, melkite, donne deux célébrités. Francis Marrash (1836-1873) écrit le premier roman moderne arabe inspiré du romantisme européen. Il défend l'idée de la séparation des pouvoirs. Sa sœur Maryna Marrash, qui avait bénéficié de la même éducation érudite, introduit le féminisme en terre arabe. Elle est la première femme à écrire dans la presse arabe. Le chrétien maronite Khalil Gibran (1883-1931), un auteur toujours apprécié de nos jours, défend le nationalisme arabe.

Vers 1940, le chrétien syrien Michel Aflak (1912-1989) fonde le parti Baas (renaissance) avec le musulman de Damas, Salah al-Din al-Bitar (1912-1980). En 1953, le parti Baas fusionne avec le parti socialisme arabe dirigé par le musulman syrien Akram Hourani (1912-1996) : le parti Baas socialiste est né. Il aspire à unifier les peuples arabes au sein d'un état unique, laïc et socialiste. L'union du pays n'est plus fondée sur la religion musulmane, mais sur la culture commune de l'Islam, porteuse d'une mission universelle. Ce point de vue particulier consiste à percevoir dans l'islam sa dimension culturelle plus que religieuse. Mohamed devient un héros offert à la vénération des arabes en raison de son génie spécifique, et non pour son rôle prophétique. Cela permet d'inclure les chrétiens dans le panarabisme. Les circonstances de la fondation du parti Baas explique cette union entre chrétiens et musulmans. L'état d’Israël vient de naître. Des arabes chrétiens ont été chassés de leurs terres, aussi bien que des arabes musulmans. Chrétiens et musulmans se retrouvent donc autour d'un problème commun.

Le parti Baas comprend une direction nationale à l'échelle de la nation arabe (donc, dans les faits, supra national) et des directions régionales dans chaque pays. Le modèle de parti unique a été découvert par le panarabisme au contact du nazisme. Il se met en place sur le modèle stalinien. « Les leaders du parti Baas n'ont eu aucun mal à passer du modèle nazi à l'idéologie soviétique » nous explique le Pr Lewis *.
Le parti Baas s'implante en Syrie et en Irak, mais son fonctionnement autoritaire entraîne des divisions qui nuisent rapidement à son influence.

Les rois d’Égypte et d’Irak ont été compromis par leur amitié avec Hitler. De plus, ils sont déconsidérés par leurs défaites de 1948 face à Israël. C'est par les armes que des hommes issus du parti Baas vont maintenant prendre le relais de ces monarchies discréditées.
En 1952, Gamal Abdel Nasser (1918-1970) renverse le roi Farouk d’Égypte (1920-1965). En 1956, Nasser nationalise le Canal de Suez, contrôlé par les anglais et les français. Nasser est soutenu par les soviétiques. En 1958, il tente d'organiser l'union politique de l’Égypte et de la Syrie. Ce sera un échec. Les défaites égyptiennes, lors de la guerre des Six jours en 1967 et de la guerre du Kippour en 1973, nuisent à son prestige. Mais, avec Nasser, l'idéologie panarabe devient discours d'état et subsiste après sa mort.

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Nasser accueilli à Alexandrie en 1954, après avoir pris la souveraineté sur le canal de Suez.

En 1958, plusieurs pays arabes tentent de se réunir :
- Le jeune roi d’Irak Fayçal II (1935-1958) est le cousin du roi de Jordanie.
Ils décident d'unir leur pays au sein de la Fédération Arabe d’Irak et de Jordanie. La fédération ne dure que cinq mois. En effet, au cours de l'été 1958, le roi d’Irak Fayçal II est déposé et exécuté par le général Kassen, un officier marxiste. Après plusieurs tentatives, les membres du parti Baas d'Irak parviennent à renverser Kassen en juillet 1968. Saddam Hussein (1937-2006) prend alors le pouvoir. En 1972, il signe un traité d'amitié avec l'Union soviétique. Il impose à son pays son autocratie, martyrisant les populations civiles, en particulier chiites, qui tentent à plusieurs reprises de l’éliminer. Le massacre de Doubail, dirigé contre des civils, sera finalement la seule exaction pour laquelle il sera jugé et condamné à mort en 2006, après l'invasion américaine de l’Irak.
- En 1958, l’Égypte et la Syrie fusionnent également au sein de la République Arabe Unie. En 1961, le chaos règne en Syrie après la dissolution de son éphémère union avec l’Égypte. Le parti Baas y prend le pouvoir et place Hafez el-Assad (1930-2000) à la tête du pays. Hafez el-Assad est issu de la minorité alaouite. Inspiré par les méthodes staliniennes, Hafez el-Assad met en place un véritable culte de la personnalité et récuse le multipartisme. En 1982, les Frères musulmans sont massacrés à Hama. L'état syrien permet cependant la cohabitation des différentes religions - alaouite, chiite, sunnite, druze, chrétienne et juive - au sein d'un pays de plus en plus autocratique.

En 1969, Mouammar Kadhafi (1942-2011) prend le pouvoir en Libye après avoir déposé le roi Idriss (1889-1983). En 1977, la Libye devient une Jamahiriya, un état de masses, dirigé dans les faits par le Colonel Kadhafi. Survivance de l'utopie panarabe, la signature en 1971 avec la Syrie et l’Égypte du traité d'Union des républiques arabes, ne débouche sur rien. Kadhafi fait alors porter ses efforts diplomatiques sur l'Afrique du Nord, à la recherche d'un panafricanisme, nouveau représentant de la « nation arabe ». Abus de pouvoir, enlèvements et viols, terrorisme international : le colonel Kadhafi gouverne en tyran.

Une composante moins internationale et davantage nationaliste est issu du parti Baas socialiste. Il s'agit du Fatah fondé en 1958 par Yasser Arafat. Le Fatah, le Mouvement national palestinien de libération, adhère à l'Internationale socialiste en tant que membre consultatif. Son objectif est de conquérir par les armes un état palestinien « de la Méditerranée au Jourdain », ce qui implique la destruction d'Israël. Proche des panarabes idéologiquement, le parti Fatah défend une position plus nationaliste qu'eux. Il s'agit de créer une nation palestinienne et non un état supranational arabe. Les chrétiens palestiniens vont fonder au sein du Fatah les groupuscules les plus extrémismes.
En 1964, l'OLP est créée à Moscou. En 1964, « nous avons été convoqués à une réunion conjointe du KGB, à Moscou » raconte Ion Mihai Pacepa, l'ancien chef de la Securitate roumaine, dans The Kremlin Legacy. « Il s’agissait de redéfinir la lutte contre Israël, considéré comme un allié de l’Occident dans le cadre de la guerre que nous menions contre lui ». En pleine guerre froide avec le bloc de l'Ouest, l'Union soviétique a soutenu la création des « mouvements de la paix ». Il s'agit pour elle d'encadrer et d'inciter les jeunes européens de l'Ouest au pacifisme pour nuire aux capacités militaires de l'Occident. Simultanément, l'Union soviétique ne peut donc défendre officiellement l'idée de la lutte armée en Palestine. En 1964, Moscou élabore un discours compatible avec sa propagande pacifiste en Europe. Il s'agit désormais de soutenir le principe de libération nationale, contre la colonisation israélienne. La lutte du « peuple palestinien », entité sociologique inexistante avant l'invention de la Palestine par les Anglais, est organisée au sein de l'OLP, l'Organisation de Libération de la Palestine. Ion Mihai Paccepa raconte que Yaser Arafat est finalement choisi par le KGB pour la diriger avec l'accord des services secrets syriens et égyptiens.
L'OLP va s'investir dans la lutte armée, y compris terroriste. L'enlèvement spectaculaire et l'exécution des athlètes israéliens aux Jeux olympiques de Munich de 1972 reste emblématique des moyens violents d'une organisation qui ne parvient pas à dominer dans des engagements conventionnels.
En 1994, pour encourager leurs premières négociations entre Palestiniens et Israéliens, Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin reçoivent le Prix Nobel de la Paix. La paix entre Palestine et Israël butte néanmoins toujours sur le refus palestinien de reconnaître Israël.

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Yasser Arafat, Shimon Peres et Yitzhak Rabin reçoivent ensemble le Prix Nobel de la paix en 1994.

* : Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, p. 252, B. Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.

15. 16. Les Frères musulmans.
« Obéissez à Dieu, au Prophète ou à ceux des vôtres qui vous gouverne » (S. 4, 59). Selon le Coran, seul un musulman pieux peut exercer une autorité légitime sur des musulmans.
Dès le XIXe siècle, le théoricien de la nahda, Afghani (1839-1897) a conseillé le retour à la piété musulmane. Elle seule permettrait d’aborder convenablement le développement scientifique. En effet, Afghani affirme que si le Coran semble être en contradiction avec la réalité scientifique du moment, c’est, qu’en fait, il est en avance. Le Coran reste la Vérité absolue. Afghani est le père du panarabisme laïc puisqu'il a théorisé la nahda mais il va également devenir l'inspirateur de l'islamisme politique.

Hasan el-Bana (1906-1949) est un instituteur égyptien. En 1928, une rencontre avec des ouvriers de la Compagnie de Suez le conduit à créer le mouvement des Frères musulmans pour lutter contre les étrangers et leur « emprise laïque occidentale et [la tentation de] l’imitation aveugle du modèle européen ». Il prône un islam social pour contrer l’influence culturelle anglaise.

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Hasan el-Bana.

Initialement mouvement de bienfaisance, les Frères musulmans deviennent rapidement un groupe politique qui aspire à fonder un grand état islamique fondé sur la charī'a. En Égypte, les Frères musulmans connaissent une croissance rapide. En 1933, il compte 2000 militants en Égypte et, en 1943, 200 000.
Rapidement, les Frères musulmans renoncent à accéder au pouvoir par la lutte armée. Seule la question palestinienne reste exclue de ce pacifisme. Dès 1935, les Frères entrent en lien avec le grand mufti de Jérusalem. En 1936, ils créent une branche armée pour lutter contre le mouvement sioniste. Ils participent en masse à la guerre de 1948 destinée à détruire Israël tout juste créé. En 1987, ils contribuent à créer le Hamas en Palestine, dont la charte annonce clairement son objectif : la destruction d'Israël.

Les relations d'Hasan el-Bana avec l’Égypte oscillent entre compromis et exactions. En 1948, les Frères assassinent Nokrashi, le premier ministre égyptien. Ils sont alors interdits en Égypte. En 1949, Hannan el-Banna est assassiné à son tour par le pouvoir égyptien.
À partir de 1950, les États-Unis s’intéressent aux Frères musulmans en tant qu'opposants à Nasser et comme instrument de la lutte contre l'influence soviétique. Depuis, le gouvernement américain reste en lien avec les dirigeants des Frères.
En 1957, Nasser reconduit l'interdiction des Frères musulmans : 20 000 d'entre eux sont incarcérés. Des Frères quittent alors l’Égypte et se réfugient en occident. Leurs enfants accèdent aux universités. Certains semblent intégrer une forme de modernité, au moins dans l'habillement et par l'éducation.

Hors d’Égypte, les relations des Frères musulmans avec les autorités sont médiocres. Ils critiquent l'Irak et la Syrie laïcs. L'organisation des Frères est interdite dans ces pays.
Les relations des Frères avec le wahhabisme sont fluctuantes. Les Frères musulmans restent des adeptes de la sunna et de l’interprétation sunnite. Les wahhabites préfèrent la lecture littérale du Coran et le retour à l'islam des origines ou à un islam supposé tel.

Au début des années 1970, le président égyptien Sadate souhaite contrebalancer l'influence de l’extrême gauche égyptienne. Les Frères musulmans reviennent en grâce.
Cependant, en 1978, les Frères se divisent quand Sadate signe la paix avec Israël.

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Le président Sadate et le premier ministre Begin signent la paix devant le président Carter.

Certains Frères refusent de renoncer à la lutte armée pour la Palestine. En 1981, les assassins de Sadate seront recrutés parmi eux. En représailles, l'organisation des Frères est interdite en Égypte... mais tolérée dans les faits. Elle s'investit alors dans des activités caritatives financées par l'Arabie Saoudite. Œuvres sociales (éducation, santé) et œuvres de piété (construction de mosquées) lui conservent le soutien du petit peuple égyptien. À partir de 1984, les Frères ne peuvent plus participer aux élections en Égypte en tant que parti, mais ils présentent des candidats sans étiquette qui sont fréquemment élus.

Dans les années 1990, en Égypte, les jeunes éduqués appartenant au mouvement des Frères musulmans essaient d'évoluer vers la démocratie. Ils militent pour le respect des droits de la minorité copte et l'amélioration du statut de la femme. Ils puisent leur légitimité dans une lecture renouvelée du Coran. Ils sont arrêtés par le pouvoir égyptien et déférés devant la haute cour militaire.
Au cours des années 1990, les Frères musulmans se dotent d’institutions financières propres qui leur permettent d'investir dans des programmes sociaux et dans l'éducation du peuple. Ils maintiennent ainsi leur crédit auprès du peuple et contribuent à l'islamisation des mœurs, en particulier dans l'habillement.

Depuis quelques années, les Frères musulmans ont modifié leur apparence pour faciliter leur accès au pouvoir. Ils sont habillés à occidentale et rasent leur barbe. Beaucoup ont été éduqués dans de grandes écoles occidentales et parlent plusieurs langues. Les cadres du mouvement se présentent désormais en démocrates. Le sont-ils ou s'en donnent-ils seulement l'apparence ? Le célèbre Tariq Ramadan, le petit fils Hasan el-Bana, le fondateur des Frères musulmans, en est l'exemple typique. Tous les candidats des Frères aux élections bénéficient désormais d'une formation intensive aux techniques de communication, aux stratégies de persuasion et à l'art des négociations. En s'inspirant du parti islamique marocain, les Frères disent avoir officiellement abandonné tout projet d’état théocratique. Ne serait-ce pas une simple stratégie pour ne pas indisposer les égyptiens ?
Les Frères musulmans restent en relation diplomatique avec le gouvernement américain, ce qui garantit leur reconnaissance internationale.

À la veille du printemps arabe, leurs députés sont déjà implantés au parlement égyptien.

15. 17. L'Europe cultive sa haine de ses origines chrétiennes.
Depuis le siècle des Lumières, des intellectuels européens luttent contre le pouvoir de l’Église, jugé exorbitant, en présentant sa pensée et ses œuvres de façon systématiquement négative. Le protestantisme est relativement épargné par cet ostracisme.

En 1960, Sigrid Hunke (1913-1999), une historienne allemande, publie Le soleil d'Allah illumine l'occident. Elle y développe l'idée que l'occident aurait été corrompu par la civilisation judéo-chrétienne et qu'il ne devrait son développement qu'aux sciences arabo-musulmanes. Elle attribue toutes les découvertes du Dār al-Islām aux musulmans. Sigrid Hunke est la première historienne à introduire l'idée que les sciences musulmanes ont été nécessaires, voire indispensables au développement de l'Europe chrétienne *.
Elle oublie que, s'ils étaient bien sujets du Dār al-Islām, les savants du Dār al-Islām qui ont transmis le savoir grec antique à l'islam étaient tous chrétiens et juifs. Initialement, aucun musulman n'a participé à l’œuvre de traduction qui est à l'origine du développement des sciences arabes. Par ailleurs, les scientifiques du Dār al-Islām, qu'ils soient mathématiciens, philosophes ou médecins, étaient indifféremment juifs, chrétiens ou musulmans. De plus, ceux des philosophes musulmans qui ont cherché la vérité par le moyen de la raison pure ont été persécutés par leurs frères musulmans et ont été oubliés en terre d'islam. L'ouvrage de Sigrid Hunke oublie tout cela et fait l'économie des références exactes. Dans son ouvrage, tous les savants du Dār al-Islām, sous prétexte qu'ils sont arabophones, sont supposés être musulmans.
L’histoire de la formation intellectuelle de Sigrid Hunke donnent quelques indications. En 1937, Sigrid Hunke adhère au parti national-socialiste (nazi). Elle étudie sous la direction de Ludwig Ferdinand Clauss, théoricien des différences raciales. Pendant la guerre, elle met en place la nouvelle spiritualité nazie. Le néo paganisme national-socialiste est inspiré du paganisme antique, des religions polythéistes extra-européennes et du folklore européen associant ésotérisme et sorcellerie. Farouchement antichrétienne et anti-juive, elle accuse ces religions d'être la cause de la faiblesse de l’Allemagne et d'être incompatibles avec la culture germanique. Elle associe l'islam aux valeurs païennes de la Germanie*. Elle est amie d'Himmler qui il lui fait rencontrer le grand mufti de Jérusalem.

En 2008, Gouguenhein, dans Aristote au Mont Saint-Michel, démontre que la préservation du savoir grec en Europe est le fait des moines chrétiens qui n'ont pas attendu les apports arabes pour s'intéresser aux sciences antiques.

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Missel bénédictin où l'on voit Saint Grégoire dictant à ses scribes (XIe siècle, Champagne ; BnF).
Le savoir chrétien n'a pas attendu la
Reconquista espagnole.

Par ailleurs, Gouguenhein explique que la transmission de ce même savoir au Dār al-Islam n'a été possible que grâce aux travaux de traducteurs chrétiens et juifs arabophones.
Il fait alors l’objet d'une invraisemblable chasse aux sorcières venant de ses pairs. Ils l'accusent de n'avoir rien compris ou de travestir la vérité. Ses détracteurs firent un raccourci facile : comme ces savants vivaient dans le Dār al-Islām, leur religion était sans intérêt ; c'est l'Islam, en tant que civilisation, qui devait être crédité de la préservation de la transmission du savoir grec. La subtilité de leur raisonnement tient dans une majuscule. L'Islam avec un I majuscule définit la civilisation musulmane ; l'islam avec un i minuscule représente la religion musulmane. L'Islam pouvait donc être crédité de la préservation du savoir antique.

Les livres scolaires d'histoire résument ce même point de vue, et nos enfants n'apprennent qu'une seule chose : c'est grâce à l'Islam que le savoir grec est parvenu à la chrétienté ! Ils en apprennent une seconde, les sciences musulmanes étaient remarquables au Moyen Âge et les européens se sont appropriés leurs découvertes, ce qui a permis leur développement. Et ce ne sont plus seulement les enfants qui défendent ces convictions. De nos jours, tous les adultes qui se piquent un tant soit peu de culture, proclament comme une originalité et la preuve de leur esprit pénétrant que ce sont les sciences musulmanes qui ont sauvé l'Europe chrétienne de son obscurantisme. Tous célèbrent l'âge d'or des sciences arabes, sans jamais se préoccuper de la foi des savants du Dār al-Islam. Par ailleurs, que cet âge d'or des sciences musulmanes soit né du mutazilisme est ignoré. La concordance entre l'apogée scientifique du Dār al-Islām et le règne des mutazilites n'est jamais signalée. Les mutazilites ne croyaient pas le Coran incréé, ils affirmaient la bonté intrinsèque de Dieu, et reconnaissaient aux hommes leur libre arbitre. Eux seuls ont été créatifs et innovants en sciences et en philosophie. Eux seuls ont su écouter et recevoir ce que leur prédécesseurs juifs, chrétiens, perses et indiens avaient à leur offrir de performant. Ils n'étaient ni soumis au fatalisme sunnite, ni victime du conformisme du Kalām, ni enfermés dans une vérité prédéfinie. S'ils étaient bien musulmans, ils n'étaient pas sunnites, mais mutazilites. Créditer le sunnisme des découvertes scientifiques et philosophiques du mutazilisme est un contre-sens et une absurdité. Cette erreur provient de la propagande nationale-socialiste de Sigrid Hunke. Cette contre-vérité a rejoint la haine farouche qui anime les intellectuels marxistes en occident envers le christianisme, et elle a fait école. Depuis quelques dizaines d'années, elle rejoint également les aspirations des sunnites fraîchement immigrés qui défendent, contre l'évidence, la supériorité intrinsèque de l'islam.

De nos jours, les intellectuels en Europe présentent la civilisation chrétienne avec la condescendance d’athées méprisants envers leurs propres racines. Ils sont incapables d'admettre les origines chrétiennes de la séparation des pouvoirs, de l’aspiration à la liberté et de la conviction en l'égalité de tous. Les intellectuels européens ont abandonné l'amour évangélique des pauvres avec la foi chrétienne, mais ce qu'ils en conservent se transforme en complaisance pour la culture des populations immigrées. Cela les conduit à la complaisance envers l'islam. Ces intellectuels, journalistes, sociologues et historiens même, ne lisent ni la Bible, ni le Coran. Ils peuvent ainsi prétendre tranquillement que toutes les religions se valent. Que le Dieu des juifs et des chrétiens soit Créateur du bien et de la liberté, là où Allah crée le bien, le mal et l'esclavage de l'homme, n'est ni connu, ni compris, ni analysé.

En effet, les seules explications que donnent nos brillants historiens marxistes du déclin du Dār al-Islām, sont la colonisation et le conflit israélo-palestinien. En faisant preuve d'un étrange impérialisme mental, ils surévaluent l'influence de l'Occident qui serait seul responsable de la pauvreté et du manque de démocratie du Dār al-Islām. Les peuples musulmans sont absous de toute responsabilité. Or, l'intrusion de l'Europe dans le Dār al-Islām est la conséquence du déclin de l'Islam et non sa cause. La colonisation européenne a été permise au XIXe siècle, par l'extrême archaïsme du Dār al-Islām qui ne faisait plus de progrès scientifiques depuis sept siècles et refusait ceux des autres, en raison de son complexe de supériorité encouragé par le Coran. Par ailleurs, la colonisation de l'Algérie s'est achevée il y a 50 ans, non parce que les Algériens ont gagné leur guerre d'indépendance, mais parce que les Français, instruits par seconde guerre mondiale, n'ont plus souhaité imposer leur domination à des peuples qui n'en voulaient pas. C'est, en effet, bien souvent en raison de leur propre éthique que les occidentaux ont surmonté leur impérialisme colonisateur, et non vaincus par les armes.
Et ils ont laissé le Dār al-Islām à son destin. Aucune démocratie n'a pris la suite des puissances colonisatrices dans aucun des pays musulmans. Aucun programme scolaire n'a conduit les pays musulmans à l'innovation technologique ou à la créativité scientifique.

Actuellement, personne ne s'interroge sur les réticences des musulmans à adopter les sciences exactes. Personne ne remarque que les pays musulmans sont créationnistes. Aucun des livres qui enseignent l'histoire à nos enfants n'explique pourquoi ni comment l'excellence scientifique a déserté le Dār al-Islām. Personne de donne d'explication au déclin des sciences arabo-musulmanes depuis 1000 ans, mais personne ne donne non plus l'impression que la question mérite d'être posée...
Voilà comment, imprégnés par l'idéologie marxiste, les historiens occidentaux sont devenus aveugles et incapables de comprendre le monde en raison de leur refus de prendre en compte le fait religieux. Le mur de Berlin est tombé en 1989. Ne serait-il pas temps de passer à autre chose ?

Créditer l'islam sunnite, et en particulièrement l'islam contemporain, des prouesses scientifiques et de l'ouverture philosophique de l'islam mutazilite est une escroquerie intellectuelle.

* : Aristote au Mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne, p. 203-204, Gouguenheim, Seuil. 2008.

15. 18 . L’Église catholique au XXe siècle, Vatican II.

Le pape Jean XXIII développe son rôle politique international. En 1962, il sert de médiateur entre Khrouchtchev et Kennedy dans l'affaire des missiles de Cuba. Le christianisme perd de l'influence dans la pratique au quotidien, mais le magistère de l’Église acquiert un rôle moral international.

L’Église réfléchit à son avenir. À partir de 1962, le Concile Vatican II se réunit pour adapter le discours de l’Église à l'évolution des temps.
Avec Vatican II, le dialogue avec les autres religions et avec les athées est renforcé. L’Église reconnaît que l'on puisse être sauvé sans être baptisé. On nomme « liberté religieuse » cette grâce de salut obtenue en suivant honnêtement la morale de sa culture d'origine. En fait, cela ne signifie pas que l’Église reconnaisse, par exemple, Mohamed comme prophète, ni le Coran comme un livre révélé. Cela signifie qu'un musulman, qui suit fidèlement une révélation que, sincèrement, il croit divine, peut accéder au salut.

Suite à Vatican II, la liturgie en latin est abandonnée au profit d'une liturgie dans la langue de chaque pays. S'en suivront de multiples expérimentations liturgiques où le sens du sacré semble se diluer dans une esthétique contestable. Pour attirer les jeunes ou maintenir la pratique, on propose une liturgie supposée correspondre aux goûts du moment. De nombreux fidèles abandonnent la pratique hebdomadaire, heurtés par une liturgie approximative. D'autres se regrouperont autour de Monseigneur Lefebvre (1905-1991). En 1970, Monseigneur Lefebvre fonde la Fraternité Saint Pie X pour former des prêtres selon la liturgie pré-conciliaire. En 1988, il rompt avec l’Église de Rome, en ordonnant, avec un évêque brésilien, quatre nouveaux évêques. Ils sont excommuniés par l’Église catholique. Cette excommunication sera levée en 2009, après un accord avec Benoît XVI.

La pratique religieuse diminue en Europe. Comment expliquer ce déclin du christianisme en Europe. Est-ce la richesse qui a rendu moins utile le recours à Dieu ? Les exigences morales de l’Église ont-elles fait fuir ceux qui aspirent à des plaisirs faciles ? Est-ce l’instruction qui, en permettant d'accéder à la connaissance, permet de faire l'économie du surnaturel ? Est-ce l'appauvrissement de la liturgie qui a fait fuir de l’Église catholique ? Est-ce le marxisme qui a contaminé les européens avec son slogan : « La religion est l'opium du peuple » ? Autant de questions.

À partir de 1979, le pape Jean-Paul II oriente sa pastorale vers la jeunesse, particulièrement celle des pays communistes marqués par l'athéisme.

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Jean Paul II.

La pratique évolue. Les paroisses sont délaissées pour des rencontres internationales, comme les Journées Mondiale de la Jeunesse. Le rayonnement politique de Jean-Paul II est immense, mais, à la fin du XXe siècle, la pratique religieuse catholique poursuit sa déclin en Europe. Les jeunes parents catholiques ne comprennent plus la nécessité de faire baptiser leurs enfants. Ils ont oublié que le christianisme n'est pas une religion naturelle, mais une religion révélée. Si cette révélation n'est pas transmise, la foi se perd en une génération. Le Christ l'avait anticipé : « Le Fils de l'Homme, quand il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ? » (Luc 18, 8). Renoncer à transmettre la foi en Jésus-Christ conduit à oublier rapidement que la société a été organisée, à sa demande, à partir de la famille nucléaire. Ses règles éthiques basées sur la bonté, la justice et la paix, à l'image de la bienfaisance de Son Dieu perdent leur caractère sacré.  Le Christ a prôné l'égalité de tous et la liberté intrinsèque de l'homme. Imaginer que ces principes éthiques survivront à la foi chrétienne est une gageure. L'esclavage, la hiérarchie clanique, la soumission tribale, la polygamie et le concubinage sont infiniment plus universels que les principes fondés par le Christ. Le Christ a appelé à la maîtrise de soi, à la fidélité, à la générosité, au pardon, à l'honnêteté et au sens de la responsabilité individuelle. Sans foi dans la transcendance divine, imaginer que l'humanité acceptera cette ascèse est illusoire. Ces vertus sont pourtant le moyen de la stabilité et de la régulation des sociétés et permettent de limiter le recours aux mesures coercitives législatives. Que restera-t-il des fruits du christianisme sans christianisme ? On entend si souvent citer en exemple des hommes ou des femmes généreux et admirables et qui n'ont pas la foi, comme pour illustrer le fait que la foi chrétienne serait inutile ou superflue… Mais une question se pose : ces hommes seraient-ils si admirables s'ils n'avaient par été éduqués et formés dans une culture encore chrétienne ? Les hommes qui perdent la foi en Jésus-Christ conservent encore ces valeurs d'abnégation sur leur génération mais ils sont incapables de les transmettre à leurs descendants s'ils ne leur associent pas la Transcendance divine. Comment imaginer que les valeurs chrétiennes survivront au christianisme ? Sans transcendance divine, comment croire que l'argent, le sexe et le pouvoir ne retrouveront pas leur place primitive pour gouverner les hommes ?

Actuellement, l’Église catholique en Europe voit s'effondrer le nombre de ses vocations au célibat consacré et à la prêtrise. Les communautés nouvelles catholiques, inspirées des mouvements charismatiques protestants, voient encore surgir des vocations, mais en nombre insuffisant pour remplacer les anciennes générations de prêtres. En France, seuls les mouvements traditionalistes et intégristes - ceux qui célèbrent la liturgie selon le rite de saint Pie V- gardent des vocations religieuses au niveau qui était celui de l’Église catholique avant le concile Vatican II.

Mais tous les pays ne connaissent pas cette diminution des vocations. Globalement, le nombre de prêtres augmente dans le monde. Car s'il est exact que l'Europe se déchristianise, l’évangélisation de l'Asie et de l'Afrique se poursuit.
Bien au delà, au cœur même de pays traditionnellement musulmans, des hommes choisissent librement le Christ et quittent l'islam sans qu'aucun missionnaire ne soit présent, sans espérer le moindre soutien financier et au risque même de leur liberté et de leur vie. Dans tout le Maghreb, en Égypte, en Turquie, au Pakistan et même en Arabie saoudite, des musulmans deviennent chrétiens. Ils sont rares certes, mais ils existent bien et sont persécutés par la majorité musulmane.


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Les JMJ de Rio sur la plage de Copacabana en juillet 2013.

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:16

CHAPITRE 15 . LA DÉMOCRATIE : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?
De 1798 à nos jours.


15. 1. En 1798, Bonaparte prend l’Égypte. Les terres musulmanes sont envahies par les nations chrétiennes.
15. 2. La nahda.
15. 3. L'abolition de l'esclavage en Europe et les relations entre colonisation et évangélisation.
15. 4. L'abolition de l'esclavage en terre d'islam ?
15. 5. En 1856, l'empire ottoman abolit la dhimma... ce qui conduit à la disparition des dhimmi
.
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15. 6. L'Ahmadisme, ou l'invention d'un autre monothéisme pour résister au déclin de l'islam.
15. 7. Les mouvements réformateurs musulmans de l'Inde : démocratisation ou islamisation des institutions ?
15. 8. Le Bahaïsme.
15. 9. Au XIXe siècle, aux États-Unis, les courants adventistes.
5. 10. Le marxisme, une religion sans dieu ?
15. 11 . La Turquie devenue laïque met les islamistes au pouvoir après un siècle d'évolution.

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15. 12. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, ira-t-il jusqu'à suivre le fascisme ?
15. 13. L’Église et les grandes idéologies totalitaires. L’Église et la modernité.
15. 14. En 1948, Israël renaît.
15. 15. De 1948 à 1967, l'apogée du panarabisme. Le Dār al-Islām refuse tout ce qui est chrétien, succombera-t-il au
socialisme ?
15. 16. Les Frères musulmans.
15. 17. L'Europe cultive sa haine de ses origines chrétiennes.
15. 18 . L’Église catholique au XXe siècle, Vatican II.

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15. 19. À partir de 1970, et pour la première fois, des musulmans quittent volontairement le Dār al-Islām.
15. 20. Ni la révolution française, ni le fascisme, ni le socialisme n'ont tenu leurs promesses. L'islam serait-il la solution ?
15. 21. Entre 2011 et 2012 : Le printemps arabe.
15. 22. Le concordisme enfermera-t-il définitivement la science musulmane dans la médiocrité ?
15. 23. Grâce à la Taqīya, l'islam - sunnite ou chiite - n'évoluera pas.
15. 24. Les femmes du Dār al-Islām peuvent-elles être vecteurs d'une interprétation novatrice du Coran ?

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Dernière édition par Pierresuzanne le Dim 06 Avr 2014, 08:19, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:17

CHAPITRE 15 (FIN). LA DÉMOCRATIE  : JUSTICE ... ÉGALITÉ ET LIBERTÉ ?

De 1798 à nos jours.

15. 19. À partir de 1970, et pour la première fois, des musulmans quittent volontairement le Dār al-Islām.

Après la seconde guerre mondiale, tous les empires coloniaux se défont et rendent leur autonomie aux peuples colonisés.
Les Algériens sont passés de 600 000 en 1830, à 10 millions en 1960. Malgré les progrès médicaux et économiques qui accompagnaient la colonisation, ils ont refusé la tutelle française et ont conduit une guerre de décolonisation cruelle où les exactions ont été bilatérales.

À peine libérés de la colonisation, les anciens peuples colonisés viennent vivre en Europe. Une grande proportion est musulmane. C'est une nouveauté radicale. Traditionnellement, les musulmans refusent de vivre sous le gouvernement d'incroyants. Depuis 1000 ans, quand le Dār al-Islām recule, les musulmans sont incités à revenir en terre d'islam. Après la Reconquista, Ahmad al-Wanchari considère même qu'un gouvernement non-musulman tolérant est encore plus dangereux puisqu'il risque de favoriser l'apostasie : « Mieux vaut la tyrannie de l'Islam que la justice des chrétiens »*.

Par humanité, les européens acceptent très rapidement le regroupement familial. Initialement, ces immigrés étaient de simples transfuges économiques supposés repartir un jour chez eux. Ils deviennent maintenant chefs de famille en Europe. Ils y font souche et élèvent leurs enfants qui acquièrent facilement la nationalité de leur pays de naissance.


L'islam sunnite ne possède pas de clergé. Chaque père de famille est responsable des siens. En Europe, les chefs de famille s'organisent pour créer des lieux de prière.
Les immigrants musulmans font une interprétation pieuse de leur immigration : « Oui, ceux qui se manquent à eux-mêmes, les anges les achèvent en disant : « Quiconque émigre dans le sentier de Dieu trouvera sur terre mainte échappatoire et de l’espace. Et quiconque sort de la maison, émigrant vers Dieu et Son messager, et que la mort atteint, son salaire alors incombe à Dieu. Dieu demeure pardonneur, miséricordieux ? » (S. 4, 97).

Pour que leur départ du Dār al-Islām soit licite, les musulmans ont le devoir d'être fidèles, mais également de répandre l'islam par le moyen des conversions. Ils arrivent à point dans l'Europe déchristianisée et toujours victime de l'anticléricalisme marxiste. Ils séduisent de jeunes européens auxquels qui on a oublié de transmettre et d'enseigner la foi chrétienne. Le christianisme est fondé sur la bonté de Dieu et la liberté offerte par le Christ. Les musulmans affirment sans être contredits qu'Allah et Yahvé sont le même Dieu. Le Coran l'affirme (S. 29, 46) et cela fait preuve pour les musulmans, même si l’analyse des textes saints contredit ce dogme. En face d'eux, rares sont les chrétiens suffisamment instruits pour savoir les contredire. Rares sont ceux qui sont suffisamment libres intellectuellement pour ne pas confondre tolérance et relativisme. La loi matrimoniale reste néanmoins le vecteur le plus efficace de l'islamisation. Une musulmane ne peut épouser qu'un musulman et combien d'hommes, par amour, ont épousé l'islam en même temps que leur femme. Les enfants d'un musulman homme sont forcement musulmans, quelle que soit la religion de leur mère.
Vite acclimatés aux avantages de la liberté, les musulmans revendiquent de plus en plus de droits : de la nourriture hallal pour leurs enfants à la cantine, la construction de mosquées, la possibilité pour les filles de se voiler à l'école, la séparation des hommes et des femmes dans certains lieux, comme les piscines. La démocratie leur offre des droits. Dans la mesure où leurs revendications ne sont pas des entorses aux droits de l'homme (ou de la femme), ils sont écoutés. Les musulmans savent parfaitement utiliser les libertés offertes par la démocratie. Une question se pose néanmoins : iront-ils jusqu'à se servir des libertés démocratiques pour détruire la démocratie ?

Les Saoudiens et les habitants des pays du golfe sont confrontés au même choc culturel avec les immigrés philippins, pauvres et chrétiens, qui viennent travailler chez eux.
Mais les arabes du golfe musulmans ne reconnaissent à leurs immigrés aucun droit, ni social, ni religieux. Les contrats de travail de leurs immigrés se rapprochent de l’esclavage. Il est exigé qu’ils soient parrainés par un arabe musulman qui conserve leur passeport et les prive de salaire. Les législations de ces états arabes sont discriminatoires mais elles puisent leur légitimité dans le Coran. Les musulmans restent supérieurs aux non-musulmans. L'esclavage est licite. La liste des religions autorisées est fixée. Naturellement, aucune de nos démocraties n'imagine imiter l’archaïsme des pays du golfe. Mais l'injustice et la cruauté de l'islam dans les pays du golfe ne sont jamais rappelées quand il s'agit de proclamer l'innocuité de l'islam en Europe.

Les populations musulmanes européennes, qu'elles soient issues de immigration ou de conversions d'Européens, pourront-elles durablement supporter de n'être pas gouvernées par la charī'a ? Si les musulmans deviennent majoritaires, seront-ils occidentalisés ? Auront-ils adopté les concepts de séparation des pouvoirs et de laïcité ? Admettront-ils l'égalité de tous devant la loi ? Auront-ils renoncé à déterminer eux-mêmes la liste des religions autorisées ? Reconnaîtront-ils aux musulmans le droit de changer de religion, sans appliquer la condamnation à mort prescrite par le Coran (S. 4, 89) et la Tradition (Sālih Bukhārī, vol 9. I.84, numéro 57) ?

Les musulmans sauront-ils puiser dans l'interprétation du Coran des germes démocratiques en contradiction avec la lettre du livre saint ? Rejetteront-ils l'impérialisme du djihad armé prescrit par Allah (S. 4, 77) ? Considéreront-ils comme obsolète la dhimma, comme incohérente l'infériorité des femmes, comme archaïque l'esclavage, comme cruels les châtiments corporels, comme pervers les mutilations pour vol, comme délétère l'obscurantisme scientifique et comme injustifiée la supériorité des musulmans  ?
Si les musulmans deviennent majoritaires, aspireront-ils à islamiser les institutions d'Europe ... puis celles de l'Amérique ?

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Salman Rushdie fait scandale dans le monde musulman en se permettant d'écrire sur les versets sataniques
et suscite des manifestions, ici, à Téhéran (site Lemonde.fr).

* : Islam, p. 470, Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.

15. 20. Ni la révolution française, ni le fascisme, ni le socialisme n'ont tenu leurs promesses. L'islam serait-il la solution ?
L’incapacité de l’Islam à se critiquer et la certitude de sa supériorité sur les autres religions ont contribué à ce que les  musulmans, depuis le XIXe siècle, recherchent les clés du succès des occidentaux dans des doctrines non chrétiennes. Après s'être inspirés de la révolution française, très anticléricale, les musulmans ont été tentés par le nazisme, avant de sombrer dans la mouvance soviétique. De nos jours, la boucle est bouclée : seul l’islam serait « la Solution ».

Plusieurs courants spirituels musulmans appellent à la ré-islamisation du Dār al-Islām :
-Un représentant des Frères musulmans, ‘Abd al-Salam Faraj, le guide spirituel des assassins de Sadate, écrit : « Entamer le combat contre l’impérialisme ne serait ni glorieux ni utile, mais seulement une perte de temps. Nous devons concentrer nos efforts sur notre cause islamique, ce qui signifie d’abord et avant tout instaurer la loi divine dans notre propre pays et faire en sorte que la loi de Dieu y règne sans partage. Le premier terrain de lutte du djihad est, sans conteste, l’extirpation des leaders infidèles et leur remplacement par un ordre authentiquement islamique. De là viendra la victoire. ».
- Revenir à la stricte fidélité doctrinale islamique serait donc la solution à tous les problèmes du Dār al-Islam. Ce point de vue n'est pas que la conviction d'extrémistes prêts à passer à l'acte, mais trouve une expression politique réfléchie. Le 5 août 1990 au Caire, la conférence islamique qui représente 57 états musulmans proclame la déclaration des Droits de l’homme en islam. Article 24 : « Tous les droits et libertés énoncés dans la présente Déclaration sont soumis aux dispositions de la charī'a ». Article 25 : « La charī'a est l’unique référence pour l’explication ou l’interprétation de l’un quelconque des articles contenus dans la présente Déclaration. ». Dans cette déclaration des Droits de l’homme en islam, il n'est fait aucune mention de la liberté religieuse et en particulier aucune allusion à la possibilité pour les musulmans de quitter l’islam. Même si le sunnisme dit interpréter le Coran, seules les autorisations et les restrictions de la charī'a, puisées dans le texte coranique, demeurent licites et sources d'inspiration législative pour l'avenir.
- Le wahhabisme représente un autre de ces courants sunnites qui appelle au retour de l'islam, cette fois-ci de l'islam supposé « des origines ».
Le wahhabisme est servi par la richesse pétrolière de la péninsule arabique. Les techniques modernes de communication lui donnent les moyens de répandre sa conception de l'islam dans les pays récemment décolonisés. L'interprétation sunnite y perd actuellement du terrain face à la lecture littérale du Coran telle que la pratique les wahhabites.

Le chiisme va donner le premier l'exemple de l'expression politique de la piété musulmane. À partir de la révolution islamique iranienne de 1978 en Iran, l'oumma retrouve l'espoir de voir renaître des théocraties musulmanes. L'Ayatollah Khomeiny proclame : « L’Islam est politique ou il est rien ».

Tentés par la réislamisation du Dār al-Islām, deux courants politiques sunnites se développent.
Le premier appelle au djihad, à la guerre sainte armée, pour redonner le pouvoir à l'islam par la force ; le second aspire à la victoire politique par l'islamisation progressive des institutions.
- Ben Laden incarne le premier courant.
Il est un saoudien né dans une riche famille d'entrepreneurs. Il reçoit une formation technique et étudie l'islam wahhabite comme tous les jeunes saoudiens. En effet en Arabie saoudite, la théologie musulmane reste incluse dans le cursus de base de chaque étudiant.
L’invasion de l’Afghanistan par les soviétiques en 1979 discrédite le panarabisme d'inspiration socialiste. Ben Laden est chargé d'organiser l'envoi de volontaires en Afghanistan. Ironie de l'histoire, les américains encadrent et arment ces moudjahidin pour contrer les intérêts soviétiques. En 1989, après le retrait des soviétiques et la chute du mur de Berlin, Ben Laden se retrouve seul à la tête de ces anciens combattants. Il fonde alors Al-Qaida qui envoie des combattants soutenir les musulmans tchétchènes et yougoslaves dans l'ancien bloc de l'Est.

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Ossama ben Laden (interview de Hamid Mir, en 1997). Ben Laden a l'air d'être un brave homme, et peut-être l'est-il pour les siens. Il lit le
Coran littéralement, c'est sans doute tout. Les sunnites, eux, interprètent le Coran, pour en gommer les cruautés ; mais cela a transformé le
sunnisme en mythologie (Adam est un géant, Burāq un cheval aillé). Néanmoins, les sunnites persistent à proclamer le Coran incréé, ce
qui maintient dans leur perfection divine tous les archaïsmes coraniques, même s'ils ne les appliquent pas. Cette contradiction sunnite
explique que le wahhabisme gagne actuellement du terrain, maintenant que les musulmans savent lire et lisent donc le Coran.

Ben Laden voit dans la défaite soviétique une victoire musulmane, là où les occidentaux n'y avaient vu qu'une reconquête territoriale sur l'URSS. Ben Laden perçoit cet engagement militaire dans la continuation du combat engagé depuis toujours entre l'islam et le reste du monde. Pour lui, la victoire finale de l'islam par les armes ne fait aucun doute. Ben Laden écrit : « Dans la phase finale de la lutte en cours, le monde des infidèles s'est partagé entre deux superpuissances ; les États-Unis et l'Union Soviétique. Nous avons aujourd’hui détruit la plus dangereuse des deux. Nous n'aurons aucun mal à faire subir le même sort à ces Américains si délicats et si efféminés. » *. Ben Laden n'a pas compris le fonctionnement de la démocratie américaine : il prend pour de la faiblesse l'expression publique du débat parlementaire. Son jugement, si particulier soit-il, puise néanmoins son origine dans le Coran. Il est un musulman sincère et formé et quand il lance ses diatribes vers l'occident, il les argumente par des versets du Coran.

Mais, curieusement, cela semble incommoder les occidentaux que des musulmans puisent dans leur livre saint les motivations de leur violence. Même un chercheur de la qualité et de la rigueur intellectuelle de Bernard Lewis refuse ou omet de recopier les versets du Coran sur lesquels s'appuient les islamistes qui appellent au djihad. Dans son ouvrage Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, Bernard Lewis, interrompt la longue fatwa du Front islamique mondial en faveur du djihad contre les juifs et les croisés, par cet encart : « Citant quelques versets du Coran pour étayer leurs affirmations, ils poursuivent … » (*2).... puis Bernard Lewis continue en citant la fin de leur appel à tuer les américains au nom de Dieu. Bernard Lewis conclut ce passage de son livre par cette phrase « Cette déclaration et cette fatwa se terminent par une série de citations tirées des écritures musulmanes ». On aimerait bien lire ces citations, in extenso... Comme il est étrange de contempler ce refus de mettre en exergue l'origine coranique des maux musulmans ! Il conduit même un chercheur de la valeur de Bernard Lewis à dissimuler - autant que le permet son honnêteté intellectuelle - les racines coraniques des archaïsmes musulmans...

Car c'est bien dans le Coran que Ben Laden puise la certitude de vaincre par les armes. Il ne craint pas les américains : « Frappez-les, ils s'enfuiront en courant » (*1).
En 1991, lors de la guerre du golfe, Ben Laden rompt avec l'Arabie Saoudite qui autorise les américains à installer des bases sur son sol sacré. Il s'installe au Soudan d'où il organise plusieurs attentats désormais orientés contre les USA. En 1992, il attaque des soldats américains au Yémen venus pour l'opération Restore Hope en Somalie. En 1993, il organise un attentat contre le World Trade Center qui fait déjà six morts. En 1998, des attentats contre les ambassades américaines font 213 morts à Nairobi au Kenya et 11 morts en Tanzanie. À partir de 1998, Interpol le recherche pour terrorisme.

Le 11 septembre 2001, les attentats des Tours jumelles à New York, et du Pentagone à Washington sont revendiqués par Ben Laden.


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Quelques jeunes musulmans pieux se sont montrés embarrassés par cet attentat, au point de douter qu'il soit de la responsabilité
d'al-Qaïda. Selon certains, soit l'attentat n'aurait même jamais eu lieu (!!), soit il aurait été organisé par
les américains eux-mêmes (!!!) . On voit jusqu'au peut mener la difficulté à l'auto-critique.

Ces attentats marquent la rupture. La réaction des américains n'a pas été prévue par al-Qaida. Les occidentaux envahissent facilement l’Afghanistan. Ben Laden y avait trouvé refuge depuis que les Talibans tiennent le pays. Il doit fuir au Pakistan.

À partir du 11 septembre 2001, l’islamisme armé de Ben Laden montre ses limites. Son jugement politique, né de ses convictions religieuses, a été pris en défaut. Il semble bien que le djihad armé, s'il entraîne des nuisances, ne permettra pas à l'islam de prendre le pouvoir. La domination occidentale dans les engagements conventionnels est trop importante. Avec l’invasion américaine en Irak, les musulmans vivent la réaction occidentale comme un impérialisme insupportable.

L’islamisme politique rend le relais. Il forme le second mouvement qui revendique l'islamisation, mais cette fois en employant les moyens légaux autorisés par leurs adversaires. Il s'agit de défendre la visibilité de l'islam, sa représentation politique, la conviction de sa victoire inéluctable, mais sans l'usage des armes. Partout, les jeunes filles revendiquent le port du voile comme symbole identitaire. Les partis islamiques issus des Frères musulmans retrouvent une audience politique.

Le 1er Mai 2011, Ben Laden est débusqué et exécuté par un commando américain. Les forces spéciales américaines interviennent en plein cœur du Pakistan, sans l'aide des autorités pakistanaises jugées peu fiables.

* : Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, *1 : p. 213 / *2 : p. 22 ; Bernard Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.

15. 21. Entre 2011 et 2012 : Le printemps arabe.

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Manifestation à Bayda, en Libye, le 22 juillet 2011.

La période post coloniale n'a pas tenu ses promesses. Dictatures, conflits entre États arabes, question palestinienne, difficultés économiques, le monde arabe croule sous les difficultés.

Avec la décolonisation, les partis laïcs inspirés des parti Baas ont gagné le pouvoir. En 1959, la constitution tunisienne garantit l'égalité des sexes. Les filles sont scolarisées et viennent dévoilées à l'école. En 1964, Bourguiba boit un jus de fruit à la terrasse d'un café en plein Ramadan. Il s'agit pour lui de limiter les effets néfastes du Ramadan sur l'économie. Mais déjà on sent la limite de ce comportement laïc, car c'est au nom du « djihad économique » - en détournant un concept religieux - qu'il conseille ne plus jeûner pendant le Ramadan.

La fin de la colonisation entraîne un retour à la culture arabe. L'exemple de l'Algérie est significatif. Le FIS au pouvoir souhaite faire disparaître le français de l'éducation nationale et le remplace par l'arabe. Il accueille les Frères musulmans maltraités en Égypte. L'islamisation suit l'arabisation. Dans, un premier temps le FIS tente un compromis avec une composante sociale algérienne devenue de plus en plus religieuse. Il islamise ses institutions. En 1984, le code de la famille entérine la tutelle perpétuelle des femmes envers leur wali, leur référent masculin. En 1992, les islamistes algériens gagnent les élections. Le gouvernement en place s'oppose à l'instauration d'un état islamique. Une guerre civile en résulte, qui est responsable de 200 000 morts. Dans un pays riche de son pétrole, le peuple ne vit plus que de trafics ou de pensions, mettant tout son espoir dans la perspective d'une immigration hors d’Algérie. Les lois sur le regroupement familial édictées en Europe et particulièrement en France, demeurent son plus grand espoir.
En 2001, l'Algérie vote l'article 144 bis 2 : « quiconque offense le Prophète [...] et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l'islam, que ce soit par voie d'écrit, de dessin, de déclaration ou tout autre moyen » se voit menacé de trois à cinq ans d'emprisonnement et d'une amende de 50 000 à 100 000 dinars (500 à 1 000 euros). Le mois du Ramadan cristallise la répression religieuse. Ceux qui sont pris en train de manger, de boire ou de fumer avant le coucher du soleil sont traînés devant les tribunaux. Lors de ces procès, certains se proclament chrétiens et ne sont relaxés qu'en raison de la médiatisation de leur affaire. L'Algérie du XXIe siècle, après 50 ans de décolonisation, évolue vers islamisation et l'intolérance religieuse. En grande Kabylie, les évangélistes ont gagné des convertis : leurs églises sont fermées et interdites. Les néo-chrétiens algériens sont persécutés.

Au Maroc, l'article 222 du code pénal prévoit que « celui qui, notoirement connu pour son appartenance à la religion musulmane, rompt ostensiblement le jeûne dans un lieu public pendant le temps du ramadan, sans motif admis par cette religion », est puni de un à six mois de prison. En 2009, une page Facebook invitant à un pique-nique de « dé-jeûneurs » en période de Ramadan, conduit à des arrestations. Après de longs interrogatoires, ceux qui avaient incité à ne pas respecter le jeûne du Ramadan sont néanmoins relaxés. En 2013, un orphelinat près de Fès, accueillant 33 enfants marocains abandonnés, est fermé au seul prétexte qu'il est tenu par des chrétiens. Il est vrai que certains étaient des marocains convertis. Le personnel étranger est alors expulsé et les enfants sont abandonnés une seconde fois. Le gouvernement marocain se voit contraint de donner des cautions aux islamistes. La crainte que la liberté religieuse conduise une frange de musulmans vers le christianisme encourage la répression.


En 2011, débute un vaste mouvement de révolte arabe motivé par le désir de liberté, de justice sociale et d'alternance politique. Le Printemps arabe touche tout le Dār al-islam. Avec une certaine naïveté, les penseurs occidentaux proclament qu'il faut faire confiance aux peuples arabes et que rien n'interdit qu'ils accèdent eux-aussi à la démocratie. Ceux qui expriment quelques doutes sont taxés d'islamophobie et de néocolonialisme larvé. Les premiers semblent ignorer que les concepts démocratiques de liberté et d'égalité n'appartiennent pas à la charī'a. Les seconds n'osent pas, ou ne savent pas, rappeler les affirmations coraniques pour justifier leur doute.
En premier, les Tunisiens se révoltent contre la misère entretenue par la corruption du régime. Rapidement, ils abattent le pouvoir de Ben Ali. Aux élections suivantes, ils donnent le pouvoir au parti islamique Ennahdha.

Toute une série de questions se posent. En Tunisie, les femmes avaient acquis des droits uniques dans le monde arabe. Vont-elles pouvoir conserver ces droits ? Une des grandes inégalités musulmanes - proclamée comme d'origine divine en raison de son origine coranique – va-t-elle disparaître : les femmes vont-elles devenir les égales des hommes ? Les premiers mois du nouveau régime tunisien permettent d'en douter. En novembre 2012, une jeune femme, surprise avec son petit ami dans une voiture, est violée par des policiers. Elle porte plainte ... mais c'est elle qui passe en jugement pour indécence.

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Manifestation de femmes en Tunisie, en 2013 : révolution volée, femmes violées, petites-filles voilées.

La liberté religieuse est-elle possible dans une théocratie musulmane ? Avec l'arrivée au pouvoir du parti Ennahdha, les café et restaurants sont fortement incités à rester fermer pendant le mois du Ramadan. Même les restaurants touristiques répugnent à servir les non-musulmans étrangers. Des associations proclamées « défenseur de la piété musulmane » – telle Al-Jamia al-Wassatia Li Tawia Wal Islah (Association centriste de sensibilisation et de réforme)- incitent le gouvernement à retirer leur licence aux établissements ouverts le jour pendant le Ramadan. Elles conseillent à ceux qui ne veulent pas jeûner pendant le Ramadan de le faire discrètement pour ne par « provoquer les salafistes ». Deux ans après la révolution, l'économie tunisienne est en récession. Les touristes européens fuient la Tunisie.

En 2011, les égyptiens, musulmans et coptes, s'allient pour renverser Moubarak. Les élections qui suivent donnent la victoire aux Frères musulmans.

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Place Tahrir au Caire, lors de la révolution égyptienne de 2011.

Les coptes auront-ils la liberté de culte sans craindre les attentats dans les églises ? Un an après la prise de pouvoir par les Frères musulmans, les églises sont attaquées et des chrétiens assassinés.
Dans l’Égypte nouvelle, les musulmans eux-mêmes auront-ils le droit de ne plus pratiquer l'islam ? Dès les premières semaines de la révolution égyptienne, des femmes dévoilées sont agressées, voire violées. La liberté religieuse pour les musulmans sera-t-elle un jour possible ?

En 2011, la guerre civile débute en Syrie. On voit les démocrates défiler pacifiquement contre Assad. Rapidement, la révolution évolue vers la guerre civile et s'organise sur une opposition religieuse. La guerre oppose les sunnites aux autres religions, chiite, alaouite et chrétienne réunies autour du clan Assad. Après deux ans de conflits, l'opposition à Bachar el Assad est devenue armée et islamisée. Si cette opposition à Bachar el Assad gagnait, y aurait-t-il une place pour le pluralisme religieux en Syrie ?

En Libye, Khadafi  a martyrisé son peuple. Il a répandu le terrorisme hors des frontières du pays. En 2011, le peuple libyen se soulève. Mandatés par l'ONU, la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et la Norvège soutiennent par les armes les rebelles libyens de Benghazi pour les protéger des projets d'extermination du dictateur. Le 20 octobre 2011, Khadafi est sommairement exécuté par des rebelles libyens. Les premières élections libres portent au pouvoir une coalition tribale qui dit vouloir s'inspirer de la charī'a. Pour l'instant, le pays est soumis à l'anarchie des tribus. Peut-il y avoir de gouvernement stable dans un pays arabe, qui ne soit, ni une dictature militaire, ni une théocratie ?

Certains intellectuels occidentaux pensaient que l'exercice du pouvoir aiderait les partis religieux musulmans à abandonner l'idéologie pour le pragmatisme. Mais, ces religieux sont-ils assez mûrs pour créer des états démocratiques ? Peuvent-il interpréter la charī'a pour la rendre démocratique ? Avec toujours cette lancinante interrogation : l'islam, à l’intérieur du cadre du Coran incréé, permet-il une évolution démocratique ? Et la seconde question : les islamistes dans le cadre de leur foi souhaitent-ils réellement la démocratie ? En Tunisie et en Égypte, les Frères musulmans sont arrivés au pouvoir par les urnes. Après moins d'un an, la révolution égyptienne du 3 juillet 2013 semble bien démontrer que cette volonté démocratique n'existe pas. Promulguée en décembre 2012, la nouvelle constitution égyptienne tentait de réduire les libertés démocratiques en proclamant la charī'a comme fondement de sa législation. Le peuple s'est lassé en moins d'un an d'un tel programme, d'autant que les Frères musulmans pratiquent à grande échelle le clientélisme. Après un an de pouvoir pourtant légitimement acquis, les Frères sont chassés par l'armée en juillet 2013. En Tunisie, le parti islamique est toujours au pouvoir, mais l'évolution vers une islamisation contrainte des comportements sociaux laisse mal augurer de ses capacités à se démocratiser. La proclamation de légalité des sexes par le parlement tunisien le 6 janvier 2014 rassure les plus naïfs. Mais l'islam reste la religion d'état en Tunisie, selon l'article 1 de la constitution. Comment la liberté de conscience – pourtant proclamée article 6 - pourra-t-elle réellement garantir la liberté religieuse aux musulmans alors que l'islam est religion d'état ?

Après avoir testé les apports de la révolution française, puis du nazisme puis du socialisme, il reste aux pays musulmans à retrouver des ressorts démocratiques dans leur propre histoire. Puisées dans la Tradition, la règle du consensus et de la consultation des élites et la possibilité théorique du multipartisme offrent autant de pistes vers la démocratie. Aux musulmans d'être maîtres de leur destin ! Mais, ce travail d'interprétation pour aboutir à la liberté, est-il possible en préservant la conviction que le Coran est incréé donc parfait ?

En effet, la démocratie dans le Dār al-Islām semble bien n'être qu'une illusion si les grandes inégalités proclamées par le Coran – celles des femmes, des non musulmans et des esclaves -  ne sont pas abolies et si les libertés individuelles, y compris celles des musulmans, ne sont pas reconnues. Tous ces archaïsmes se trouvent effectivement légitimés par leur promulgation coranique.

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L'islam est-il compatible avec la démocratie ?

15. 22. Le concordisme enfermera-t-il définitivement la science musulmane dans la médiocrité ?

En 1972, le Dr. Maurice Bucaille devient le médecin du roi Fayçal d'Arabie. Ses honoraires l'ont-ils influencé ? Est-il devenu musulman ? Il ne parle jamais de ses convictions religieuses, mais, en 1976, il publie un livre, La Bible, le Coran et la science qui est une parfaite illustration du concordisme musulman. Il y affirme qu'il n'y a aucune erreur dans le Coran. La répétition de cette affirmation semble devoir faire preuve puisque les démonstrations qu'il offre sont spécieuses. Par exemple, il se montre plus exigeant envers la Bible qu'envers le Coran. Ainsi, le récit de la création en six jours serait la preuve que la Bible n'a pas été inspirée par Dieu (*1). À l'inverse, il considère que la création en six jours du Coran est une licence poétique guidée par le souci de la rendre accessible aux bédouins (*2).
Cette façon de raisonner serait suffisante pour disqualifier tout son livre, mais Maurice Bucaille complète sa démonstration en choisissant soigneusement les versets qu'il commente et en oubliant ceux qui posent problème. Ainsi, un verset du Coran serait-il d'une surprenante prescience. Il révélerait que l'univers est en expansion. L'université Al-alzar du Caire confirme cette interprétation : « Le ciel nous l'avons construit renforcé. En vérité nous l'étendons. » (S. 51, 47). Le mot traduit par le verbe « étendre » est le verbe « awsaea » en arabe, qui signifie élargir, rendre plus grand, mais aussi étendre (*3). Le Coran aurait donc annoncé un univers en expansion... En fait, le Coran décrit la terre et le ciel ... comme une tente de bédouin. Le ciel est la toile de tente ... étendue au dessus du sol formé d'un tapis, lui aussi … « déroulé » pour former le sol de la tente. Les montagnes servent de piquets : « Quant à la terre, Nous l'avons étendue et y avons jeté les montagnes. » (S. 15 ; 19-21 ). Mais ici, le Dr Maurice Bucaille n'en conclut évidement pas que la terre est en expansion (*4).

Les musulmans sont prisonniers de la vérité coranique enclose en elle-même. Ils sont incapables de laisser errer leur imagination pour poser des hypothèses scientifiques novatrices qui seraient en contradiction avec la lettre du Coran. Ensuite, mis devant les évidences des découvertes faites par d'autres, ils épuisent leur talent à démontrer la parfaite concordance du Coran avec les découvertes scientifiques. En fait, Maurice Bucaille ne démontre pas l'absolue véracité du Coran, mais il donne un témoignage impressionnant des contorsions intellectuelles auxquelles sont obligés les musulmans pour rester fidèles en la conviction que le Coran est « incréé », donc parfait. Le livre de Maurice Bucaille permet de comprendre pourquoi les musulmans n'ont pas cherché l'Amérique, pourquoi ils n'ont pas compris que la terre tournait autour du soleil et pourquoi ils ont refusé la démocratie. Ils ne savent qu'interpréter le Coran après coup, pour le faire correspondre indéfiniment aux innovations, au progrès et aux découvertes des autres.

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Les splendides façades plates des medersas de Samarcande se font face : les bâtiments qu'elles précèdent semblent sans volume.
L'architecture symbolise l’inconscient des civilisations. Ici, il n'existe qu'une seule direction, une seule vérité et aucun
volume pour se retourner. Certains penseurs musulmans nomment cette vision monolithique : la
métaphysique du UN. Elle ne prédisposerait pas les musulmans au pluralisme.

Par ailleurs, l'étude du Coran porteur d'une vérité globalisante, ne suffit pas à faire vivre intellectuellement un pays. Pour évoluer, les pays musulmans ne peuvent pas se contenter des leviers économiques reconnus habituellement comme les plus prestigieux : le commerce (S. 2, 275) et la guerre sainte (S. 14, 13). Pour les populations, l'ascension dans la hiérarchie de l'état au plus près du pouvoir religieux, ne peut plus être la seule manière de réussir. Il faudra pour cela donner au travail manuel et à l’innovation technologique la place qui leur revient. La création d'entreprises indépendantes des états islamiques et capables de produire des biens et des services exportables, doit pouvoir exprimer la réussite individuelle ou collective. En ce début du XXIe siècle, seuls les états arabes qui ont tenté de se laïciser en laissant au pouvoir des hommes issus de mouvements non religieux, ont mis en place une instruction publique digne de ce nom. Ils ont tous été balayés par le Printemps arabe. Seuls parmi les pays musulmans gouvernés par des partis religieux, la Turquie et l’Iran peuvent se prévaloir d'un bon niveau d'instruction. La Turquie bénéficie d'un taux de croissance élevé basé sur une augmentation de sa production agricole et industrielle. Mais, ni la Turquie, ni l'Iran n'ont offert la liberté à leurs citoyens et en particulier la liberté religieuse. Ces citoyens enrichis et culturellement autonomes accepteront-ils éternellement l'ordre moral et l'orthopraxie imposée par l'état musulman ?

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La Kaaba à la Mecque est présentée comme le centre du monde
(
Tarih-i Hind-i Garbi, Turquie, 1650 ; Leiden University Library).

Les juifs représentent moins de 1% de la population mondiale : ils recueillent plus de 20% des prix Nobel en sciences dures (physique, chimie, médecine). Les musulmans sont plus de 15% de la population mondiale, ils ont reçu moins de 0,2% des Prix Nobel en sciences. En fait, le Dār al-Islām n'a donné qu'un seul Prix Nobel à l'humanité, un prix de chimie en 1999, décerné à Ahmed Hassan Zewail (né en 1946), un chimiste formé aux États-Unis où il travaille toujours.
Même en retenant des critères moins élitistes que les prix Nobel, la rareté des brevets musulmans démontre la pauvreté des sciences musulmanes. Israël dépose un nombre considérable de brevets : 7652 brevets entre 1980 et 2000, soit un brevet pour 900 habitants **. La Corée, terre bouddhiste en voie de christianisation, a déposé sur la même période 16328 brevets, soit un brevet pour 3000 habitants **. Dans le même temps, les pays arabes (Arabie Saoudite, Égypte, Koweït, Émirats arabes unis, Syrie et Jordanie) ont déposé 367 brevets, soit un brevet pour 365 000 habitants **. Ni la colonisation, ni la fondation d'Israël n'expliquent cet écart. En effet, tous les peuples ont été tour à tour victimes de différentes façons, mais tous ne sont pas entrés en déclin. Les juifs ont subi la Shoah et ils forment la communauté la plus innovante en science. Le Japon a reçu deux bombes atomiques et a vu sa religion ancestrale disparaître : leur empereur a été contraint de renoncer à sa divinité après la défaite de 1945. Le Japon est régulièrement balayé par des tsunamis, ravagé par des tremblements de terre et il est dépourvu de richesses naturelles. Il représente néanmoins la troisième économie mondiale.

Les hommes sont tous les mêmes, seules les différences entre les cultures expliquent les écarts scientifiques et technologiques. Les juifs et les chrétiens croient en un Dieu bon qui leur a laissé la responsabilité de la terre et ils adhérent à une vérité ouverte : la loi orale de Moïse pour les juifs et le Christ pour les chrétiens. Ils ont inventé les sciences exactes et la démocratie. Les musulmans sont les esclaves d'un Dieu maître du bien comme du mal et ils se soumettent dans le fatalisme à une vérité définie, fixée et éternelle : le Coran.

Et ce triste constat s’applique aux sunnites qui interprètent pourtant le Coran.... Quant aux wahhabites, ils ont renoncé à l'interprétation du Coran et l'applique littéralement.

* : La Bible, le Coran et la science, les écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes, *1 : p. 71 / *2 : p. 240-242 / *3: p. 291 /*4 : p. 299 / Maurice Bucaille. Pocket, 1998.
** : Free at Last ? The Arab World in the Twenty-first Century, Bernard Lewis, mars/avril 2009, p. 82, Foreign Affairs.

15. 23. Grâce à la Taqīya, l'islam - sunnite ou chiite - n'évoluera pas.

La Taqīya est la crainte de Dieu, la sainteté et la circonspection. Il s'agit d'une dissimulation licite, autorisée aux musulmans par la charī'a en vue de la victoire finale de l'islam. Les origines de la Taqīya se trouvent dans le Coran : « Celui qui renie Dieu après avoir cru, — non pas celui qui subit une contrainte et dont le cœur reste paisible dans la foi— celui qui, délibérément, ouvre son cœur à l’incrédulité : la colère de Dieu est sur lui et un terrible châtiment l’atteindra. » (S. 16, 106). Ce verset autorise une pratique extérieure non musulmane en cas de persécution ou de difficulté. Si le croyant garde son « cœur … paisible dans la foi », la colère de Dieu l'épargne. « Laisse-les dans leur égarement pour un certain temps. » (S. 23, 54) dit un autre verset qui suggère que les méchants sont trompés par la ruse d'Allah qui les conduit par l'octroi de bienfaits à l'illusion qu'ils sont sauvés. La ruse devient donc autorisée aux musulmans à l'imitation de celle d'Allah.
La Taqīya est née des difficultés de l'oumma. Dès le VIIe siècle, les courants minoritaires des kharidjites et des chiites y eurent recours pour se défendre contre la majorité sunnite. La jurisprudence réglementant la Taqīya date de ce moment.

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Abu Zaïd simule la boiterie pour tromper son auditoire (les Makamat de Hariri, par Yahyā-al-Wāsitī, Syrie, 1237 ; BnF). Toutes
les cultures ont imaginé des héros à la moralité douteuse, mais qui séduisent par leur malice. La Taqīya est, elle, suggérée
par le Coran et confirmée par la Tradition.
(C'est avec un certain plaisir, que je retrouve une dernière fois Abu Zaïd...).

De nos jours, seuls quelques rares occidentaux avertis connaissent la Taqīya et craignent ses effets pour l'avenir de notre Europe déchristianisée. Leur crainte est sans doute légitime, mais il est probable que ce soient les musulmans qui en demeurent les premières victimes.

En Europe, la Taqīya a retrouvé un nouveau terrain d'expression au contact des populations autochtones peu instruites du fait religieux.
Ainsi, les immigrés musulmans en Europe retrouvent-ils avec fierté les versets mecquois tolérants :

- Les convertis ou les musulmans de souche proclament fièrement les versets qui reconnaissent la liberté religieuse: « Pas de contrainte dans la religion, car le bon chemin se distingue de l’errance. » (S. 2, 257). Ils prêchent un Dieu qui ne serait que bonté et bienfaisance : « - Dis : « Non, Dieu ne commande pas la turpitude. Direz-vous contre Dieu ce que vous ne savez pas ? » (S. 7. 28).
- Les monothéistes autres que l'islam seraient respectés selon la prescription coranique. Pourquoi les européens craindraient-ils l'islam ? « Oui, ceux qui ont cru et ceux qui se sont judaïsés, et les Nazaréens, et les Sabéens, quiconque a cru en Dieu et au Jour dernier et fait œuvre bonne, pour ceux-là, leur récompense est auprès de leur Seigneur. Sur eux, nulle crainte, et point ne seront affligés. » (S. 2, 62). On passe sous silence la multitude des autres religions qui restent interdites, l'athéisme inclus, mais les chrétiens et les juifs occidentaux peuvent être rassurés.
- Le savoir, la connaissance et l'étude sont conseillés : « Accepte ce qu'on t'offre de raisonnable, commande ce qui est convenable et éloigne-toi des ignorants. » (S. 7, 199).
Les musulmans européens, qui prêchent cette conception de l'islam humaniste et ouverte, sont sincères et ils trouvent facilement à s'exprimer dans les média car ils rencontrent le désir des politiques d'inventer, de promouvoir et d'officialiser un islam compatible avec les valeurs démocratiques.
Mais un doute subsiste....  
Cet islam démocratique modifiera-t-il durablement l'interprétation du Coran ? Ou bien ne sera-t-il pas le moyen d'islamiser les occidentaux, naïfs, ignorants et déchristianisées … avant de retrouver le strict islam de la fin de la période médinoise.

Dernièrement à la télévision française, sur une grande chaîne publique, on a vu un exemple typique de Taqīya. Lors du congrès de l'UOIF du 27 mars au 1er avril 2013 à Paris, trois concepts ont été mis en avant pour défendre l'idée que l'islam était compatible avec la démocratie. Il s'agissait de réfléchir aux concepts de paix, de justice et de dignité et de démontrer à quel point ces valeurs étaient islamiques. L'émission « Vivre l'islam » diffusé dans le cadre de l’émission « Des chemins de la foi » sur la chaîne publique France 2, le 28 avril 2013, se fit le relais de cette entreprise de séduction. De jeunes étudiants musulmans, garçons et filles, expliquaient simplement à quel point ils se sentaient à l'aise dans la république française qui leur avait donné leur nationalité et dans ces concepts musulmans de paix, de justice et de dignité. Tout le monde ne pouvait qu'être d'accord, et l'auditeur français moyen, de bonne foi, ouvert et bienveillant, celui qui regarde le Jour du Seigneur, ne pouvait qu'être convaincu par la parfaite compatibilité démocratique de l'islam. Mais deux concepts avaient été soigneusement oubliés : ceux d'égalité et de liberté. Ces deux concepts font pourtant partie des obligations de bases de la démocratie ... mais ils sont incompatibles avec l'islam. Quand on entend les responsables de l'UOIF, on perçoit à quel point « L'islam de France » est un leurre. Leur oubli des principes de liberté et d'égalité démontre que leur islam ne s'est pas adapté et qu'il n'en a pas l’intention.

Mais cette dissimulation n'est même pas à reprocher aux musulmans. En effet, ils n'ont en général pas l’intention de tromper consciemment les non-musulmans. Cependant, dès que l'un d'eux revendique les valeurs tolérantes de l'islam, tout en persistant à proclamer le Coran incréé, il pratique la Taqīya, même s'il ne le sait pas.

En effet, dès que la piété musulmane met au pouvoir un gouvernement islamique, l'entropie naturelle du sunnisme ramène invinciblement au premier plan les versets les plus intolérants. Et ceci pour une raison très simple : ce sont les seuls qui soient légaux, valides et légitimes.
En effet, tous les versets tolérants ont été abrogés par les versets intolérants qui sont les plus tardifs. « Si Nous abrogeons un quelconque verset ou que Nous le fassions oublier, Nous en apportons un meilleur, ou un équivalent. Ne sais-tu pas que vraiment Dieu est capable de tout ? » (S. 2, 106).

Une fois la théocratie instaurée, ceux qui refusent la conversion à l'islam peuvent être maltraités et contraints. En effet, le  Coran - livre parfait car incréé - prescrit : « Lorsque vous rencontrez les incrédules, frappez-les à la nuque jusqu’à ce que vous les ayez abattus : liez-les alors fortement ; puis vous choisirez entre leur libération et leur rançon afin que cesse la guerre. » (S. 47, 4). Effectivement, de nos jours, les non-musulmans sont persécutés dans tous les pays musulmans. Ils subissent des attentats, des discriminations et sont chassés de leurs terres bimillénaires. « Ô vous qui croyez ! Combattez ceux des incrédules qui sont auprès de vous. Qu’ils vous trouvent durs. » (S. 9, 123).
- Désormais, ceux qui quittent l'islam – qui « tournent le dos » - sont menacés de mort : « Ne prenez donc pas d'amis chez eux, jusqu'à ce qu'ils émigrent dans le sentier de Dieu. Mais s'ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez-les où que vous les trouviez. » (S. 4, 89). La seule liberté religieuse qui existe dans le Dār al-Islām, est la liberté de devenir musulman. Les musulmans n'ont pas le droit de quitter leur religion.
- Allah retrouve son rôle de Maître des enfers : il suscite les criminels. « Et c’est ainsi que Nous avons placé, dans toute cité, de grands criminels pour y exercer leurs intrigues. » (S. 6, 123). Le fatalisme se referme sur l'islam triomphant avec la conviction qu'Allah est maître de tout, du bien comme du mal.
- Le refus de l'objectivité scientifique et des réalités historiques redevient le meilleur allié du conformisme musulman. « Ô vous qui croyez, n’interrogez pas sur les choses dont le sens, s’il vous était divulgué, pourrait vous causer de la peine. Un peuple avant vous avait réclamé ces choses, mais ensuite il devient infidèle à cause d’elles. » (S. 5, 101-102).

Quand l'islam politique prend le pouvoir légitimement, la Taqīya, la dissimulation, n'est plus alors nécessaire, mais il est trop tard. L'évolution de la Turquie dite laïque et moderne d'Atatürk en est un frappant exemple. Les émeutes réprimées dans le sang à Istanbul et Ankara en été 2013, démontrent que les aspirations démocratiques et laïques du peuple ne sont plus suffisantes pour revenir vers la tolérance, une fois que l'islam politique a pris le pouvoir. La répression sanglante des manifestations iraniennes de 2008 en est un autre triste exemple et combien probant. Combien d'années faudra-t-il aux iraniens pour se débarrasser de leur dictature religieuse ? Quant à l'évolution des gouvernements des Frères musulmans tunisiens et égyptiens, le choix qu'ils ont fait de la charī'a comme source d'inspiration législative leur a fait perdre rapidement tout soutien populaire. Mais, à moins d'une réaction violente, ils restent au pouvoir...
En effet, les versets intolérants du Coran, les derniers récités, sont les seuls légitimes. Et cela n'est pas réformable à moins de renoncer au fantasme du Coran incréé.
Cette croyance dans le Coran incréé reste, en effet, le dogme fondateur des musulmans, y compris des sunnites les plus modérés, ceux qui pratiquent une interprétation moderne du Coran.


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Procession triomphale à la fin du Ramadan (Makamat de Hariri,Yahyā-ibn-Mahmūd-al-Wāsitī, XIIIe siècle, Bagdad ; BnF).
Le triomphe de l'islam devrait donc survenir inéluctablement, sans que jamais aucune réforme de fond ne soit utile...

15. 24. Les femmes du Dār al-Islām peuvent-elles être vecteurs d'une interprétation novatrice du Coran ?

Convaincus de détenir la vérité, les musulmans sont réticents à accepter des vérités qui viennent d'ailleurs. Les femmes musulmanes peuvent-elles jouer un rôle dans une nouvelle interprétation de l'islam ? Depuis six siècles, l'ignorance et la pauvreté ont fait perdre à la civilisation musulmane sa place d'exception. La colonisation, puis les régimes autocratiques ont ôté tout pouvoir au peuple. Atteints dans leur fierté nationale, les hommes sont moins enclins à perdre leur suprématie domestique. La recouvrance de leur autonomie politique - si l’émergence de véritables démocraties musulmanes est possible - , leur permettra-t-elle d'accepter de partager le pouvoir avec leur épouse ? Les femmes pourront-elles enfin jouir d'une égalité des droits. Pourront-elles travailler, se marier ou divorcer en toute liberté ?

Il faudrait pour cela interpréter différemment le Coran qui établit l'infériorité des femmes (S. 4, 34), exige leur soumission face à leur mari (S. 2, 228), préconise leur enfermement (S. 33, 33) et ordonne qu'elles se dissimulent pour mériter le respect (S. 24, 31). Car c'est bien dans le Coran que naissent tous les archaïsmes sociologiques de l'islam.
En effet, bien des musulmans européens – et en particulier les musulmanes européennes - ignorent que leur infériorité et leur soumission envers les hommes sont entérinées par le Coran. Les femmes d'origine européenne converties à l'islam ou simplement musulmanes de souche mais éduquées en Europe, proclament leur égalité avec les hommes et revendiquent la seule soumission à Allah dont elles sont prêtes à témoigner par le port d'un voile inconfortable. Elles ont oublié que la liberté, l'égalité, le droit de s'exprimer, d'étudier et de choisir leur époux, ne leur sont parvenus que par la chrétienté. Par leurs vêtements ostentatoires, elles expriment ainsi au quotidien les revendications politiques de leurs frères. Mais cette soumission acceptée n'est-elle pas risquée ? N'est-elle pas aisée à supporter que parce qu'elle est vécue en démocratie, système qui protège les droits individuels ? Leur lecture égalitaire du Coran semble néanmoins rejoindre celle de penseurs musulmans.
Un psychanalyste tunisien, Fethi Benslama, réclame l'égalité totale des hommes et des femmes et la laïcité stricte, puisées dans une nouvelle interprétation du Coran (Déclaration d’insoumission, Flammarion). Mais, Fethi Benslama reconnaît que seuls des musulmans pieux peuvent interpréter différemment le Coran. Il affirme que ceux qui se placent en dehors de la norme sunnite seront sans légitimité et il comprend qu'ils seront sans influence sur les musulmans. En cela, il laisse transparaître les limites de l'évolution possible pour le sunnisme orthodoxe. Fethi Benslama reste conditionné par une des grandes inégalités présupposées par le Coran, celle des musulmans pieux censés être supérieurs à tous, musulmans ordinaires compris (S. 39, 9). Ne parvenant pas à s'affranchir des affirmations coraniques, il est donc prisonnier de la vision close du Coran incréé. On voit mal comment Fethi Benslama pourrait légitimer l'abolition d'une autre grande inégalité prescrite par le Coran, celle des femmes. Son rêve d'égalité, de laïcité et de liberté semble bien sans avenir puisqu'il est en contradiction avec son Texte saint supposé parfait et incréé et dont il reconnaît par ailleurs la légitimité.

D'autres intellectuels musulmans s'essaient à une interprétation du Coran radicalement différente. Nasr Hamid Abou Zeïd et Rachid Benzine sont musulmans. Ils sont donc convaincus que le Coran est d'inspiration divine. Ils ne doutent pas non plus que Mohamed ait été prophète, mais ils pensent que seule l'inspiration du Coran est divine. Sa mise par écrit ne serait qu'humaine. Les archaïsmes du Coran proviendraient de la sociologie du VIIe siècle. Ainsi l'infériorité des femmes témoignerait-elle de la sociologie bédouine et non de la volonté de Dieu.

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Une femme rencontre un mongol (al-tavārīḫ Gami, par Rašid al-Dīn, manuscrit persan, 1430 ; BnF). Les mongols étaient
devenus musulmans, mais ils avaient gardé leurs traditions juridiques et ne se sont pas inspiré de la charī'a. Pour
les états à majorité musulmane, y-a-t-il une possibilité pour légiférer durablement en dehors de la charī'a ?

Rachid Benzine imagine retrouver ainsi la foi en un Dieu Très Grand et Très Miséricordieux après avoir purifié le Coran de ses scories humaines et de ses archaïsmes. Rachid Benzine espère sortir l’islam de la loi morale et de la peur. Il parvient d'ailleurs à admettre la réalité de cette terreur qui soumet et contraint chaque nouvelle génération de musulmans. Le Coran redeviendrait un livre écrit par des hommes, avec toutes les imperfections que cela présuppose. Sa démarche obligerait donc à sortir du dogme sunnite qui affirme le Coran incréé donc parfait et éternel. Cette véritable révolution permettrait cependant à l'islam de retrouver le chemin des sciences exactes en renouant avec l'objectivité.
La soumission à Allah perdrait alors son caractère irrationnel basé sur la terreur, ultime moyen pour maintenir la cohérence interne du Coran. L'islam pourrait également trouver le chemin de la démocratie en remettant à leur juste place les grandes discriminations prescrites par le Coran. Les infériorités des femmes, des non-musulmans et des esclaves seraient rendues à ce qu'elles sont, à savoir des archaïsmes de la civilisation bédouine d'Arabie du VIIe siècle. L'islam pourrait offrir la liberté religieuse aux musulmans en admettant qu'ils puissent quitter l'islam et la donner aux non-musulmans en renonçant à les soumettre par le djihad.

Mais il faudrait pour cela que les musulmans renoncent au concept de Coran incréé qui leur a déjà tant coûté. Il est en effet responsable de leur déclin depuis mille ans. En effet, tous les archaïsmes qui minent le Dār al-Islām depuis mille ans se trouvent prescrits par le Coran et seul le concept de Coran incréé a interdit qu'ils ne soient remis en cause.  








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Aucune de ces découvertes n'est musulmane... quant aux européens déchristianisés, ils devraient se souvenir : « science sans conscience n'est que ruine de l'âme ».
Cosmos - bactéries - fratrie fivette - bombe H - agriculture extensive - nanotechnologie.
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Pierresuzanne

Pierresuzanne


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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:26

POUR CONCLURE.

« « Dieu est mort » signé Marx », annonçait un graffiti sur le mur d'une Université américaine dans les années 1950. Une autre main avait ajouté dessous : « « Marx est mort », signé Dieu ». Au delà du jeu de mot, le marxisme, qui semble bien mort dans son application politique, n'en finit pas de resurgir dans le fonctionnement des intellectuels.

Mon propos n'était pas de raconter une histoire du monde, mais d'essayer de réfléchir à la manière dont les religions monothéistes influent sur la culture et l'histoire des civilisations concernées.
Les concepts religieux n'étant, à mon sens, jamais pris en compte dans l'explication du monde, j'ai fini par comprendre que cela tenait au matérialisme historique marxiste.

Le rejet du catholicisme est né en France au XVIIIe siècle avec les Lumières. La révolution française a interdit les ordres religieux et semé la terreur : elle a été le premier fruit négatif des Lumières. La révolution française n'a en rien contribué à la démocratie. Celle-ci était déjà née en Angleterre et aux États-Unis. La démocratie se serait installée en France, même sans révolution. En effet, Louis XVI n'avait rien d'un tyran autocratique. Quels ont été les fruits de la révolution française ? La recherche de boucs émissaires qui s'est exprimée dans la Terreur et a trouvé son aboutissement dans la lutte des classes marxistes ? Les guerres napoléoniennes et les massacres qui en ont résulté ? L'autodétermination des peuples affichée par l'Assemblée Constituante et la Convention ? Le nationalisme l'a suivi de près favorisant les unités allemande et italienne qui, par la suite, ont fait le lit du nazisme allemand et du fascisme italien. Le nationalisme a nourri deux guerres mondiales, conséquences lointaines de la construction des états européens à la suite des guerres napoléoniennes. Outre le nationalisme, le marxisme est un autre fruit de la révolution française : il contamine toujours notre pensée. Il a conduit à un rejet haineux et irrationnel du christianisme. Cela a ouvert le champ libre à toutes les autres spiritualités... en particulier à l’islam qui s'affirme sans complexe, convaincu de la légitimité de son universalité. Mais là où le christianisme a conduit ses fidèles à élaborer aux fil des siècles des institutions égalitaires soucieuses des libertés individuelles, l'islam refuse toujours de reconnaître l'égalité de tous et de garantir les libertés individuelles, en particulier la liberté religieuse. La démocratie est le fruit du christianisme, non de l'islam. Dans le domaine scientifique, là où le christianisme a créé les conditions du développement des sciences exactes, en proposant une vérité ouverte, l'islam a sclérosé la pensée musulmane dans le conformisme du Kalām. On imagine combien il est difficile pour un jeune esprit  élevé dans la crainte et la soumission aux vérités incohérentes du Coran, de trouver à l'âge adulte le chemin de la créativité scientifique, de l'objectivité intellectuelle et de la liberté de pensée. L'histoire montre que cela n'a pas été possible. Actuellement, seules les sciences et les technologies chrétiennes, juives …  japonaises et bientôt chinoises permettent aux musulmans de se soigner, de communiquer, de se déplacer et de prospérer. La principale richesse du Dār al-Islām provient de la vente des hydrocarbures, et ceux-ci n'ont trouvé de marché qu'en raison du développement technologique des pays occidentaux et des nouvelles puissances émergentes.

Les hommes sont partout les mêmes, capables de la plus parfaite abjection ou de la plus sublime générosité, aptes au savoir le plus élaboré ou au dogmatisme le plus étroit. Seules les différences de cultures et de religions expliquent les performances et les évolutions différentes des civilisations. Notre propos n'était donc pas d’innocenter les chrétiens et les civilisations chrétiennes de tout comportement cruel et encore moins d'en accabler les musulmans et l'islam. Il s'agit de comparer ce qui est comparable. On ne peut prétendre à l’honnêteté en comparant le pire d'une civilisation avec le meilleur d'une autre. Notre réflexion s'est donc articulée autour de ce qui est comparable : le texte saint de chaque religion, perçu comme l'expression de son idéal spirituel. Ces idéaux sont suffisamment différents pour rendre compte des différences de civilisation. La paroles du Christ dans les Évangiles semblent bien avoir mené les chrétiens à la démocratie, ... là où la cruauté de leur humanité ne les y aurait pas conduits. À l'inverse, le Coran, avec son instauration des inégalités entre les hommes, son refus de la liberté et du libre-arbitre, sa violence dans ses moyens de coercition et sa conception irrationnelle de la vérité, semble bien être responsable de l'incapacité du Dār al-Islām à accéder à la démocratie, au développement technique et à l'innovation scientifique.

Par ailleurs, la présentation chronologique de l'évolution des monothéismes nous a permis de mettre en évidence les approximations et les erreurs des textes saints. Ces erreurs bousculent les croyants mais peuvent aussi nourrir sa réflexion pour interpréter leur foi à la lumière de la raison. Les erreurs historiques des récits bibliques, qui ont souvent été reprises par le Coran, sont bien évidemment plus faciles à admettre pour un chrétien que pour un musulman, puisque le christianisme, en particulier dans sa version catholique, a pratiqué la lecture symbolique de la Bible depuis son origine. « L'Esprit fait vivre mais la lettre tue » nous dit Saint Paul, marquant l'importance de ne pas lire le texte saint au pied de la lettre. Dès la rédaction de son Évangile, Saint Jean avait d'ailleurs désigné la Vérité aux chrétiens : il s'agit du Christ et non de la lettre de la Bible. Il est évidement que les erreurs historiques, chronologiques ou scientifiques du Coran sont plus difficiles à admettre pour les musulmans en raison du concept de Coran incréé. Pour accéder à la démocratie et retrouver leur capacité d'innovation scientifique, il semble bien indispensable que les musulmans renoncent à ce concept. Cela devrait être d'autant plus facile qu'il a été instauré tardivement, au IXe siècle, deux siècles après la mort de Mohamed.

Mais, quand ils auront renoncé à son caractère incréé, comment les musulmans pourront-ils corriger le Coran ? Que conserveront-ils de leur texte saint ? En effet, il semble bien que seuls ses points communs avec les Évangiles puissent être admis comme dignes de Dieu. Car c'est bien finalement la parole du Christ qui s'est avérée la seule universelle et la seule conforme à la dignité humaine, même après 2000 ans. La suppression des archaïsmes sociologiques du Coran, ceux indignes d'être attribués à Dieu, conduirait à restaurer la liberté des hommes et l'égalité de tous. Ces réformes conduiraient inéluctablement à toucher à la théologie musulmane. En effet, avec la restauration du libre arbitre humain, un Dieu Tout puissant, responsable du bien comme du mal, ne serait plus nécessaire. Ainsi disparaîtrait Allah le Créateur du mal, Le Maître des enfers, Celui qui domine et tyrannise les musulmans pour les soumettre aux vérités incohérentes du Coran. Seul Yahvé, le Dieu bon, Créateur de la liberté, resterait alors proposé à l'adoration des croyants. Les musulmans seraient affranchis de l'inéluctable fatalisme qui nuit à leur esprit d'entreprise et à leur sens des responsabilités. Il ne resterait de l'islam que la carcasse stérile de l'orthopraxie, avec ses rituels obsessionnels et ses interdits superstitieux. Leur mise en place n'avait finalement été nécessaire que pour discipliner et occuper les croyants en leur interdisant toute réflexion autonome.

De nos jours, l'islam fait peur. Pas un conflit armé dans le monde dont un ou plusieurs protagonistes ne soient musulmans. Acculés à la modernité, les musulmans semblent rechercher dans la violence une issue au vertige de leur propre incohérence. Cependant, les musulmans apparaissent bien souvent comme les premières victimes de l'islam... et à ce titre, ils ont droit à tout notre compassion.

Faire évoluer une religion est risqué. Elle peut se perdre dans les sables du relativisme ou se crisper en une théocratie qui pousse ses sujets vers l'hypocrisie ou la terreur. L’Église a-t-elle échappé au premier écueil ? L’islam peut-il éviter le second ? L'avenir nous le dira. Selon Tocqueville, l’islam ne peut survivre à la démocratisation, j'ai tendance à lui donner raison. Aux musulmans de démontrer qu'il a tort... et que je me trompe.





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L'olivier, symbole de paix, peint sur des carreaux de céramique à Jérusalem, au XXe siècle, par Mère Marie Balian
(art arménien).





« Dieu créa l'homme à son image, homme et femme, il les créa. Dieu les bénit et leur dit : « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez là » ;... Dieu vit tout ce qu'Il avait fait : c'était très bon. » (Genèse 1, 27-31).

« Dieu est Amour : celui qui demeure dans l'amour demeure en Dieu et Dieu demeure en lui... Il n'y a pas de crainte dans l'amour ; au contraire, le parfait amour bannit la crainte. » (1 Jean 4, 16-18).

« Voilà ce dont Dieu menace Ses esclaves : « Ô Mes esclaves, craignez-Moi donc ! » » (Sourate 39, 16).






Pierre-Élie Suzanne - Carême 2014 -  [Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]       







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Pierresuzanne

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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 08:31

BIBLIOGRAPHIE.

Elle reprend les livres, classés par ordre alphabétique d'auteurs, et non les revues qui ont été citées dans le corps du texte :

- Les Confessions, livre X, Saint-Augustin, Flammarion, traduction Arnauld d'Andilly.
- Déclaration d'insoumission, à l'usage des musulmans et de ceux qui ne le sont pas, Fethi Benslama, Champs actuel, Flammarion, 2005.
- La Traduction Œcuménique de la Bible : la TOB, les éditions du Cerf, 1975.
- La Bible de Jérusalem, 1985.
- Les découvreurs, d'Hérodote à Copernic, de Christophe Colomb à Einstein, l’aventure de ces hommes qui inventèrent le monde, Daniel Boorstin, Robert Lafont, 1983.
- Mésopotamie, Jean Bottéro, folio histoire, 1997.
- La Bible, le Coran et la science, les écritures saintes examinées à la lumière des connaissances modernes, Maurice Bucaille, Pocket, 1998.
- Le Coran, traduction de Muhammad Hamidullah, le club français du livre, 1959.
- Le Coran décrypté : figures bibliques en Arabie, Jacqueline Chabbi, Fayard, 2008.
- Le Seigneur des tribus, l'islam de Mohamed, Jacqueline Chabbi, CNRS éditions, 1997.
- Mao. L'histoire inconnue, Jung Chang et Jon Halliday, Gallimard, 2006.
- Christian Slaves, Muslim Masters : White Slavery in the Mediterranean, The Barbery Coast, and Italy, 1500-1800, Robert C. Davis, Palgrave Macmillan, 2003.
- Ramsès II, Christiane Desroches Noblecourt, Flammarion, 2007.
- Les Aventurières de Dieu, Élisabeth Dufourcq, Lattès, 1994.
- Coran, mode d’emploi, Farid Esack, Albin Michel 2004.
- La Bible dévoilée : les nouvelles révélations de l'archéologie, Israël Finkelstein, Neil Asher Silberman, folio histoire, 2002.
- Aristote au Mont Saint-Michel : les racines grecques de l'Europe chrétienne, Sylvain Gouguenheim, Seuil, 2008.
- 150 idées reçues sur l'histoire, par la rédaction d'Historia, Éditions First, 2010.
- Les somnambules, Arthur Koestler, Presses Pocket, 1985.
- L'histoire commence à Sumer, Samuel Noah Kramer, champs histoire n° 298, 1993.
- Encyclopédie des religions, Tome I, Tome II, 1997, Bayard.
- Islam, comprend : « Les Arabes dans l'histoire », « Race et Esclavage au Proche-Orient », « Juifs en terre d'Islam », « Comment l'Islam regardait l'occident », « Massada et Cyrus le Grand », « Le langage politique de l'Islam », « Islam et démocratie », « Le retour de l'Islam », « Que s'est-il passé ? L’islam, l'occident et la modernité », Bernard Lewis, Quarto Gallimard, 2005.
- Comment l'Islam a découvert l'Europe, Bernard Lewis, Gallimard, 2005.
- Le Pouvoir et la Foi, questions d'Islam en Europe et au Moyen-Orient, Bernard Lewis, Odile Jacob histoire, 2011.
- Les croisades vues par les arabes, Amin Maalouf, J'ai lu, 2012.
- Le choc Jésus-Mohamed, Christian Makarian, CNRS éditions, 2011.
- Jésus, Jean-Christian Petitfils, Librairie Arthème Fayard, 2011.
- L'Arabie chrétienne, Michèle Piccirillo, ed. Menges, 2002.
- Les fondations de l'islam, entre écriture et histoire, Alfred-Louis de Prémare, éditions du Seuil, 2002.
- La Bible est née en Arabie, Kamal Salibi,Grasset, 1986.
- Saint Augustin. La conversion en acte, Marie-Anne Vannier, éditions Entrelacs, 2011.
- Jésus de Nazareth, 1, du baptême dans le Jourdain à la Transfiguration, Joseph Ratzinger, Benoît XVI, Flammarion, Champs essais, mars 2011.
- Jésus de Nazareth : de l'entrée à Jérusalem à la Résurrection, Benoît XVI, édition du Rocher, 2011.
- L'enfance de Jésus, Joseph Ratzinger, Benoît XVI. Flammarion, 2012.
- La Bible et l'archéologie, Théo Truschel, Faton, 2010.

et

Wikipedia... pour les références historiques mais également pour ses excellentes photographies.
Toutes les photographies ont été prises sur internet, les auteurs ont été cités quand ils étaient connus.
Je remercie La Bibliothèque nationale de France (BnF) pour la multitude des manuscrits mis en ligne et facilement téléchargeables.


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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 13:43

Notre frère PIERRESUZANNE a donc terminé son travail commencé sur

[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]


PIERRESUZANNE a tout réuni et a complété son texte en respectant les avis et objections des uns et des autres ! Il y a ajouté des illustrations toujours excellememt bien choisies .

Ce texte définitif sera donc fermé et mis en "annonce" vu son importance. ROSEDUMATIN et moi-même nous remercions son auteur, car ce travail est une vraie richesse pour notre modeste forum.

Nous rappelons que l'on pourra toujours discuter sur [Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien] et faire des observations sur tel ou tel point de ce texte le cas échéant !
Le plan reste le même, il suffit de se déplacer vers le bon article pour pouvoir répondre.


Cher PIERRESUZANNE : HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 175602 et HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 987275
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyDim 06 Avr 2014, 14:50

mario-franc_lazur a écrit:
Cher PIERRESUZANNE :           HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 175602     et                  HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 987275


Quel MAGNIFIQUE TRAVAIL qui a pris du temps, de la patience, de l'étude ...........

Je n'ai pas de mots suffisants pour dire MERCI, MERCI, MERCI ....



oh je suis très émue ,




[Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image]         




  [Vous devez être inscrit et connecté pour voir cette image] de ce magnifique cadeau à DIALOGUE,




PIERRE-SUZANNE                                          





     HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 518341
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MessageSujet: Re: HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES.   HISTOIRE ILLUSTRÉE DES MONOTHÉISMES. - Page 3 EmptyLun 07 Avr 2014, 16:55

Pierresuzanne a écrit:
11 : MOHAMED À LA MECQUE.
De 610 à 622.


11. 1. Sources épigraphiques... et quelques précautions oratoires.
11. 2. L'enfance et la jeunesse de Mohamed telles que les raconte la Tradition musulmane.
11. 3 . Selon le Coran qui inspire Mohamed si ce n'est pas l'ange Gabriel ?
11. 4 . Les premières Sourates récitées : opposition mecquoise et menaces divines.
11. 5. La première vision de Mohamed : révélation eschatologique.
[Vous devez être inscrit et connecté pour voir ce lien]

11. 6. Peut-on convaincre les réfractaires en suscitant la peur ?
11. 7. La morale coranique s'élabore à la Mecque à l'occasion des conflits humains de Mohamed.
11. 8. Une ébauche d'organisation religieuse, la Salāt et la Zakāt.
11. 9. Le Jugement dernier.
11. 10. Visions d'enfer : Allah, le Maître de l'enfer.
11. 11 . Visions de paradis, ou comment satisfaire les pulsions masculines.[/b]
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11. 12. S'il s'agit de convaincre par la parole, encore faut-il que le discours coranique soit cohérent !
11. 13. La deuxième vision mystique de Mohamed.
11. 14. La troisième vision de Mohamed : l'isrā'.
11. 15. : Les juifs et leurs prophètes : Mūsā /Moïse ; Nūh/Noé...

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11. 16. Signes demandés, signes refusés.
11. 17. Signe du Seigneur, le Coran se définit lui-même.
11. 18. Au prix de la soumission dans la crainte et du renoncement à toute logique, le Coran est et restera la vérité des musulmans.
11. 19. Mohamed et son Dieu ; Mohamed et ses contemporains ; Mohamed et ses fidèles.
11. 20. L’année 619 : année tragique de deuil.
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